JUDE STÉFAN Oraisons funestes

Nouvelles ou variations VII

«Y no quiero inventar o que no sé», je n’aime pas inventer ce que j’ignore, écrit Borges (El cautivo), marquant ainsi le seuil ambigu de la Nouvelle, entre vraisemblance et créativité. Cinq nouvelles amoureuses (La Pharmacienne, Une Pléiade, La Tante Olga), quatre funèbres (Oraison funeste), une dialoguée en leur centre même, pour un ultime effort d’oraison — ou assemblage de mots construits selon le règles du genre, «une chose pour laquelle on n’était pas né» (Musil).

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X

Oraison funeste
L’abbé Bénigne enseignait jadis l’Instruction religieuse et le latin en classe de cinquième chez les jésuites d’Évreux. Prêtre autodidacte il avait repris des études après le séminaire et soutenu un diplôme sur Bourdaloue dont il aimait à rappeler que la marquise de Sévigné le préférait à tous autres orateurs. Malgré sa soutane il courait très vite lors des jeux et des sorties, affectait toujours un air jovial, quoique capable de sévérité quand il devint préfet de discipline et qu’il réclamait le silence au réfectoire, et savait passionner ses élèves en cours en les faisant rivaliser d’exactitude grammaticale, formés par groupes dont vérifier l’avance ou le recul sur un tableau garni de drapeaux les représentant dans leur parcours. Parmi ses élèves il avait distingué un garçonnet aimant déjà la lecture (Vigny, A.France, et comme il était souvent en retenue le jeudi, qui réclamait chaque fois le même ouvrage au bibliothécaire mécontent: – Mais vous l’avez déjà emprunté! – Justement!, «Le Grand Meaulnes»)
Après son départ du collège l’élève revenait visiter le professeur – et jusque dans l’adolescence, pour plus tard ne se revoir qu’épisodiquement, quand la teneur des ouvrages parus sous la plume du premier n’eût pu que déconcerter le second. Mais lors de la disparition de celui qui avait voulu devenir écrivain, il apparut naturel à la famille que l’on priât son vieux pédagogue de prononcer une courte homélie dans la petite église de Serquigny où l’urne serait déposée après incinération. Il parla donc à peu près en ces termes:
«Il m’était donc destiné, Messieurs et Lecteurs, de sauver la mémoire – et pour combien de temps! – de ce personnage protégé selon ses propos dès longtemps du diable même, notre ennemi à tous, celui qui objecte au bonheur de la naissance, à la beauté de l’univers, à la résurrection qui les effraie dans leur peccaminité, un être donc des plus regrettables qui ne connut que trop l’engeance féminine: ah si encore ce fût pour fonder une famille, trouver une ressemblance dans sa progéniture, qui aurait perpétué sa mémoire et sa sagesse – mais non, je n’ose ici le suggérer, ce fut à des fins bien plus inavouables, la chair complice du corps, la recherche de l’infâme coït adultérin, une collection de Muses profanes sous prétexte d’art. Car il n’est que trop vrai, le Défunt, ce malheureux suicidé, se piqua d’écrire, incapable d’accepter son sort d’heureux vivant qui n’a pas à demander plus que la vie à nous donnée, par l’entremise de l’étreinte parentale, par le divin Créateur. Que n’eût-il plutôt renoncé, au lieu de récidiver ces œuvrettes trop particulières pour toucher à l’universel, alors que notre Sainte Bible aurait dû à jamais annuler toute tentative de rivaliser avec elle, tentatives qui ne furent le fait que de drogués, de communistes, de borgnes, de moines défroqués, de trafiquants d’armes, d’anti-juifs, d’exilés, d’asthmatiques, d’ivrognes, de phtisiques: ah mes frères, c’est l’indignation qui me fait ainsi tonner dans cette chaire – tant le spectacle de notre misère en notre fin de siècle qui n’a pas encore connu l’Apocalypse pourtant prédite nous navre.
Je ne vais pas ici relater la carrière, s’il mérita ce terme, de notre prochain enfin délivré de ses errances. Né d’obscure origine, qu’il revendiquait plutôt que d’en reconnaître la honte, ne fut-il par la suite qu’une ombre littéraire essayant de parvenir à la lumière des élus éphémères de cette fausse religion qui en a tant trompé, la Littérature? Que figurent ces divers essais en leur genre sinon l’incapacité à une grande œuvre qui au moins aurait témoigné de sa reconnaissance d’avoir été un homme, placé en haut de la quête morale? Au lieu de quoi le voici voué désormais à quelques titres non indignes d’oubli, qui vont dans ma bouche récapituler son effort mesquin, Les Ironies, Le Bordelier, Les Règles, Journal d’Onan, La Chierie qu’en notre temple j’ai scrupule à mentionner en leur vertu provocatrice et malfaisante, mais en tant que son premier Confesseur je me dois d’obéir au devoir de commisération vis-à-vis d’un trépassé hélas voué aux enfers, septième cercle, deuxième giron, là où selon notre Saint Dante il aura été changé en arbre, parlant et se lamentant! Oui, un violent contre lui-même – et d’ailleurs contre l’art –, un infâme que seule l’insistance de sa famille m’oblige par déférence à elle à évoquer! Nos prières hélas lui seraient désormais inutiles, ne nous restent que les pleurs… Je le devine transformé en son arbre éponyme, le cyprès, qu’il avait choisi à l’orée de son parcours, placé sous le signe du cimetière, son lieu, qu’il hantait, décrivait, célébrait aux dépens de ses auditeurs ou hôtes, pour le peu qu’il en connut dans son insociabilité. Car ce fut un égoïste avoué, un Inhomme comme il aimait à se définir, aux valeurs de mépris et de haine, qui professait que l’amour même n’avait de cesse qu’il ne s’éteigne en raison de la souffrance qu’il infligeait.
Songez-y bien, mes frères, son péché fut celui de ne pas s’aimer – car celui qui ne s’aime pas, comment aimerait-il son prochain, son frère même? L’endurcissement le poussait à avouer qu’il n’avait guère chéri ses parents, que les enfants, innocence exempte de toute malignité, comme chacun le constate, lui étaient à détestation, et s’il n’a connu que trop de femmes, au lieu de s’en tenir à une et vénérée, ce n’était point par désintéressement ou générosité, mais pour le paraître, cette propension qu’offrent certains à s’exhiber aux côtés d’actrices, de mannequins, de danseuses, comme il fit, en toute odieuse vanité masculine – d’où son goût répréhensible des dépenses et des mécaniques automobiles, des habits surélégants et des soirées mondaines où le vin lui faisait, en sa verve oratoire, conter d’invraisemblables anecdotes ou facétieuses histoires destinées à le mettre en valeur; devrai-je vous rappeler ici le mot de l’Ecclésiaste «ô Vanité des vanités» qu’il incarna si passagèrement, pour sa punition?
En vérité, je vous le dis, ce douteux défunt devra nous servir d’exemple à ne point imiter, tels les Judas trahisseurs – car il trompait son monde par de plaisants dehors –, les diaboliques Marquis qui mettent en pratique le mal par peur de souffrir, l’infligeant plutôt à autrui, les obscurs romanesques Fowley, qui furent ses modèles! Moi, simple abbé de campagne Bénigne, j’ose vous prévenir en conséquence contre ce bas héros de province, ce scribe peu illustre qui voulut dans ses Litanies rivaliser avec nos vrais Saints qui règlent chacun de nos jours: or tous les siens furent des démons de la plume pénétrant par elle dans le cœur des naïfs Lecteurs!
Et certes je l’avais connu prometteur dans l’enfance, enfant de chœur et de cœur, si j’ose ce trope, avant qu’il ne fût dépravé – déjà – par des fillettes qui, me confessa-t-il, au Collège où il brillait, lui firent commettre le péché d’Adam, notre père à tous, Adam qui signifie le terrestre, le glébeux, et qui fut loin d’être un singe essaimant ça et là dans la terre africaine, comme on voudrait nous le faire accroire au nom de la science ennemie de notre foi révélée. Alors il pouvait augurer d’un jeune homme voué à la condition médiocre qui nous fait tous égaux, au lieu de rechercher l’originalité dans une quête de l’art hostile à toute normalité – autre péché d’orgueil, car il les eut tous, hormis la gourmandise trop empreinte à ses yeux de corporalité –, cela à partir de l’adolescence quand il me rendait encore visite et qu’il pratiquait l’ascèse, en s’égarant dans divers systèmes, bouddhisme, taoïsme, stoïcisme, autant que trotskysme en politique, ce qui témoignait au moins d’un souci hélas qui le quitta bientôt, une fois renoncée toute exigence, sinon épicurienne. Dès lors il fut perdu, tomba dans l’écriture, la quête de la sexualité, l’inespoir dans la mort finale. Qu’il nous soit un exemple, Messieurs, à ne pas suivre, en quoi il aura au moins non démérité entièrement – pour lui trouver une excuse; que ces quelques silhouettes féminines que j’entrevois parmi vous voilées de deuil, ses Sœurs sans doute qu’il avait tant autrefois aimées, sa Servante dévouée qui veilla son cadavre troué de balles, que la mémoire de sa mère qui jamais ne le condamna, nous enseignent à le sauvegarder dans notre mémoire avant, par seules bonté et indulgence, de le confier à l’Oubli qui est l’envers de notre divin Père présent dans son absence même.
Ce Très-bas, saluons-le néanmoins, puisque j’ai ce devoir devant une dépouille, car comme chacun il eut à souffrir et vivre, et ce pendant quarante ans de réflexion, si l’on excepte la décennie d’inconscience dévolue aux jeux et à l’obéissance. Messieurs et frères, je ferai état pour conclure d’une confidence à moi faite dans sa jeunesse et selon laquelle il eût souhaité un jour dominer ses exercices d’écriture découragés afin de pouvoir enfin parler d’une voix qui lui eût été propre, alors que je lui avais fait lire nos père orateurs, qu’il admirait. Puissé-je donc, me substituant à lui dans une certaine ressemblance – car je n’étais pas sans l’aimer pédagogiquement –, avoir été digne des Uns et de l’autre, ce fils non revenu dans la maison paternelle, où sa place est demeurée vide.»

Au cimetière attenant à l’église de la Couture, comme une partie de l’assistance s’étonnait du ton quelque peu vindicatif du prédicateur, la Sœur cadette du défunt, celle qui toujours avait eu la langue acérée, répliqua qu’il s’agissait d’un «Jésuite» – elle entendait dire: féroce par état – et qu’il avait bien fait. L’aînée avait disparu depuis longtemps – vingt ans –, que son frère avait ainsi rejointe dans le seul geste conséquent sur cette terre.

Biographie

Jude Stéfan est né en 1930. Il vit en Normandie, où il mène parallèlement une oeuvre poétique et, depuis 1973, de nouvelliste.

Aux Éditions Champ Vallon
Les États du corps, nouvelles, 1986.
Dialogues avec la Sœur, 1987.
Dialogue des Figures, 1988.
La Fête de la Patronne, nouvelles, 1991.
Le Nouvelliste, nouvelles, 1993.
Scènes dernières, nouvelles, 1995.
Vie de Saint, nouvelles, 1998.
Oraisons funestes, nouvelles, 2003.
Le Sillographe, nouvelles, 2004.
L'Angliciste, nouvelles, 2006.

Aux Éditions Gallimard
Cyprès, poèmes, 1967.
Libères, poèmes, 1970.
Idylles & Cippes, poèmes, 1973.
Vie de mon frère, nouvelles, 1973.
La Crevaison, nouvelles, 1976.
Aux chiens du soir, poèmes, 1979.
Laures, poèmes, 1984.
À la vieille Parque, poèmes, 1989.
Xénies, essais, 1992.
Élégiades, poèmes, 1993.
Prosopées, poèmes, 1995.
Povrésies, poèmes, 1997.
Épodes, poèmes, 1999.
Génitifs, poèmes, 2001.
La Muse Province, poèmes, 2002.
Caprices, poèmes, 2004.

Aux Éditions Le Temps qu’il fait
Lettres tombales, 1983.
Gnomiques, 1985.
Faux journal, 1986.
Alme Diane, poèmes, 1986.
Litanies du scribe, 1988.
De Catulle, essai, 1990.
Stances, poèmes, 1991.
Scholies, notes, 1992.
Épitomé, notes, 1993.
Senilia, diurnal, 1994.
Variété VI, essais, 1995.
Silles, journal, 1997.
Variérés VII, 2000.

Aux Éditions La Table ronde
Chroniques catoniques, 1996.

Aux Éditions Ryôan-ji
Suites slaves, poèmes longs, 1983.
Les Accidents, nouvelles, 1984.

Oraisons funestes – Jude Stéfan 2003
Paru le 18 février 2003
13 x 21 cm, 112 pages
ISBN 2.87673.369.2
12 €