ADRIANO MARCHETTI (dir.) Pascal Quignard : la mise au silence

Précédé de La voix perdue par Pascal Quignard
Essais

Ce recueil d’études est le premier consacré à l’œuvre de Pascal Quignard. Il est le fruit de l’amitié et de la générosité des romanciers, poètes, critiques qui se sont réunis à Bologne pour la célébrer en 1998. Cette réflexion plurielle à propos d’un auteur connu et largement traduit semblait le plus bel hommage à lui rendre. À travers les propos des lecteurs-témoins, elle compose une sorte de fresque en épisodes qui renonce à la prétention de comprendre un contemporain mieux qu’il ne se comprend lui-même. Ces études, ces indices et ces constats de la complexité de l’œuvre sont le reflet évident d’une lecture à plusieurs voix qui, chez tous les rhapsodes, français et italiens, s’est faite sur le mode de la complicité.
L’ouvrage s’ouvre sur un conte inédit de Pascal Quignard : La Voix perdue.

Textes de Paolo Bagni, Andrea Bedeschi, Giovanni Bogliolo, Ferdinando Camon, Ruggero Campagnoli, Michel Deguy, Gilles Dupuis, Pierre Lepape, Adriano Marchetti, Jacqueline Risset, Jean d’Yvoire.

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Pascal Quignard: la mise au silence
L’introduction

Ce recueil d’études est le premier consacré à l’œuvre de Pascal Quignard. Il est le fruit de l’amitié et de la générosité des romanciers, poètes, critiques qui se sont réunis à Bologne pour la célébrer en 1998. Cette réflexion plurielle à propos d’un auteur connu et largement traduit semblait le plus bel hommage à lui rendre. Les propos de ces lecteurs-témoins, entendus alors, sont ici reproduits dans leur intégralité. Ils composent une sorte de fresque en épisodes qui renonce à la prétention de comprendre un contemporain mieux qu’il ne se comprend lui-même. Car l’espace de la découverte s’accorde avec une œuvre vaste dont il est d’emblée apparu qu’elle était impossible à cataloguer en raison de la multiplicité des plans sur lesquels se déploie son écriture. Ces études, ces indices et ces constats de la complexité de l’œuvre sont le reflet évident d’une lecture à plusieurs voix qui, chez tous les rhapsodes, français et italiens, s’est faite sur le mode de la complicité.

Les écrits de Quignard nous permettent de comprendre comment les expressions les plus récentes de la prose retrouvent, après les aventures et les péripéties contemporaines, une méditation sur le langage dont la vérité n’appartient plus tant à la «sémantique» qu’à une ontologie de la révélation. Quignard fait correspondre à cette méditation sur le langage une parole poétique d’une intense concentration, à la fois étendue, dilatée ou ramassée et elliptique, dramatique et lyrique, portée à une dimension plus allusive qu’ambiguë, à une transposition plus analogique que symbolique, à un discours paratactique. En outre cette langue réinvente en permanence les structures classiques.
Il n’est pas facile de parler de Pascal Quignard. Une chose est sûre: on ne sort pas indemne de la lecture de ses textes. Il y a dans ses livres un ton, une voix et un rythme absolument uniques, reconnaissables entre tous. Qui a entendu cette voix-là qui se fait audible dans le silence de la lecture de la «phrase», ne peut plus l’oublier. C’est une expérience intime par laquelle on est conduit à discerner les divers aspects secrets de l’instant créateur qui est instant de naissance et de mort, d’un seul tenant. Comme tous les secrets, il a un versant impénétrable. Aucune lecture ne dissipe le mystère multiple d’un texte, mais dans chacune germent les voies innombrables de l’interprétation infinie liée à la nature inépuisable de l’œuvre même, qui renferme toujours la relation mystérieuse entre l’artiste et son art. Ce mystère irréductible, le critique ne peut pas le percer, il peut seulement l’effleurer.

D’où vient cette œuvre? Vers quoi se dirige-t-elle? À quoi se heurte-t-elle? Selon quel mouvement? Questions indispensables, mais qui ne marquent qu’un commencement. Il ne suffit pas d’observer et de décrire avec «fidélité» la dynamique et les structures d’un ouvrage. La nécessité d’un autre mouvement s’impose aussitôt, à la fois accordé et dissident, qui est cette fois entièrement de notre ressort, et qui s’inquiète d’un surcroît de vérité; d’un appel qu’il faut poursuivre à tout risque, sans faire confiance aux mots, tout en ne pouvant choisir qu’entre les mots et le silence. Il n’est pas demandé à la littérature d’inscrire l’arcane mais simplement de faire entendre son appel. Elle nous empêche ainsi de préférer à la saveur de l’inattendu et de l’inconnu le fallacieux confort d’un savoir acquis.
Il ne pouvait être question de construire un volume dédié à l’œuvre de Pascal Quignard en fonction d’une unité, d’un ordre imposés du dehors. Partageant l’avis de Jean Paulhan, selon qui «toutes les esthétiques sont fausses, parce qu’elles sont partiales», j’ai souhaité la plus grande liberté de la part de ceux qui ont prêté leur concours à ce projet. Certains textes ont pour objet un ouvrage précis; d’autres s’occupent d’un aspect particulier de l’œuvre; d’autres encore offrent, en contrepoint, une vue générale de sa poétique. Il fallait percevoir comme les échos de ses silences à travers les bruits de l’écriture et poser quelques jalons empruntés à la philosophie dans l’espace de la narration de Quignard, qui s’étend au-delà du roman. Certaines lectures touchent à quelques points de la texture comme s’ils n’avaient été recherchés que pour leur puissance imaginale et pour faire entrer l’œuvre dans la fable de sa propre poésie; d’autres fraient des chemins possibles en faisant signe à un type de déchiffrage ou en montrant l’effet de «sidération» que produit la lecture même.

Parmi les gratifications privilégiées qui ont récompensé le travail que nous nous sommes assigné, à la joie qui nous a été donnée de rencontrer l’écrivain s’est ajouté le don superbe qui couronne cet ensemble de textes: un conte inédit, intitulé La Voix perdue, une preuve ultérieure de cette expérience des profondeurs vivantes que l’écrivain s’obstine à conjuguer. Comment ne pas reconnaître dans ce texte les éclats du jeu littéraire et la formule de son secret de fabrication, le charme de la possible ébauche d’un roman à venir, à la recherche d’un objet étrange et parfait, réel et rêvé, unique et pluriel, qui est peut-être l’objet de l’écriture, inséparable de la pensée et du langage? Passé et présent se meuvent en se défiant réciproquement dans l’incertitude de ce qui advient. Nostalgie et aspiration se trament. Dans le fond, la Mémoire est forme et figure pérennes du passé: perdu, déchu, ressuscité. D’où se déduisent le plaisir et le rejet, le songe et l’échec, l’exaltation et l’épuisement. Lueur visionnaire et affabulation du même ordre.
Du récit de «merveilles» émergent des péripéties vertueuses: inévitables embûches et présences magiques, amours fatales et mortelles, sublimations. Parce que des découvertes fictives, des évocations imaginaires, des spectacles féeriques ont poussé sous diverses formes cet auteur à l’évasion dans le chimérique. Et pourtant, le conte n’est pas la relation de l’événement, mais cet événement même, l’approche de cet événement, le lieu où celui-ci, dans l’afflux des mots qui viennent, est appelé à se produire. Son caractère le plus profond, ici comme ailleurs, est la limpidité de la langue qui rend tout commentaire superfétatoire, voire incongru.

Maurice Blanchot écrit: «Trouver c’est montrer des traces et non inventer des preuves». Seules les traces donnent à rêver. Ce volume espère serrer ces traces au plus près. C’est son ultime justification. Au moment de le quitter, je me dis que les échos de la voix de Pascal Quignard se prolongent sans faiblir dans l’oreille intérieure, dans l’esprit. L’une de ses phrases qui me captive le plus est, je le confesse, la suivante: «l’invention de l’écriture est la mise au silence du langage. C’est une seule et même aventure dont on ignore l’issue». Rien à ajouter, sinon dire le plaisir que j’éprouve à offrir ce spicilège et remercier tous ceux qui par leur affection et leur maîtrise en ont favorisé la réalisation. À Andrea Bedeschi, mes vifs remerciements pour sa collaboration. À Jean d’Yvoire, toute ma gratitude.

Adriano Marchetti


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Pascal Quignard: la mise au silence
Le sommaire

Pascal Quignard
La voix perdue

*
Introduction
par Adriano Marchetti

L’écriture sidérante
par Michel Deguy
Le visage de la langue
par Paolo Bagni
Chasser, lire, écrire: le silence des traces
par Pierre Lepape
L’ascétisme de l’écriture
par Adriano Marchetti
Ce qui interrompt le langage
par Jacqueline Risset
Musique et silence
par Giovanni Bogliolo
Une leçon d’écriture:
le style et l’harmonie chez Pascal Quignard
par Gilles Dupuis
La beauté mûre
par Andrea Bedeschi
Scève: l’Hölderlin de Quignard
par Ruggero Campagnoli
La lecture et son avers
par Jean d’Yvoire
Remarques pour Pascal Quignard
par Ferdinando Camon

Bibliographie
Les Auteurs

 

Pascal Quignard : la mise au silence – Adriano Marchetti (dir.) 2000
Paru le 29 juillet 2000
15,8 x 21 cm, 208 pages
ISBN 2.87673.318.8
14.50 €