CHRISTIAN DOUMET Vanité du roi Guitare

Récits

Neuf courts récits, reliés entre eux’par moins qu’un thème — un  » refrain « , une  » rengaine  » faudrait-il dire plutôt : les apparences que prend la musique lorsqu’elle erre, loin de ses rites glorieux, par des chemins de traverse et de surprise. Accordéon-musette qui entraîne, un soir, les passagers du métro à danser ; piano désaccordé, ou massacré sous les coups d’une obsession vengeresse ; vaine guitare, enfin, d’un concertiste sans public : tels sont les instruments de la fascination qu’exerce sur nous ce chant déchiré de nostalgie pure.

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L’extrait
(pp. 169-187)

VANITÉ DU ROI GUITARE

Malléable guitare
que ce soir joue Laniau, ou Lange (a-t-on bien lu?),
Au 5, rue Payenne
Chapelle dite «de l’Humanité»
Boisée vert fond de mer
Sommée de piédestaux à bustes hauts naïfs et exhibant douze figures de rare humanité
(Homère, Moïse, Shakespeare, consorts, Aux «grands initiés», chemin faisant l’histoire…)
Donc joue Lanieau (Lagneau?) si doux, si doucement que presque rien, guitare signée De Voboam, qui fut facteur au temps du roi Guitare, environ mille et six cent soixante et dix, musique de ce temps que l’on entend à peine, tandis que derrière le décor de fenêtres à ogive,
Paris soirée presque d’été divague à la cadence de blues, belle nuit chaloupée!
Ici, les auditeurs – nous sommes cinq ou six égarés tout au plus, et cou tendu, à rincer la journée dans ce filet de source, une eau, une eau limpide après, dit-on, l’orage qu’on ne connaîtra plus.
Filet pourtant, ou fil, ou corde qui gargouille dans le coffre ajouré, lavoir de bois précieux tenu contre le ventre – le «sentiment» –, à quoi cinq ou six lavandières peu bavardes (nous) croient voir le signe de haute affection – au sens de quoi?
Suite pour luth, prélude «à la française», allemande et gigue, menuet un et deux, sarabande et courante le feu à pris quelque part on entend une sirène de pompiers qui approche.
Lui, l’Ange, l’Angelot, garde sourire figé, du givre, de la neige plein les yeux – mais non, la partition à trois pieds inégaux trop éclairée, qu’il fixe et qui le nimbe au milieu de plutôt l’obscurité – dedans, la minuscule sarabande.
On croit y voir danser comme une flamme, et s’en agitent les mains, s’en lavent, douce brûlure qui écarte les phalanges sous le courant d’eau ou de son, c’est selon, qu’on devine pur cristal, pur métal tremblant entre les doigts, au bout des ongles qu’il a démesurés comme (par exemple) une fille de joie.
Peine à comprendre ce que fut d’ordonner telle musique, et si peu, contre tant de silence gelé aux âtres, aux forêts, long hiver lentement déboisé avec le seul chuintement de scieurs répercuté de hameau en hameau – troncs pour l’autre saison, des châtaigniers, des chênes, des fayards entassés dans les granges à sécher, à dormir, que plus tard on reviendra fouiller au cœur, en vue d’un peu de chaud sur la pierraille, et peut-être un ornement contre la mort.
Peine à comprendre aussi cet ornement très ciselé, très découpé de minuscule bassin où boit l’oiseau messager toujours soiffard d’une mort.
Lange sourit et joue, car il n’est pas de ceux qui boivent ou qui boiront. Il est celui qui tend la coupe, la chavire et la fait déborder, larges flaques sous nos yeux à refléter un peu du ciel jauni où Paris désaltère son foirail.
Cependant me demande sans me voir: parle de quoi cette à peine perceptible douleur de qui à chaque pas menace de se taire, rentrer en soi (coquille de bois fouillée dans le cœur d’arbres morts alentour mille six cent cinquante) quitter la corde raide et retourner au bois?
Dit quoi?
Mais non. Avance encore petite parole funambulesque ou fée ou fille à la corde sautillant, l’une l’autre de côté (quelquefois aussi prise dedans, s’embrouille, peine à se dépêtrer), jamais tout droit devant quoique en effet progressant avec une idée obstinée d’aller, sans hâte, jusqu’à sa fin.
La différence d’être assis là, dans cette chapelle dite «de l’Humanité», ou de jouer dehors, «à la rue» qui est aussi chapelle d’humanité dans la manière étouffée, sans aucun culte, nul piédestal où honorer figures connues de proue humaine? La différence de contempler cette curiosité de cabinet, de peindre ce morceau de vanité (païenne) – guitare baroque près le crâne rieur, le sablier, le verre de vin à moitié vide –, ou ailleurs, dans le vent, d’essuyer consciencieusement un instrument sans âge, un outil même rouillé comme une scie, une scie musicale sur les boulevards, dont personne, pas même le prince héritier qui y appuie son immense corps, n’entend plier la voix et geindre la complainte? (d’autres brouillards il rêve, d’autres complaintes serrent le ventre qu’il a creux, mais insensiblement):
Sébile du froid, du vent où chacun verse, très vite retourné, l’offrande au petit dieu regard plissé qui fait qu’on n’endosse pas ce manteau de misère. La coupe, il suffit de la tendre bien vidée, où nos doigts plongent ensemble pour se lécher de la crème des morts, puis se retirent.
Et peut-être Lanio traversant tout Paris ce soir depuis Maubert jusqu’à la rue Payenne, emportant à bout de bras son étui de sérénade, a-t-il lui aussi fait tinter en passant la ferblanterie du prince plus que lui rêveur, deux yeux au ciel (aveugle?), qui n’a pas même su dire proprement merci.
Ce tintement qui lui revient et nous revient à travers le détour de légère pavane et les relents de vieille espagne (cinq ou six insouciants dans leur âme à danser maintenant; et doucement à s’enlacer, homme avec femme au hasard, à tourner sur soi – entre des cordes, sur le parquet où crissent les semelles crêpe –, les membres morcelés, d’autres happés par le brouillard qui dépose on dirait ici depuis cinquante ou cent années. Poussière de corps. Cendre. Puis se rasseyent. Demi-soupir.)
Plus bas, – c’est sur les quais – des mouettes à moitié endormies dans la lumière soudain trop vive de bateaux-mouches s’affolent, planent un rond méfiant par-dessus l’eau, puis reviennent fondre sur un tas de haillons, homme, épouvantail, le prince qui rêve maintenant à même les pavés sa journée achevée. Lui, de la main, qui les chasse, encore tout à ses fantasmes, petites ailes anguleuses pas le temps de replier, petites pattes à peine éraflant le visage, cinq ou six oiseaux noirs vite enfuis.
De bec, d’ongles luttant, et courroucé par ce plumeux ravage en neuf cordes où soudain faux pas, fausses notes, oui, manque de tomber, L’Angle, sur un fil de fer si fin qu’il pourrait aussi s’en étrangler, se rattrape (et là, quelques accords étranges imprévus secondes mineures, septièmes diminuées qui sonnent comme un aveu je ne saurais dire si l’histoire fut exactement écrite de ces dissonances-là)
rattrape sans désarmer jamais l’impeccable sourire: un passage de mouettes dont on a peine à entrevoir la fuite par les fenêtres en ogive – ou colombes?
(Plus tard il nous dira qu’elles se sont bel et bien posées, qu’elles ont même quêté et bu quelques gorgées au creux de sa main…: «le moyen de refuser au saint esprit?»)
Se passent ainsi des choses très vives (d’aucuns, mieux avertis que nous – malgré le cou tendu – reconnaîtraient les navettes d’un drame, le tissu peu à peu où s’applique le tissage; mais de nous, qu’on n’attende rien, éberlués jusqu’à la fin devant les quenouilles et les ruses, par exemple, d’un escamoteur).
C’est une histoire qui nous arrive à tous, qui nous emmène, en faisant, au passage, rapine de notre défaillance, quelques morceaux choisis parmi les plus sensibles. Les lambeaux d’une chair que nous croyions moins dissociable. Moins discutable. Mais qu’importe! Au matin clair et ruisselant d’eau neuve, toujours commencent les voyages on ne sait vers où, et le long des chemins, balancement imperceptible de câbles électriques. Des haies frissonnent. Des murs affaissés. Des vignes qui fourmillent lancées en direction d’un cœur battant du paysage: les voix déjà circulent.
Matin de ces époques où les façades soudain se penchent vers l’infini inculte et regardent sans mot, en direction du fleuve, grandir avec patience l’enchevêtrement des potagers. Des haies. Des vignes qui fourmillent. Et la salutation de gros bourgs exposés au même roulement de vent, au même orage. Se fait alors prélude entre les arbres aussi, ténu et aigre tintement d’éclairs métalliques, prélude où s’accorde leur diapason; mais pendant un moment, tohu-bohu (trop long) pour ceux qui, derrière leurs vitres à ogive secouées, écoutent en espérant la fin, cou tendu vers l’invisible accord parfait qui peut-être au-dehors va bientôt prendre forme d’acrostiche.
Un glissement du côté de la lande. Le chant des pierres pauvres. Le ferraillement des gousses de genêt. Comme il en faut peu pour rejoindre la fatalité de ces compagnies! Comme elles s’offrent légèrement!: sous la treille et le feuillage de neuf cordes ensoleillées, même de vive lumière artificielle – où sommes-nous? quelles sont ces fines parois au décor de vigneau dont les volutes laissent transparaître, à intervalles réguliers, fresques romaines de faunes ricanant (Moïse, Homère, Shakespeare…) tandis que s’écoule à l’ombre d’une tonnelle la fontaine allusive de citharède.
Paris figure en ces feuillées. À quatre rues d’ici, par exemple, café Brazil (on entend dans le lointain des rumeurs de samba), une femme esquisse un pas de deux. Entre les tables et par-dessus les têtes, elle élève un plateau de verres vides (la musique est dedans, qui tinte avec les pièces). Elle avance, la fumée, les rires comme autrefois, là-bas, les soirées qui pensaient être bien pour toujours, avant qu’on fût chassé, la jupe seulement plus étroite, plus pensive, plus interdite.
(Mais en réalité, c’est toi, Landes, Lenz ou Lenau, qui nous diriges imprudemment vers de tels mots; toi qui nous tiens en respect avec cette arme, ton rictus infaillible à neuf cordons. Sans toi, la jupe nous serait venue plus déliée qu’une (grande) gigue, au moment où seulement elle s’apprêtait à disparaître dans les coulisses.)

Laudes, voici ta cuisine! Voici ton office! Tu y fourrages on s’y sent bien, en somme, comme chez soi, une heure ensemble. Tu écartes les troubles, tu balayes les remous. Les seules fumées sont celles qui montent de ta casserole usée, mais personne ne les voit. Elles te grisent cependant. On reçoit par la vue et par l’ouïe quelque chose de cette ivresse. Ta cuisine! Derrière, au-dessus, partout des linges qui sèchent. Des vagues de senteurs moites. Moïse, Homère, Shakespeare se rencognent et pâlissent dans l’écru. Une allégorie de la maternité sous son ciel d’idée pure s’éclipse entre les beaux draps. Enfin sommes-nous rendus au plus commun! De hauteur aristocratique et même d’un peu de morgue où se complaisait l’interminable préparation, tombés à la chaleur enveloppante d’un grand corps du manger et du boire – le verre non plus à demi plein de vanité, mais bien rempli de sombres graves –, un tas de chair que, sans oser, voulait nommer la délicate fièvre de cette suite. Avons-nous bien compris?
C’est à peine si on devine encore le sourire blême de l’artiste, tandis que croissent entre ses mains les épluchures. Petit métier de bouche et d’oreille! Fables mâchées et remâchées, ô rumeur dans l’histoire. Comte (Auguste) qui fit une chapelle de ce deux pièces cuisine sur rue, comme il dut s’y jeter de fières lampées entre les messes positivistes! Retrouvé gris matin et titubant parmi des chaises renversées – celles où nous commençons nous aussi à griser sous l’effet d’un alcool impatient de pénétrer, par ouï-dire, dans notre caisse légèrement étranglée, jusqu’au cœur, jusqu’à l’aubier, jusqu’à l’âme si tremblante…; un certain gras du son que, depuis la cuisine où il écrit en hâte maintenant les dernières pages de son œuvre sur un coin de toile cirée, reconnaîtrait comme goût de venaison ou soie de bordeaux vieux. À ta santé!
Lui – Comte (Auguste), négociant en vin et en philosophie tanniques, par les couches d’une histoire progressivement mûrie aux fûts aux foudres aux âges aux vents astraux et reposée là, dans le petit corps étranglé que chèrement a assis sur ses membres Luneau l’artiste fredonnant comptine comme pour endormir jusqu’à la fin des temps toute guitare, toute guitare au monde.

Comme il se sent rassuré, bien carré sur sa chaise! Tient devant lui la liasse épaisse de poésie. Poèmes déjà écrits, ou qu’il faudra écrire. Qu’importe! Une jambe surélevée, façonne l’espressivo, chantourne le recueil des états d’âme, ah souple matière sous les ongles rebelles, dentelle qu’il s’use à rendre toujours plus fine, plus évanescente, à peine sensible et sans usage. Tourne d’aiguilles et frettes et doigts mêlés au chant ou mousse ou mousseline, bulles, presque plus rien…
Comme elle est rassurante cette chaise où il demeure! Dans l’instable rumeur, et un peu la plainte où s’étiolent les brisées de la nuit, elle figure seule la durée, le repos, la vieillesse du monde. Vide tout à l’heure, elle restera sans désarroi; toute pleine encore de bonne volonté contre l’insouciance de ceux qu’elle ne connaîtra jamais que passagers (plus tard, beaucoup plus tard, d’aucuns viendront rôder autour du site auréolé de lumière crue, prendre place eux aussi sur le siège pythique, se contempler dans le miroir d’une pénombre désertée). Et s’il jouait scie musicale, tam-tam ou maracas, sous les couleurs d’un ciel changeant, la même chaise avec la même présence, berceau parmi les tempêtes, où prenant place on recevrait déjà un peu des embruns de l’immortalité.

Musiques se cherchant dans les câbles de nuit millénaire, comme autrefois gymnastes en maillot blanc qu’on voyait balancer parmi les lignes électriques (réclame aux murs de villages, de hameaux, pour quelle seconde vie de corps célestes?, aujourd’hui rare, défraîchie, jaunissures aux portées mal visibles), musiques se cherchant, se rejoignant sans doute en un cercle de pur silence: cette chambre, de l’autre côté d’une paroi de verre, où se tiennent côte à côte, on les voit, assis à la même table, Robert de Visée et Napoléon Coste, devant le luth, les deux Hector – dont le second (c’est Heitor qu’il faudrait dire) arbore un grand habit d’ambassadeur d’Espagne –, Schubert ébouriffé au saut du lit, Paganini et Rodrigo, le sombre roi Guitare, son deuil en drapé d’encre, sa canne. King Elvis, lui, est debout, qui chante love me tender on ne l’entend pas, Elvis de Memphis tout en rose couleur de chewing-gum, love me tender, love me sweet, never let me go année cinquante-six d’un siècle trépassé à Memphis, momie toute rose, malléable et silencieuse bouche entrouverte sous les bandelettes comme pour une fois encore, la voix maintenant plus rauque d’un premier transistor, love me tender, love me… Mais les autres s’ennuient et reboivent, à seule fin de ne pas oublier, le sirop écœurant de leur siècle qui non plus n’en manqua, comme chacun. Ils sont à table dans une auberge des collines du Hartz, et la serveuse est plantureuse.
Tu es là toi aussi, Langelot, ou Lancelot, toi le dernier venu, tu es là le plus jeune mais ni éloignement ni distraction, tu es là et tu essaies d’entendre; la fréquence est trop basse, les cordes mal tendues; ça chante pourtant par dedans corps étranglé (un peu) de walkyrie, c’est le mort qui love me tender, yeux révulsés, le citharède en bronze, iris de pâte de verre, qu’on a trouvé à Pompéi, son plectre encore à la main droite tandis que l’instrument avait fondu, lui seul, dans la fournaise – ou peut-être inachevé? (Que saurions-nous entendre d’une guitare pompéienne?)

Ainsi flambent les fortunes, ce soir, sur le pavé. De grandes réquisitions de sexe, dont le brasier illumine rue Payenne (on voit, par les ogives, au 5), et alentour, les Francs-Bourgeois, rue Pavée, rue Mahler, cette descente jusqu’à la Seine, jusqu’au halètement du fleuve, les mouettes qui veillent doucement là où même plus de feu, la lueur du phosphore seulement par les décombres où errent les nonchalantes. De cette ruine, de cette fièvre, tu recueilles à neuf cordes mentales la plaintive essence.
Il fait si étouffant à la fontaine des innocents que des baigneuses sont entrées dans l’eau froide. On les regarde. On partage un peu de griserie. On croit un film, dolce vita, un film en italien, maintenant, avec parfaits amants surexposés et longs embrassements, on croit; la musique, c’est ta voix grêle, Laïos, et métallique on entend mal car la bande est usée, mais on connaît cette gymnopédie toute jeune dont tu es là encore à égrener le pas quand les nageuses ont déjà disparu du champ. Seul maintenant, Laïos, avec ce balancier de funambule entre les mains (gymnopédie transposée sur un fil pour guitare solo, qu’il faudra bien traverser cependant et c’est plus dur que toutes les suites ornées d’extases sans fin où tant d’accords, de tremblements, d’éclaboussures venaient vous aider à prendre pied au sol – tandis que là, rien qu’une corde avec cet incertain contrepoids du rêve qui sans arrêt déséquilibre et rétablit le corps, – ou trompette marine).
Longue vue de là-haut, je suppose, longue vue sur tout un pays de ciel explosif et chancelant. Et ton ravissement à nous faire partager ces sublimes retenues, souffle coupé, dans l’attente d’une résolution, c’est ça, le territoire céleste qui vient, inhabité, muet, seulement traversé de furieux alizés. C’est ça, avec l’écho à l’infini comme d’aériens rochers, le pincement chaque fois plus insolite de ta fibre inhumaine, sa vibration le long des courants vifs et la trace blanche laissée par les avions. C’est ça, le silence des saisons invariables, l’ataraxie à vitesse colossale, le château des géants où nous ne résiderons jamais. Ça, la lumineuse nuit du bleu, du rouge, du jaune fondus ensemble dans le cratère d’où débordent les causes, la fumée noire des éruptions, la mort des villes et l’ensevelissement des citharèdes.
Sans doute ton corps conserve-t-il sur lui les traces de ce déferlement. Et par les membres, quelques bleuissements, brûlures ou ecchymoses ineffaçables, comme souvenirs d’un bonheur si lestement consommé dans la chute: l’éloquence d’anciens arbres, le balbutiement des sources éblouies sur le granit, la fonte des neiges contemporaines de Pline le Jeune. Et comme j’aimerais, Laïus, ne te connaître pas; pour deviner à ta soucieuse apparence la longue usure des jours passés, depuis, dans une chambre de Maubert à trimer sur neuf cordes manquantes afin de recouvrer, en silence, l’agilité du plectre; le sourire désormais fixé sous la lumière d’un vasistas éternellement riverain de l’aube; le bruit des armes contre la solitude. D’autres pratiques, je suppose, eussent infléchi différemment la chair. Et de théorbe, de luth, de chitarrone sans doute jouant devant les petites cours d’ancienne Europe, prince, à toi aussi seraient venues ces mains extraordinairement longues qu’on rapporte n’avoir connu qu’au luthiste Robert de Visée. Mais ce pays ton corps précieusement recourbé sur soi-même, qu’une seule phrase indéchiffrable traverse, ou phylactère, la ligne au loin de crêtes, de cols, de sommets: l’histoire peut s’en aller dormir à l’ombre, sous les volubilis.

Elle a donné, c’est vrai. Elle a donné du fil à retordre et même à ses serineurs les plus crânes. Ceux qui ne savaient jouer autrement qu’en piétinant la caisse, qui gagnaient excédés la coulisse, trois morceaux dans les bras et les cordes aux poignets. Puis errant par les rues, à poser la question, guitare brisée, suis-je cela, moi aussi, manche inutile, manche, cœur éventré, dites-moi, suis-je celui qui ne sait que conduire au massacre les peuples et de ventres tirer ce long bruit de plaisir broyé, ce râle qui me suit? (en vérité, il n’y croit guère, indulgent, mais a perdu la sortie du théâtre, et pensant courir la ville, n’a fini qu’à s’enfermer sur la petite scène où il joue seul désormais, joue seul et pour personne, une lumière, tardivement, qui lui tend son image, ô le plus malheureux des rois. Il déclame à présent sa souffrance et comme RichardIII sur une plus petite scène encore to dining with Duke Humphrey ce qui veut dire être affamé, avoir le ventre vide ou peut-être plus trivialement aspirer aux filles quand on n’a plus rien à soi, plus personne à qui donner l’amour et qu’on s’en va entre des murs tout ruisselants de pluie).
Et toi aussi, Lear, ou Laertes, tu t’en vas au dénuement, tu prends la mer tu t’exiles, sur ton bateau-guitare, toutes voiles dehors, qui appareille, on l’aperçoit depuis la rive et toi seul sur le pont à manœuvrer encore assez gauchement, mais souriant toujours dans le vent qui fraîchit au couchant.
Nous sommes cinq ou six demeurés au bord, parmi les chaînes et les crochets du dock. Nous agitons les mains, anxieux de cette houle où tu pénètres sans frayeur, retenons souffle, voix, et en l’attente, toute expression autre que celle du masque de terreur antique qui peu à peu aide à nous distinguer des piédestaux à buste. Tu nous tournes le dos, face à Neptune.
Fermons les yeux! (Longtemps après, nous nous demanderons comment tu as pu disparaître; quelle lame de fond, quelle écharpe d’Iris t’ont ravi.) Fermons aussi les yeux sur ce sillage que tu laisses et qui nous dure. Pas d’amont, pas d’aval. Pas de fleuve à descendre. Ondulation à l’infini – et là sans doute une fois encore, oui, tu voudrais penser à la chevelure d’or sur fond bleu, Maman l’Irréprochable qui éclairait ta dévotion d’enfant trop sage.
Oublie-nous!…

Mais tu t’enfonces, comme chaque nuit, tu t’enfonces dans une nuit plus inquiétée de représentations. Les agréments, les longs portés de voix ne te sont plus de rien. Que plutôt les progressions par lents intervalles douloureux à quoi excelle certain méditatif obscur dont le visage de méduse se brouille sur ton cordier! Les sons, les rares, les graves; la plainte de l’âme, où docile guitare se couche comme un chien entre les jambes de celui, maître, qu’elle désespère de tendresse. Et là vraiment tout en retrait baroque, tout en litote, paraît le thème «hiver venu», ruisseaux figés, champs négligés où la terre bat la ralentie.
Alors, derrière les buissons d’épine noire, derrière le coup d’aile suspendu des fougères, s’élève la ruineuse sépulture du temps. Un mausolée, ou temple zen dont tu serais (déguisé), Lan-yo, le servant sans mémoire. Tout près, le ciel. Tout près le souffle des anges planétaires de la folie. On les voit, au balcon, certains jouant (très faux) de luth à l’inégal tempérament (treize chœurs de double corde, plus une chanterelle), leurs cheveux jaunes emmêlés dans les cordes, qu’ils arrachent d’un coup sec; reprenant chaque fois prélude interminable – façon de tenir hors du temps ce conseil d’arrière-cour.
Tu es assis au centre, sur la pierre comme un âne d’ici-bas. Comme cet «Âne musicien» du sanctuaire de Chartres qui, touchant la vielle entre ses pattes, semble connaître, avant de culbuter, les défaillances du ravissement (ton sourire!). Âne vielleux devenu, à braire ou à ruer contre un pan sourd du bleu céleste depuis le fond de son trou. Il a beau entonner, dans sa voix rauque, l’hymne Aux Muses du Mont Parnasse (lamento cantabile), les dieux toujours se boucheront les oreilles.
Mais le grotesque, la dérision sont causes que les révolutions épargnent au moins les artistes en sabots. Car au tympan, les anges ont dès longtemps perdu la tête, eux. Ne restent plus que bras visibles, mains, luths, des boucles de cheveux flottants jaunes pris dans la pierre à l’emplacement de l’occiput, qui jouent au vent Néant d’un siècle désormais inachevable.
Seul animal savant de ton espèce! Nous sommes au balcon, à la curiosité de tes dernières prouesses. Du jamais vu. De l’époustoufle. La flamme noire de Jean de la Croix à Jaen, rabattue du fond de l’est par des volées tziganes, avec les clous torrides de la crucifixion, des morceaux du Bois même, un fil (mais contesté) du saint Suaire…

Vanité! vanité des reliques! Certains qui commençaient à s’endormir dans on ne sait quel rêve entre-tissé, les voici réveillés soudain par la caisse claire d’une pluie d’orage qui crève sur Paris.
Au Brazil, le store de la terrasse navigue, huileux comme un décor de tempête en studio. Consommateurs réfugiés au dedans, avec renversement de chaises (ils ont joué le naturel), les garçons qui écopent, mais la rumeur qui monte et monte plus vite encore.
La serveuse fait des pointes, à étirer si violemment jambes et buste, bras et mains au-dessus de sa tête (elle n’a pas répété). L’alcool plus sombre sur le plateau, et le tintement des pièces de monnaie. Ses seins trempent dans une vapeur qui n’est pas l’ordinaire bitume d’humanité, mais un peu fauve-mouillé-s’ébrouant-à-couvert; la terre humide dont les chaleurs s’élèvent par la brousse.
Toi, insensible Ludio, tu continues à sourire en serrant ton baquet (menuet II, trio puis da capo), on n’entend presque rien de tes fuites en gouttelettes. Deux égarés qui faisaient mine de t’écouter discrètement détalent, exactement à la reprise («chéri, la décapotable!»). Ils laisseront claquer les lourdes portes de la chapelle en rougissant d’une honte plus profonde et difficile à démêler que le rêve où ils pensaient sombrer. La pluie nerveuse et la nuit les emportent.
Tu n’as rien vu, rien entendu. Car elles sont bien plus assourdissantes, les pluies qui te traversent. Puissants moteurs orchestrés en déluges qui érigent ton impassibilité. Souverain, sûr de toi, pas une ombre de trac, et cet infatigable rictus acquiesçant au climat de tropique où baigne ta chemise. Je t’observe comme jamais ne fut observé le pays d’aucun corps passager en son pays de sang battant. Je t’observe et vraiment non, tu ne pourras dire que je n’ai pas vu la moindre cascade, le moindre ruisselet de cette inondation rougeoyante sur les versants de ton relief. En géographe. En géologue. Des plaines, des bassins, et sous eux encore une vie plus sauvage de marnes rouges, de magmas dont tu contiens, peau translucide de notre terre en cet instant, le silence exhaustif. Ce qu’on entend derrière le rideau déchiré de cette ville en eau partout n’est encore que l’apparence d’une apparence. Le chant maigre obstiné, la fumée du sacrifice qui ailleurs, très loin de l’enclos à trois ou quatre cous tendus, voit dépecer lentement corps humain sans plus aucun vrai nom, sans plus aucune forme connue. Et de ce centre écorché vif, les falaises de la chair palpitant par quartiers sous la pluie dessinent, avec l’écoulement, la hauteur, la morgue naturelle des viandes, une autre ville écarlate dont chaque angle, chaque pierre vivrait de la vie unanime des appels. Là, sur chaque place publique, l’odeur glacée de l’albumine reflue par quatre avenues; le vent empeste, et c’est encore un peu de ton écartèlement – un homme qu’on tire à quatre, à six ou à neuf cordes, et qui gémit. Un peu l’offrande de tout ton corps à la célébration distraite d’âges défunts.

LAGNEAU, qu’on égorgea sur la table, ou plutôt sous la table, entre deux chaises, dans l’étouffement d’une toile cirée. Ta plainte commence à s’étioler. Trois autres égarés, déjà, qui sont partis sans qu’on sache comment. Je suis seul désormais à te prêter l’oreille. On dirait que tu souris plus cruellement. Que jamais ne saura te quitter ce masque de ravi. On dirait…
Que veux-tu donc de moi? T’ai tout donné, jusqu’à ce nom soi disant «roi Guitare», dans les provinces duquel tu te délectes. Mains et poignets qui bougent encore un peu, si faiblement, carpes jetées sur le gazon…
Comment t’ai-je aussi concédé ce pouvoir sur moi? Au point de revêtir la camisole de la victime, toute une longue nuit de signes usés entre des draps qui séchaient mal.
Comment t’ai-je écouté, toi, ton scrupule inaudible, ton remords? Tu continues et tu continueras, je sais, à darder de tes fines seringues le coupable en moi d’une distraction, celui qui a perdu le fil, perdu rompu depuis longtemps le fil de ta bave, toi, invertébré dedans et au dehors joueur infaillible d’osselets.
Une mort fut la mise, ni plus ni moins. Ou la tienne ou la mienne, cette fois-ci. Nulle autre. Mais à ce passe-temps – osselets, gouttelettes, cordelettes – nous espérions seulement que l’attente se ferait plus douce, la souffrance plus ténue et comme réduite aux dimensions de cette petite musique. Un apaisement – une consolation.
Au lieu que de minute en minute, nous savons maintenant, la blessure se rouvrait, tu y fouillais profondément (ton sourire, alors, je me souviens). Et les chantournements du décorum où tu nous enfermais, les ciels de lit, les baldaquins, les terrasses en surplomb d’un océan tranquille où on pouvait nager sans bruit, n’étaient que creusements de ce mal: de caresser la mort sous le faible épiderme du plaisir.

Pantin, qui nous as captivés, j’ignore comment tu penses finir. Au cachet sans doute, aux honneurs. Dans l’aube déjà visible sur quelques rares visages qui passent, à quatre heures du matin, et le dessillement. Et sans doute aussi, boîte noire refermée sur ton innommable compagne, prévois-tu de regagner Maubert, longeant paisiblement la Seine, jetant aux mouettes, par-dessus la rambarde, les restes d’un croissant sec abandonné au fond d’une poche; passant l’Île et le regard des anges, sur Notre-Dame (je te suis); celui des misérables à Saint-Julien des Misérables et la fourmi ailée qui, à cette heure, repose encore derrière ses grilles; puis le premier café, rue Monge, extrait des champs brûlés d’un proche brésil (moi aussi je m’y brûle). Sommeil enfin, le vasistas, le lit toujours défait…

Mais non! Tu prévois mal. Car, pantin, on s’apprête à te saisir. Pantin, à te plier, te dis-je, comme une chiffe (tu n’auras pas la force de résister); et dans le petit jour, pantin, avec les balayures du trottoir et les eaux de la première vaisselle, foin de scrupules et de remords pour une fois, te foutre, tout en boule, au caniveau.

Vanité du roi Guitare – Christian Doumet 2000
Paru le 16 mars 2000
13 x 21 cm, 192 pages
ISBN 2.87673.302.6
14.50 €