JEAN-CLAUDE PINSON J’habite ici

Ce livre lorgne vers le roman, mêle le reportage et l’élégie pour une autobiographie narquoise.On peut le prendre aussi comme un carnet de route, mais on ne va pas bien loin: on remonte la Loire jusqu’au Liré de Du Bellay, avant de revenir arpenter sous la pluie la ville excentrée où l’on a pris racine (Saint-Nazaire). Cette déambulation parfois se laisse porter en amont par le mascaret de la mémoire: on retrouve alors les saveurs prosaïques d’une enfance banlieusarde et fluviale; on se souvient d’avoir en 68 pris les campagnes nantaises pour un succédané des monts Tsingkang. Ne souhaitant pas engendrer trop de mélancolie, on a renoncé au ton empesé.On a essayé de retenir la leçon de l’estuaire: être lisible comme sait l’être le fleuve dans le paysage, quelle que soit la polyphonie de ses courants contrariés.

J’habite ici a fait l’objet d’une traduction en russe
 par Elena Tounitskaya.

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(extrait)

In situ (Saint-Nazaire)

REPORTAGE

Il y a environ quinze ans j’arrivais ici
nous avions loué une petite maison
dans un lotissement ouvrier à deux pas de la mer
c’était un beau jour de printemps je crois
mais je ne sais plus si on apercevait
avec autant de netteté qu’aujourd’hui
la côte en face et sa frange de pins
devant laquelle passent les cargos

de toute façon le paysage n’était pas mon souci
j’étais venu d’abord pour distribuer des tracts
on avait installé une ronéo dans le garage
elle tournait tard dans la nuit et le matin très tôt
on était aux portes des chantiers, de l’encre plein
les doigts, ça faisait ouvrier

aujourd’hui sûrement j’en aurais honte
tant c’était mal écrit
ces papiers enflammés

j’étais loin de penser
que ça pourrait finir
(passant du feu à l’eau)
par l’élégie suivante
qui, j’espère, ne paraîtra pas trop à l’eau de rose
car mieux vaut colmater bien vite
le sentiment qui fuit
fin d’élégie à saint-nazaire

Longtemps tu vécus pris comme un insecte
dans le faisceau d’un phare (celui au loin
de l’avenir radieux comme on disait)
ayant fait une croix sur les plaisirs bourgeois,
les gestes quotidiens, délaissant même
le babil des enfants qui commençaient à grandir

et forcément un jour il fallut bien voir la réalité en face:
le port en fournissait l’image
depuis longtemps on n’y part plus pour l’Amérique
et même les bacs, qui traversaient la Loire
à l’endroit où elle se confond avec l’océan,
nous donnant le frisson du grand large,
ont disparu, à peu près à la même époque que nos utopies

aujourd’hui tu essaies de comprendre
le sens de vivre ici
ou du moins tu l’inventes au gré des éclairages
qui changent à tout instant car on est en Bretagne

tu te dis que peut-être il suffit
de puiser dans l’ordinaire des jours
de quoi rincer ce qu’on appelle une âme
encore que ces poèmes prouveraient
que tu cherches autre chose
par exemple un alliage de mots pour dire
la beauté du paysage certains jours
où comme un bouclier l’estuaire allié au ciel
tend son argent

Ici les nuages sont souvent si pressés
que la ville fait l’effet d’une gare oubliée
où l’on n’a droit qu’au vent des trains

des chômeurs on en a sans doute plus qu’ailleurs
(je parle comme si j’étais en charge de la ville!)
beaucoup sont impuissants à aiguiller leurs vies
et plus que d’autres prennent la pluie
quand crèvent sans arrêt des nuages bas
fouettés par les vents d’ouest

j’en vois passer courbés sous l’averse et le poids
des sacs à provision, des misères
ils rentrent à pied de chez Leclerc
tout ça n’a rien de poétique
il n’y a pas là matière à éloge
ni de quoi faire une élégie
d’ailleurs ils n’en voudraient pas
préférant la télé pour s’émouvoir et pleurer
pour admirer des miniatures
— chacun sa poésie

Emporté par l’époque j’allais
écrire pour un peu:
finissons-en avec la question ouvrière
son grand souffle de forge
se perd dans les lointains

mais par la force des choses
je suis un poète engagé ici
où le fond de l’air est prolétaire
où les cloches qui sonnent sont des coups
lointains et métalliques là-bas vers les chantiers

Certes, aujourd’hui mes soirées
ne se passent plus en réunions

j’aime mieux rester dans le silence de mon bureau
même si sans doute je me sens un peu coupable
de ne passer mon temps qu’à cultiver des états d’âme
vaguement à l’écoute des rares bruits de la nuit
d’une corne de brume par exemple
lorsqu’un bateau quitte l’estuaire
et le refrain de son moteur lent
saluant de sourdes vibrations
les fondations de la maison
semble ausculter les profondeurs nocturnes.

Biographie

Jean-Claude Pinson est né en 1947 dans la banlieue de Nantes, dans une famille de cheminots. Vagues études de Lettres à la Sorbonne. Premiers essais poétiques, dans la mouvance du groupe «Tel Quel». Longue période d'activité militante, le regard tourné vers la Chine. Durable syncope de tout rapport à la littérature. Passe près de vingt ans à Saint-Nazaire. De cette expérience, résultera plus tard un premier livre de poésie, J'habite ici.
Tardives études de Philosophie : agrégation (1982), puis thèse sur Hegel (1987).
Depuis 1991, vit à Nantes, où il est Maître de Conférences à l'Université. Enseigne, principalement, la philosophie de l'art.

J'habite ici, Jean-Claude Pinson, poésie, Champ Vallon, recueil
Paru en 1991
13 x 21 cm, 112 pages

ISBN 2.87673.112.6
12,5 €