Champ Vallon

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Jean | LAHOUGUE

Confrontation des deux points de vue opposés sur la création littéraire, à travers la correspondance tantôt patiente et tantôt passionnée, didactique ou incisive, acerbe et courtoise, de deux auteurs contemporains d’importance. Si Jean Lahougue parvient à travers une argumentation très serrée et jamais en défaut à pousser Jean-Marie Laclavetine dans ses retranchements, ce dernier résiste vaillamment et avec humour aux assauts redoutables de son interlocuteur. Un retour à la théorie qui a le mérite, en l’actuelle confusion, de présenter sans cuistrerie les choix qui s’offrent au roman de demain. Le dossier qui suit les vingt lettres constitue une défense de la littérature à contraintes et sa base théorique, avec en annexe le cahier des charges du Domaine d’Ana (quinze règles cryptogrammatiques, trois règles de contenus, cinq règles numériques, quinze règles graphiques).

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Ecriverons et liserons en vingt lettres
L’extrait

Cette correspondance entre Jean-Marie Laclavetine, membre du comité de lecture des Éditions Gallimard et romancier lui-même, et Jean Lahougue, auteur du Domaine d’Ana (Champ Vallon, 1998), est née du refus, par Gallimard, de publier ce dernier roman. Elle commence tout naturellement par la lettre justificative de ce refus.

1

Cher Jean Lahougue,
Paris, le 5 février 1996

Je me fais aujourd’hui le porte-parole du comité de lecture pour vous annoncer une nouvelle peu agréable; Le Domaine d’Ana ne pourra pas être, en l’état, publié dans la collection blanche. Si la réponse a été si longue à venir, c’est que votre manuscrit a donné lieu à de longues et âpres discussions, à des lectures successives, à des avis contradictoires, dont je voudrais tenter de vous rapporter l’essentiel sans rien omettre ni trahir.
Le Domaine d’Ana est un livre profond et amusant. On y sent passer les ombres familières de Lewis Caroll, de Borges, de Perec – et bien entendu celles, encore plus présentes, de Conan Doyle et de Jules Verne (on n’est jamais loin du Château des Carpates). Mais le livre ne se résume pas à un catalogue des thèmes du fantastique (le savant génial, la demeure inquiétante, l’invention maléfique, etc.) ; par un tour de force assez original, vous conjuguez l’idée ancienne de la toute-puissance du verbe et la préoccupation contemporaine de la réalité virtuelle. Le pari est ambitieux. Cette science-fiction sur la fiction littéraire s’écrit de surcroît dans un style digne d’Anatole France, ironiquement cuistre et précieusement cocasse, qui peut lasser, mais qui est souvent délectable. On retrouve dans ce roman, comme dans la plupart de vos œuvres, une forme de fantastique logique qui exigerait la plus extrême rigueur d’exposition et de développement. Le problème vient de ce que vous vous contentez d’une apparence de rigueur, et ne parvenez qu’insuffisamment à imiter la solide composition des récits du siècle dernier, et à en ressusciter le charme. Cette demi- réussite tient peut-être aussi au manque de consistance des personnages principaux, trop souvent réduits à une caricature (Noé) ou à une présence presque fantomatique (Ana). Tous les lecteurs le soulignent : le jeu érudit est servi par une langue remarquable d’élégance et de maîtrise. Mais cette élégance et cette maîtrise, justement, finissent par constituer un handicap pour le roman; tout au plaisir de faire miroiter vos phrases ciselées, vous en oubliez trop le rythme du récit – et le plaisir du lecteur. Il y a là un manque évident de fluidité et de simplicité de la narration. L’histoire pourrait être captivante, et elle y parvient par moments ; mais elle est racontée avec beaucoup trop de lenteur. L’exposition des principes du dictionnaire de Noé, par exemple, est interminable. Il faut attendre la page 40 pour lire enfin :  » Ce fut par un tel soir de printemps que la grande aventure commença…  » ; l’intrigue commence alors à se dérouler timidement, pour prendre forme vers la page 80. Les dialogues, nombreux, sont beaucoup trop bavards; chaque réplique est suivie ou précédée d’un long (et bien souvent inutile) commentaire du narrateur. L’ensemble (275 pages de 2 000 signes, soit environ 360 pages standard) doit absolument être élagué, clarifié, revivifié et très nettement raccourci, de façon à permettre au lecteur de se sentir vraiment entraîné dans ces aventures loufoques au pays des mots.
Ce travail serait, de l’avis général, indispensable ; mais il n’est pas certain qu’il suffise à remettre le roman sur ses rails. Vous seul, en l’occurrence, pouvez évaluer la pertinence de ces critiques, et juger s’il est ou non opportun de remettre l’ouvrage sur le métier, Quelle que soit votre décision, sachez, cher Jean Lahougue, que vous trouverez toujours ici des lecteurs très attentifs,
Jean-Marie LACLAVETiNE

2

Montourtier, le 8 février 1996

J’ai bien reçu, cher Jean-Marie et attentif lecteur, votre réponse du 5, et suis heureux de pouvoir enfin donner un nom, un visage et qui plus est une écriture connus aux lares de la maison-mère.
À vrai dire, je m’attendais un peu au contenu de votre lettre et suis persuadé que les louanges et reproches formulés seront ceux de la plupart des critiques.
Oui, certes, aux lenteurs du récit. Oui, sans conteste, au caractère stéréotypé des personnages. Oui, bien sûr, à la redondance des dialogues (et il faudrait parler de celle des illustrations). Oui enfin à la lassante préciosité du style, et ce n’est pas un hasard si les figures s’en matérialisent au chapitre 11 sous forme de croûtes, de bimbeloterie de capharnaüm et autres « rogatons de musée des horreurs « …
En revanche, vous ne serez pas surpris de me trouver plus réticent face à l’imputation de fausse rigueur qui fonde votre critique. Si du moins l’on admet qu’il n’est de rigueur (et de règles), dans une démarche aussi aléatoire qu’une écriture de fiction, que relative à ses postulats, à sa logique interne et à ses enjeux propres. Or de ceux-ci, je ne trouve guère de traces dans votre rapport, sinon celles d’un profond malentendu.
C’est de cela, précisément, qu’à deux reprises j’ai souhaité m’entretenir avec le Comité. Plus que jamais, cet échange me semble aujourd’hui nécessaire.
Bien sûr, j’aimerais que tous les lecteurs du Domaine soient présents, à commencer par les plus réservés d’entre eux. je souhaiterais même (j’ignore si cela se fait, mais je propose tant de choses qui ne se font pas … ) qu’Antoine Gallimard soit des nôtres. Si toutefois vous deviez être mon seul interlocuteur, cher Jean-Marie, croyez bien que je n’en serais pas moins honoré. Un seul impératif dont vous me pardonnerez : il nous faudra disposer de deux heures. C’est le temps que je m’accorde pour convaincre. je crois pouvoir affirmer que ce temps ne sera perdu ni pour vous ni pour moi.
je vous laisse le soin de fixer vous-même ce rendez-vous, sachant que le mercredi et le vendredi sont les jours de la semaine où il m’est le plus facile de me libérer.
Bien sincèrement vôtre,
Jean LAHOUGUE
3
Cher Jean Lahougue,

Le 16 février 1996

Je suis bien entendu disposé à vous rencontrer dès que vous le souhaiterez. Je crains qu’il ne soit pas envisageable de réunir à cette occasion tous les lecteurs du Domaine dAna, et qu’il faille vous contenter d’un tête-à-tête! Mais le point essentiel n’est pas là. Quels que soient les pouvoirs de votre éloquence, je n’ai pas la capacité de faire revenir le comité de lecture sur une décision. Les oppositions à une publication en l’état ont été trop fermes et argumentées pour que je puisse remettre cette question à l’ordre du jour, tant que des modifications substantielles n’auront pas été apportées au manuscrit, allant dans le sens des suggestions que je vous ai transmises. J’ai à cœur de défendre votre livre – et je ne suis pas le seul – mais je ne pourrai pas le faire sans cela. Nous pouvons nous voir, si vous voulez, le mercredi 28 février, ou le vendredi 8 mars, vers 15 heures 30, par exemple. je ne pourrai que vous répéter ce que je vous ai déjà écrit ; mais je serai en tout cas heureux de vous rencontrer.
Très cordialement,
Jean-Marie LACLAVETINE

Écriverons et liserons – Jean-Marie Laclavetine et Jean Lahougue 1998

Noé Brideuil, génial linguiste, auteur d’un savant dictionnaire pragmatique de la langue française d’une conception entièrement originale, Alex, son neveu et fidèle collaborateur, et Ana, la sœur de ce dernier et jeune épouse du loufoque professeur, sont les protagonistes d’une aventure échevelée dont l’intrigue conjugue, par un véritable tour de force, l’idée ancienne de la toute-puissance du verbe et les vertiges contemporains de la réalité virtuelle. Cette science-fiction sur la fiction littéraire, écrite dans un style ironiquement cuistre et précieusement cocasse, convoquant implicitement le modèle du Voyage au centre de la Terre de Verne, recouvre en fait une architecture logique souterraine d’une étourdissante complexité basée sur un postulat de langage et quelque vingt contraintes
surdéterminant le texte.

Lire un extrait

Le domaine d’Ana
L’extrait

(pp. 9-11)

CHAPITRE I
LA DEMEURE ENCYCLOPEDIQUE DU PROFESSEUR BRIDEUIL – PORTRAIT CONFORME DU SEIGNEUR ET MAITRE – UN DICTIONNAIRE ORIGINAL – LA SYNTAXE COMBINATOIRE – LE LOGICIEL PRAXIS
Le 23 mai 1991, un samedi, mon oncle, le professeur Brideuil, qui d’ordinaire s’endormait insensiblement dès les premières pages de notre lecture vespérale, perdit pied moins vite que les autres soirs. Ses paupières de grand-duc, même au beau milieu du sommeil, avaient toujours refusé de se fermer: je ne pris donc pas garde à cet infime décalage dans l’ordre de nos rites. J’ignorais encore que celui-ci allait bouleverser ma vie.
Esquissons le décor, pour commencer, sans que la pensée même tourne bride.
Située à sept lieues du centre-ville dans une avenue en cul-de-sac, la haute bâtisse que nous habitions alors se dressait au cœur d’un jardin désert qui se peuplait de reflets hostiles dans les ténèbres ou par temps de pluie. On la regagnait toujours hanté de sourdes appréhensions. La première fois que j’y vins, précisément par une nuit pluvieuse, je crus que mille yeux, couteaux et autres canons de mousquets, me guettaient de partout comme au coin d’un bois.
Bref, l’un de ces lieux où l’on craint d’être détroussé à chaque pas de tout ce qui prête à revente, si pauvre qu’on soit, bagage, montre et chemise.
Rare entre tous, le spectre d’immeuble où je vécus cependant mes plus belles années n’était pas plus engageant que le site. De toutes les époques, de tous les styles, vous eussiez dit la planche maison des vieux dictionnaires encyclopédiques, où-la volonté d’illustrer le profus vocabulaire architectural réunit les ornements les plus disparates sur une même façade et couronne le toit de mille et une adjonctions saugrenues, girouettes, belvédères ou cheminées à emboîtements, l’ensemble voué d’avance à se désolidariser et, consolidé à l’économie, jouant de toutes ses anches les soirs de tempête.
Il s’agissait du treizième ou du quatorzième domicile de mon oncle qui avait l’habitude de tout quitter, hormis ses idées fixes, le jour où il constatait que ses habitudes en un lieu donné devenaient trop machinales. Non sans quelque délectation provocatrice il ne manquait jamais, en ses rares moments d’épanchement, de me fournir le pourquoi d’une éthique si exigeante qui bouleversait en priorité la vie des autres :
– Bridé qui s’attache! hurlait-il. A voir trop longtemps les mêmes objets, on en perd toute conscience claire, mon cher Alex, on perd le sens de leur réalité. On les creuse de souvenirs, de souvenirs de souvenirs, de nostalgie, de fadaises, bouark!
Evidemment, c’était là une déclaration de guerre. Ce qu’il s’obstinait à appeler ma propension au rêve attisait immanquablement ses sarcasmes. Et comme immanquablement je répondais à
1 l’attaque avec autant de fougue qu’il y mettait de malignité, l’occasion lui était belle de m’aspirer au plus vite dans l’une de ces dialectiques rodées au marbre, où le mot sentiment eût paru aussi incongru qu’une essence de fleur dans un moteur à trois temps.
– Sachez que je m’attache aux objets, protestais-je, et j’aimerais bien voir comment vous m’empêcheriez d’y fixer mes réflexions, mes vertiges!
– Malheureux Alex! Tu ne pourras bientôt plus parler d’un vase de nuit sans prétendre y fourrer de surcroît mille souvenirs d’enfance pieusement sentis, dans ton vase! et te retrouver tout ébahi que les autres n’en retiennent qu’un pot de chambre, lyrisme à part…
En ce point de mon récit, il convient de tracer le portrait conforme de ce personnage difficile, mais à coup sûr hors du commun, dont le rôle sera déterminant dans la suite de mon aventure.
Représentez-vous un homme grand et maigre, alors au milieu de l’âge, un axe d’homme dont la chair eût été oubliée et dont l’habit pendait comme un voile de beaupré dans la bonace. Une semi-couronne de cheveux crépus, eux-mêmes indémêlables au vent et qui assuraient une symétrie constante au visage, cernait encore à cette époque un front généreusement bombé, de ceux qu’on prête volontiers aux penseurs parce qu’ils se montrent accueillants aux lumières.
Et sans doute, mon oncle pensait! Il suffisait pour s’en convaincre de croiser un instant ses yeux noirs aux reflets d’obsidienne, ardente émergence de l’épimagma qui couvait. Si vous ajoutez au profil un nez en bec d’aigle et une bouche, plus fissure que bouche, prodigue en propos sulfureux lorsqu’elle s’ouvrait et relayée, lorsqu’elle se fermait, par une pipe aux éruptions non moins sulfureuses, vous le connaîtrez assez pour préférer l’effigie au modèle.
Négligent quant à sa mise, il avait seulement renoncé, depuis son mariage, à ces chemises blanches ridicules, dont les plis coulaient du col dur comme le suif le long de la chandelle. Pour le reste, il s’obstinait à porter les mêmes nippes été comme hiver : une veste d’intérieur nouée à la taille qu’il retournait quand elle montrait sa trame, et une pèlerine doublée pour ses sorties, qui semblait indifféremment le protéger des frimas et de la canicule.
– Dites-moi quelle définition assimile un vêtement à un braséro ou à un climatiseur ? Un vêtement est ce qui couvre le corps : je couvre le mien!


Revue de presse

Le Domaine d’Ana
Ecriverons et liserons
L’extrait de presse
Le Nouvel Attila
(avril 2005)

Il me paraît primordial de signaler, à l’intention notoire de quiconque nourrirait un préjugé négatif envers Lahougue, qu’il est un auteur protéiforme, mimétique, dont chaque œuvre de fiction convoque ses propres règles de style et d’agencement du récit. Ceci conduit à des textes si variés que je ne connais aucun admirateur inconditionnel de Lahougue: untel porte aux nues tel texte pour détester tel autre qui fait les délices d’un second. etc., etc.
Les termes de parodie ou de pastiche sont inadéquats pour décrire ce travail de mimétisme, lequel vise à aller jusqu au bout de potentialités inexploitées d’un auteur ou d’un genre littéraire pour produire une sorte d’oeuvre ultime, dans laquelle l’auteur susdit ne se reconnaîtrait d’ailleurs peut‑être pas, mais qui constitue du moins un objet textuel autonome. Lahougue (1945-) a débuté dans la collection Le Chemin de Georges Lambrichs, Des cinq volumes publiés de 1973 à 1980 chez Gallimard n’est disponible que le dernier, Comptine des Height, construit autour de Dix petits Nègres d’Agatha Christie.
Ce suspens décalogique égrène une série de dix morts close parle suicide du baronnet John Height, traduction littérale du nom de l'(h)auteur, hougue signifiant « hauteur » en normand: or cette Comptine a faille sonner le glas éditorial dun auteur qui aggrave ce péché originel de hauteur par le double crime de la morgue. Lahougue osa refuser le prix Médicis à lui décerné alors que les imprimerie tiraient à toute berzingue Comptine des Height pour aIimenter Ies voraces têtes de gondole, dont le versatile appétit se tourna aussitôt vers Cabinet-portrait de Jean-Luc Benozigllo au Seuil…
« Mes dix Height valent mieux que Médicis! » aurait proféré ce médisant culturé. De quoi transformer bien des héditeurs en hésiteurs, à commencer par Gallimard mais il existe encore des maisons dont le premier souci est la qualité, grâce auxquelles le nom de ce proscrit n’a pas disparu de la scène littéraire…
S’il faut attendre 1987pour que Les Impressions Nouvelles publient La Doublure de Magrite, c’est que ce pastiche apparent d’une enquête de Maigret constitue un tour de force patiemment élaboré dans lequel la plupart des « hougolâtres » reconnaissent le chef-d’oeuvre de l’auteur. Je témoigne ainsi que ce roman a transformé mon approche de Simenon, au point de rire aux éclats en abordant désormais son oeuvre, tant Lahougue a réussi à saisir ses tics d’écriture et à les magnifier par juste ce qu’il fallait d’exagération
On peut jouir naïvement de La Doublure de Magrite, sans soupçonner la prodigieuse contrainte de situation qui en a gouverné l’élaboration, contrainte qui actualise idéalement l’univers romanesque de Simenon sinon l’essence de la littérature même. Je ne crois pas devoir en dire plus pour laisser le lecteur découvrir lui-même ce que cache la limpidité apparente de ce récit qui contient cependant tous les indices nécessaires à son élucidation.
Le Domaine d’Ana est un véritable OVNI littéraire, un Opus Vernien Non Inventorié, qui frappe la francophonie en 1998, grâce aux éditions Champ Vallon C’est ici un Voyage Extraordinaire au centre du langage qui est proposé, sous la houlette du lexicologue Noé Brideuil, où les héros piégés dans un monde virtuel créé par les mots trouveront leur salut précisément dans ces mêmes mots.
Ce fruit de dix ans de travail est absolument dingue, inimaginable dans sa sophistication et dans sa absurdité. Il suffira de dire qu’un lecteur qui désirerait connaître le dénouement du livre devra, après avoir résolu divers cryptogrammes, compter les mots de chaque phrase du livre (il y en a 2775, et qui ne sont pas forcément courtes) et extraire les mots centraux des phrases comportant un nombre impair de mots,
En fait ce dénouement n’est pas indispensable, mais les amateurs le trouveront dans un ouvrage complémentaire, Ecriverons et liserons en vingt lettres, contenant d’une part les échanges entre Lahougue et Laclavetine à propos de ce livre et de la littérature à contrainte en général, d’autre part la description des 38 (!) contraintes gouvernant Le Domaine d’Ana et les clés de tous ses cryptogrammes.
Après tout, un lecteur béotien n’a pas besoin d’être au courant de toute cette machinerie, et cette histoire pleine d’humour se lit agréablement, malgré les contraintes: « malgré » car est certain qu’un écrivain raisonnablement doué pourrait en donner une version plus fluide, en s’absolvant de tout carcan, mais cette réécriture n’existe pas, et je ne connais pas d’autre oeuvre romanesque dont le sujet suit aussi intimement le langage, sujet pourtant littéraire s’il en est.
Je ressens pour ma part Le Domaine d’Ana comme une nécessité, et qu’un livre puisse être si précisément ce dont il parle ne cesse de m’émerveiller. Pour peu enfin qu’on se prête au jeu de vérifier si Lahougue a bien fait son boulot, on découvrira quelques facéties gratifiantes. Mieux encore, une étrange magie semble avoir doublé ses intentions par des jeux imprévus dont on trouvera quelques exemples ici (http://perso.club-internet.fr/remi.schulz/divers/lahougue)
Lahougue a suivi le modèle des Voyages Extraordinaires jusqu’à illustrer lui-même son livre, par une série de gravures régies par un jeu de contraintes d’une accessibilité bien plus immédiate que les contraintes textuelles, et c’est encore un tour de force qui justifierait à lui seul la possession de ce livre unique.
Lahougue, ce sont encore des nouvelles, marquées du même esprit de remise en jeu de la littérature par la littérature, et des textes divers, à découvrir dans diverses revues (Texte En Main, Formules… ou dans les recueils publiés aux Impressions Nouvelles.

Rémi SCHULZ

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Nous parlerons ici, cher Guy, de choses sans importance :
D’architecture au strict quotidien.
Du parpaing comme pierre du pauvre.
Du pavillon comme pastiche de maison.
Du lotissement comme semblant de village.
De la loi du marché comme principe esthétique.
De l’indifférence comme règle d’uniformisation.
De l’individualisme comme substitut de l’identité.
De la parcellisation comme succédané de l’urbanisme.
Du chacun chez soi comme accomplissement communautaire.
Du n’importe quoi n’importe où au plus vite comme illusion de liberté.
Et nous nous demanderons : l’espace où nous choisissons de vivre se doit-il d’être une juxtaposition de propriétés privées que chacun occupe à sa guise, ou une propriété par nature indivise objet d’un intérêt commun ?

Lire un extrait

Lettre au maire de mon village
L’extrait (pp. 5-26)

Au départ était notre village.
Pour ceux qui nous liraient, et chez qui le nom de Montourtier n’éveillerait spontanément aucun écho, précisons qu’il est situé dans le bocage mayennais, compte à peu près trois cents âmes et ressemble de loin, avec ses toits regroupés autour du clocher de son église, à ce logo qu’une célèbre compagnie d’assurances a choisi pour symboliser l’immuable sérénité dont elle se veut garante…
Le village, en somme, par excellence.
Exemplaire au point d’avoir tour à tour perdu, comme la plupart de ses semblables de modeste envergure, dans le même temps qu’eux et pour les mêmes raisons, les commerces, les artisans et jusqu’à la messe du dimanche qui animaient encore sa place au début du siècle dernier.
Une entité-village comme des milliers d’autres, aujourd’hui trop petites et coûteuses, à la fois trop proches des villes et trop écartées des axes, pour espérer jouer d’autres rôles que muets dans une économie concurrentielle et mondialisée.
Sans doute y subsiste-t-il, comme chez nombre de ses cousines, une mairie, une école, une épicerie-café-dépôt de pain – restaurant même, quand on le souhaite – et quelques fermes actives alentour… Mais pour combien d’années?
Les exploitants – tu ne le sais que trop – se font rares. L’unique enseigne ne perdure – un peu grâce à toi – que parce que communale. L’école n’est depuis longtemps qu’une demi-école, dont les grandes sections sont assumées par le village voisin. Quant à la mairie, ta mairie, quelles prérogatives au juste lui reste-t-il au sein d’une communauté surdominée par le seul bourg actif du secteur?
Ultimes symboles, ici-bas, de la ruralité et du commerce, du service public et de la démocratie, ne survivent-ils pas en vérité que parce qu’on a toujours eu peur de s’en prendre aux symboles? A fortiori quand il ne reste plus qu’eux…
Un village, au fond, comme tout le monde, jusque dans l’appréhension de sa mort.
Mais – oserai-je l’ajouter – un beau village.
*

C’est ici, pardonne-m’en, qu’une première explication s’impose.
À tout le moins une précaution oratoire – il y en aura d’autres.
Mais il en est des plus vieux mots comme des vieilles armes, qu’on ne saurait les manier sans circonspection…
Je ne sais pas plus que toi, ni que personne, bien sûr, ce qu’est le beau.
Je soupçonne tout au plus – pour autant qu’il se traduit dans la plupart des langues – qu’il recouvre un sentiment de plaisir, visuel en l’occurrence, assez universel. Sans ignorer toutefois que ce qu’il qualifie çà et là dépend à l’évidence des cultures, des époques et des goûts de chacun.
Le bon goût de l’un n’étant, comme chacun sait, que le mauvais de l’autre. Le bon goût d’une époque, celui de ses puissants.
Soit dit sous forme de quasi-théorème: à supposer que le sentiment du beau soit universel, aucun objet ne saurait en revanche être universellement reconnu beau. Les cathédrales gothiques semblaient barbares à nos classiques…
Mon village, reconnaissons-le, ne saurait échapper à la règle.
Je doute que ceux pour qui le séjour idéal serait à chercher dans un quartier résidentiel de Miami, sur les îles palmiers de Dubaï ou à Marina-Baie-des-Anges, trouvent à ses ardoises grises et au granite brut de ses murs d’autres charmes que morbides, non moins angoissants qu’archaïques…
Il n’est d’ailleurs pas besoin d’aller loin.
Quand je parle à tels de nos anciens, qui y sont nés, de la beauté de leur maison, quand je veux les persuader que cette seule beauté m’a fait choisir leur village sur cent pour y vivre, il n’est pas rare que je croise des regards incrédules. Qui sait même s’ils ne me soupçonnent pas de me moquer gentiment d’eux?
Ils en ont tellement l’habitude…
Au terme d’un siècle et plus de désertification rurale, de faillites et de désaffections, de mépris et d’exodes, comment n’auraient-ils pas fini par se convaincre peu ou prou d’inexistence? Réduits à n’être que les spectateurs ébahis du monde qui les écarte, comment n’admettraient-ils pas que le bon, le désirable, l’adorable, n’ont cours qu’en face, de l’autre côté des écrans, et surtout pas chez eux?
N’aura jamais de valeur que ce que les discours dominants affectent de valeur. Et les beaux villages, nul ne l’ignore, sont en Provence. Pas en Mayenne. Ainsi peut-on devenir – et pour les mêmes causes – aussi honteux de son toit que de son patois…
Reste que je suis bien forcé de l’admettre – et l’admets: la beauté dont j’ose parler ici ne procède pas plus de l’évidence que du consensus, y compris parmi ceux qui pourraient en être les plus fiers.
La beauté dont j’ose parler est à ce point sujette à caution que les plus ardents défenseurs du patrimoine s’en réclament aussi peu désormais que les théoriciens de l’Art.
Non sans raisons.
Les vandalismes conjugués de l’indifférence et du profit qu’ils se doivent d’affronter au quotidien n’auraient que trop beau jeu de dénoncer l’irréductible subjectivité de l’argumentaire.
S’agira-t-il de défendre quelque vénérable vestige contre un projet de rocade, les ambitions d’un promoteur ou toute autre convoitise flanquée de bulldozers, mieux vaudra cent fois s’autoriser de son ancienneté, de sa rareté, ou de son rôle historique.
La rareté comme l’ancienneté présentent l’avantage aux yeux des mesureurs d’être mesurables. Et du plus obtus des spéculateurs à l’édile le plus entreprenant, nul ne contestera qu’ils sont en bien des domaines facteurs de valorisation.
Quant à l’Histoire, commune par la force des choses, du moins y a-t-il quelque chance qu’elle fédère là où l’esthétique risque de diviser.
Tel est l’attrait du mot même de patrimoine qu’il sonne également clair aux oreilles des sentimentaux et des rentiers, des xénophobes et des universalistes, des investisseurs et des contemplatifs, des artistes et des notaires…
Et classer ce patrimoine rassure.
Ainsi préservera-t-on – parfois – le vestige, surtout s’il est très vieux, très rare et très historique, à défaut de pouvoir préserver le cadre où il s’inscrivait et qui lui conférait sa dignité, si ce n’est tout son sens.
Sans doute alors faudra-t-il mettre des œillères, et faire abstraction de tout l’environnement qui désormais le conteste et l’humilie, pour éprouver à son spectacle le plaisir qu’il promettait jadis au regard. Peut-être même sera-t-il source de plus de consternations que de jouissances. Mais ne soyons pas chiens: du moins l’a-t-on sauvé.
À se dépenser sans mesurer leur temps, leurs efforts ni souvent leurs économies, les défenseurs du patrimoine sont ainsi parvenus à préserver des démolisseurs nombre de ces objets de beauté dont Keats prétendait qu’ils sont des joies pour toujours.
Et cela sans pour autant s’autoriser de leur beauté.
À force de persévérance ils ont même remporté sur le papier – voire dans l’inconscient collectif – certaines victoires plus conséquentes.
De l’édifice protégé, du monument historique et de ses prestiges propres, on est bientôt passé à la notion de site. À cette idée, d’assez bon sens, que l’objet architectural à son tour s’ancre dans un lieu dont on ne saurait l’abstraire comme on ferait d’une statuette ou d’un tableau. Qu’il fait nécessairement partie d’un ensemble et qu’il est des ensembles plus ou moins cohérents, plus ou moins solidaires.
Autour des vestiges, lorsqu’il n’était pas trop tard, on a ménagé des périmètres de protection, des secteurs à sauvegarder dans les villes, classé non plus seulement des châteaux et des églises mais des cités entières, jusqu’à y raser, parfois, quelques incongruités monumentales trop manifestes.
On est allé plus loin.
On a pu délimiter, pour les protéger, jusqu’à des sites naturels qui ne pouvaient se réclamer quant à eux d’aucun vestige ni d’aucun passé glorieux. Des littoraux, des forêts, des vallées dont on ne saurait même dire qu’ils sont rares, mais que la libre prolifération du parpaing raréfierait à coup sûr et, au sens propre, dénaturerait…
Si je parle de victoire à propos de cette prise en compte du site, c’est qu’elle implique incidemment – mais à l’évidence – que les destructions ne sont pas seules préjudiciables au patrimoine, mais que certaines constructions le sont aussi. Ou, si l’on préfère une formulation plus brutale: que certaines constructions, dès lors qu’elles brisent la cohérence du site où elles s’implantent, le détruisent…
Que ce soit pour le dénaturer ou pour le déculturer.
Oh bien sûr, la victoire est des plus modestes… Comme toutes celles qui ne concernent que les idées.
Sur le terrain, force est de constater que les bétonneurs de toutes origines, promoteurs à dents longues ou particuliers désinvoltes, de dérogations en contournements, de projets postulés d’intérêt public en coups de force délibérément illicites, ne se soucient pas davantage aujourd’hui qu’hier de préservation des sites que de leurs premiers légos.
On pourrait même se demander si les humbles règles auxquelles on les astreint çà et là ne constituent pas pour la plupart un encouragement à les transgresser d’autant plus allègrement partout ailleurs… Comment ne profiteraient-ils pas de ce que bien des sites qui le mériteraient ne sont pas encore classés pour les rendre définitivement inclassables?
Et comme les plus consensuellement beaux sont aussi les plus recherchés, ne doutons pas qu’ils sauront y respecter les lois du marché à défaut de toute autre…
Soit dit à leur décharge (le pluriel serait ici désobligeant…), les contraintes auxquelles ils sont soumis dans les zones protégées ne brillent pas toujours par leur pertinence…
Sur quelle base objective parler encore d’homogénéité du site, par exemple, dès lors qu’on accepte d’y construire en des matériaux différents du matériau traditionnel qui seul jusqu’alors lui conférait une homogénéité?
Pour ne citer que la très respectable règle de hauteur interdisant au nouvel immeuble de surplomber les toits alentour, bien des pinailleurs objecteront qu’à la rendre rétroactive il faudrait araser les clochers des églises, les tours des châteaux, les flèches des cathédrales et les beffrois des vieilles cités.
Si ce n’est les montagnes voisines…
Les plus conséquents pourront même ajouter, non sans justesse, qu’à trop défendre le site au nom du patrimoine ancien, c’est au patrimoine de demain – tel que ses techniques lui autorisent précisément tous les gigantismes – qu’on interdit de s’établir.
Pauvres défenseurs du patrimoine!
Qu’ils s’en tiennent à défendre l’objet historique et lui seul sur les seuls critères mesurables de sa rareté et de son ancienneté, ils contribueront à dévaluer cela même qu’ils défendent aux yeux de qui le contemple.
Qu’ils s’en détachent pour se préoccuper aussi de son site, et la subjectivité de leurs critères s’avérera vite aussi peu fédératrice que s’ils se réclamaient tout naïvement du beau et du laid…
Tel est l’inconvénient des notions consensuelles qu’elles ne font le plus souvent qu’occulter les problèmes qui divisent, et que ceux-ci resurgissent tôt ou tard.
À trop parler du patrimoine et trop peu de sa beauté, à trop insister sur le devoir de mémoire et trop peu sur le droit de jouissance, comment n’oublierait-on pas que les objets dont il s’agit n’appartiennent pour la plupart ni aux musées ni aux cimetières mais à notre quotidien? Que la vie s’y poursuit? Qu’elle y est collective et qu’on ne saurait y éluder les querelles?
Qui sait même si ce n’est pas elle, la vie, qu’on évince du discours en s’en tenant à l’objectivité des choses?
Cependant que j’écris ces lignes, j’ai devant moi les deux beaux volumes récemment parus aux éditions Flohic sur le patrimoine mayennais, et l’omission – si l’on peut dire – saute aux yeux:
Il y a là des milliers de photos, d’églises, de châteaux, de manoirs, d’édifices composites revisités par les goûts dominants de tous les siècles, de sites archéologiques et d’objets cultuels, de moulins et de fours à chaux, de ponts et d’écluses, de gares, d’usines et même de carrières, désaffectées ou non…
Mais aucune de ces architectures collectives encore vivantes qu’on appelle des villages.
Aucune vue d’ensemble en tant que tels, en dépit de leur histoire, de l’homogénéité de leurs matériaux, de la diversité et de la luxuriance de leurs formes, de ce qu’il conviendrait d’appeler les palais du commun…
Si même les beaux livres les négligent, mon cher Guy, comment nos anciens sauraient-ils qu’ils sont copropriétaires de merveilles?
Tout cela pour en venir à une conclusion simple:
Il ne sert à rien de fuir la part de subjectivité qui discrédite certains jugements de valeur aux yeux des puristes. Quand bien même on ne parlerait plus de beau ni de laid, de mal ni de bien, les conflits qu’ils induisent demeureraient aussi longtemps que les sujets cohabitent.
Si subjectif soit le bien commun, force est à la loi commune de le garantir. Et le beau fait partie du bien.
C’est pourquoi les défenseurs du patrimoine demeurent mes amis.
Si discutables soient-elles en leur détail et si souvent bafouées dans les faits, les règles de protection des sites qu’ils ont suggérées au législateur ont au moins le mérite d’exister.
Ce sont elles qui nous ont épargné quelques copies conformes de ces barres et de ces tours (notre patrimoine des années cinquante, soit dit entre parenthèses) que force est aujourd’hui d’anéantir à l’explosif, parce que invivables, sans états d’âme et sans que beaucoup de subjectivités s’en plaignent.
Quant à la notion même de patrimoine, sous ses relents de naphtaline et ses airs de ne pas y toucher, on aurait tort de négliger les idées fortes qui la sous-tendent:
Celle que ce patrimoine-là, qu’il soit classé régional, national, ou mondial et dit – suprême honneur – de l’humanité, présuppose que ce qu’il désigne n’appartient pas exclusivement à son propriétaire selon le cadastre, mais à la collectivité tout entière.
Celle aussi que les sites patrimoniaux s’offrent nécessairement à tous les regards qui les embrassent, et qu’ils engagent non moins nécessairement les goûts de tous que ceux de qui s’y achète un lopin.
L’apparence de la demeure appartient à celui qui la regarde autant qu’à celui qui la possède, assure un proverbe chinois – bien provocant pour qui s’accorde le droit de tout faire dès lors qu’il paie pour cela…
Mais telle est l’irréductible effronterie du regard qu’il franchit forcément les barrières les mieux barbelées, et qu’il rend en termes de jouissance, par la force des choses, toute propriété indivise.