CHRISTIAN DOUMET Traité de la mélancolie de Cerf

Prose

À partir de la figure du cerf, ce livre explore les légendes, les anecdotes, les textes qui chantent la mélancolie de l’animal: bête errante dans un paysage de bosquets, de sous-bois et de marais, à la recherche d’un objet à aimer, mais bien souvent déçue, bien souvent renvoyée au fond du pays à bramer, ou à mourir sous les coups de la meute… On a tant rêvé et tant écrit sur son apparence, ses mœurs, l’histoire mi-végétale mi-animale de ses bois, que l’écriture se glisse presque naturellement dans ces rêves pour les poursuivre jusqu’au fond d’une conscience obscure, et parfois religieuse, du désir humain.

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Traité de la mélancolie de Cerf

L’extrait
(pp. 9-11)

Parce qu’ils sont plus près des dieux, les animaux ignorent les commencements.
Jamais vraiment chassés du Paradis, nonchalamment ils errent parmi nous en cet Eden que peint parfois Bruegel, immense réserve animalière où les espèces vont tantôt dormant, tantôt broutant aux sublimes herbages.
Une histoire, donc, sans commencement. Qu’on lise. Qu’on ne lise pas. Hors de nous, loin de nous, en nous à notre insu, se redit l’œuvre de sauvagerie. Et quand bien même nous croirions y mêler un peu de notre pouvoir sur les choses et les êtres, ce serait en pure perte. En pure perte de temps.
Que d’heures, cependant, consumées à cette vaine équivalence d’aimer et de chasser! Que de pays courus à la traque du désir! On en revient tout autre: couturé d’éraflures, apaisé pour un temps, solitaire et muet. Le taillis est le seul lieu où l’on aspire encore; l’eau des mares, le seul bien.

Créature détournée des hommes et nourrissant, à l’écorce des arbres, la haine de leurs clairières, en toi que se célèbre l’assomption de la parole. Qu’à tes buissons, tes étangs elle se trempe et rejaillisse inondée de semence.

Je parle de Cerf aux lyriques ramures. De cette peine à recréer chaque saison si hasardeux poème, et chaque fois plus beau.

*

Il n’est pour l’homme, à certaines époques de rage et de famine, que deux façons d’échapper à l’ennui: la poursuite des bêtes et la caresse des femmes.
L’une et l’autre tellement liées au même désir que leurs rites, infiniment complexes et dilatoires, finissent par présenter de fortes ressemblances. Les grands traités de vénerie côtoient les premiers romans d’amour.
L’homme est au centre de ce cercle. Son appétit et son appel. Mais si tendu vers l’une et l’autre proies, si défait d’impatience, et lancé à cette courre sur les traces du vent, qu’il finit par disparaître: enseveli sous des branchages, au cœur de maint taillis, ou étendu dans l’herbe haute comme égaré au labyrinthe de cette homonymique cour qui, défiant sa hâte, le mène peu à peu vers l’amante.

*

On dit du cerf qu’à la saison du rut, sa vie n’est plus qu’un abandon à la fureur: dans les sous-bois, on le voit qui soudain surgit tout essoufflé au terme de longues courses, puis insatiable saccager de ses bois le tronc des arbrisseaux, se ruer aux halliers, fouir le sol en geste de désespoir. C’est au même temps que l’homme l’attend, et à la même clairière que, remâchant ses souffrances d’amant, il guette l’instant de sa charge. Poursuite de l’absente, désirable, fatale, biche ou proie, femme ou victime: ils mènent l’un et l’autre leur chasse; et ainsi se partage le territoire armé, touffu, hérissé des forêts où se rejoue le drame.
De l’un et l’autre, nous parlerons ici. De l’homme tapi et de la bête en rage. Et peut-être plus encore de cette illusoire femelle, vaine proie, bondissante parfois entr’aperçue dans un rai du couchant, si agile à la fuite et à céder si rare.

Revue de presse

     Traité de la mélancolie de Cerf

L’extrait de presse
LE MONDE
(22 janvier 1993)

L’HOMME ET LE CERF

Christian Doumet s’identifie à l’animal héros et victime

L’émotion, en littérature, peut emprunter des voies diverses. A celle de l’expression directe, intime et subjective, s’oppose une autre qui, semblant considérer la première comme impropre ou impudique, a besoin de se donner un objet extérieur pour symboliser, signifier l’intensité du sentiment. Les écrivains baroques, par exemple, ont su, en leur temps, jouer de cette mise à distance et s’entourer de toutes les images et figures, emprunter tous les détours, pour traduire l’émotion. Est-ce à l’esthétique baroque, comme son titre le suggère, qu’appartiendrait, s’il fallait le classer, le beau livre de Christian Dournet, Traité de la mélancolie de Cerf? La crainte d’effrayer ou de dissuader le lecteur virtuel nous retiendra d’opérer ce rapprochement…
Dans la hiérarchie du règne animal inventé par l’homme, le cerf occupe une place noble et haute. Le mythe et la légende, l’art et la religion (dans un tableau de Pisanello, la Vision de saint Eustache, la croix du Christ est prise dans les bois de l’animal), ont contribué à élever le cerf au rang de symbole. Cette élévation n’a pas écarté l’animal de notre humanité. Elle a au contraire associé sa figure aux désirs, à la solitude de l’homme. Actéon, que Diane, pour le punir d’avoir contemplé sa nudité, métamorphose en cerf et livre à ses chiens, donne à cette association l’une de ses plus belles images: « Ce nefut qu’en exhalant sa vie par mille blessures qu’il assouvit, dit-on, la colère de Diane, la déesse ait carquois » (Ovide, les Métamorphoses, livre III).
De la chasse et de l’amour,  » cerf de pressante solitude » est l’allégorie. Pour Christian Doumet, « homme hanté et entêté de cerf », et toute la tradition sur laquelle il s’appuie – jamais pesamment, – l’animal est à la fois héros et victime. Dans la chasse, il est l’objet désiré et sacrifié. D’Eros, du désir amoureux, il représente l’urgence et l’élan, et, « au creux du même délire, du même assiègement, la demande et le manque; l’appel et déjà, le regret lancinant ». Empruntant les labyrinthes de la rêverie, accompagné de Buffon et La Fontaine, de Tertullien et Aristote, des psaumes et de quelques auteurs de traités de vénerie, il raconte, d’une écriture ciselée, précieuse et précise, les subtilités d’un commerce, symbolique dans lequel bête et homme, parfois, échangent leurs masques. « Au moindre bruit, au moindre vent on le voit fuir. Et l’homme inoffensif et le cerf intouchable contraints l’un et l’autre à ce repli, à cette révérence, à ce regret d’eux-mêmes, cette fatale déception d’une amitié qu’ils se promettent dans l’au-delà du proche fourré.  »
C’est l’homme seul qui sait, de ce commerce, inventer, écrire les règles et les lois. Et c’est l’homme encore qui éprouve cette intense mélancolie dont le cerf est le signe, la figure, peut-être le miroir: « Ici, où l’animal, tous sens dressé tendus vers la nue, créera lêtri son visiteur.  » Le  » tombeau  » que Christian Doumet dédie au cert chargé, vibrant de ce sentirn mélancolique.
Plus qu’au chasseur, c’est à l’animal traqué, épuisé, faisant de brame une longue plainte d’am, et de mort, qu’il s’identifie. C’est par ce détour qu’il rejoint son émotion première, et quelque chose du mythe qui en reste le support universel et intemporel :  » Dégagé des entreprises de la mort, tu nous ramènes ici, confuse offrande souillée de sang mêlée de boue, – la livrée même du temps. Indéchiffrable, mais de ce seul tenant qui exauce en nous le vœu de sourde religion, croyance en sorte de dieu aveugle dont la main posera bientôt sur ta lyre incendiée.  » Patrick Kéchichian

Traité de la mélancolie de cerf – Christian Doumet 1992
Paru en 1992
13 x 21 cm, 128 pages
ISBN 2.87673.152.5
13 €