OLIVIER BARBARANT Les parquets du ciel

Poésie

Ces textes, articulés à une narration sentimentale malmenée, rouvrent, à ras de prose, le territoire poétique à toute la matérialité du réel: trivialité des situations, du langage parfois, révélation de l’âme devant un bock de bière, épiphanie dans une cabine téléphonique. Il s’agit ici d’accueillir le quotidien, d’intégrer à l’écriture une présence qui n’oublierait plus le présent. Entre sentimentalité affichée et ironie, entre dérisoire et dérision, ce nouveau discours amoureux réinvente le geste d’Apollinaire — un « Mal aimé » proche de « Zone » — dans le dynamisme d’un swing où se maintient la promesse de la mélodie.

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Les parquets du ciel
L’extrait
(pp. 7-12)

AMOUR D’ERRANCE
ET NON DE NUIT
Ce titre c’est que nous marchons ensemble dans Paris

Au bout de ses deux bras ses poings de lait cela fait trois pleines lunes

On dira que ce soir l’amour est en promenade

Après tout en prison aussi il y a des sorties
Et non de nuit est un peu faux à y bien penser nous ne nous sommes vus que de nuit

D’où la belle métaphore ci-dessus des globes

Mais par nuit j’entends j’entendais vous m’avez compris autre échange que de pavés

Quelque chose comme le froissé d’un lit

Un duo de chair on écrit la sonate dans une partition de plis
Bref nous avons pour nous les bars de la rue de Lappe l’escalier effondré un restaurant quasi démoli à Belleville
Toute l’atmosphère Mac Orlan Brassaï qui l’entoure

Au point que j’en suis aujourd’hui à mimer la respiration étrangère d’une poésie que je ne connais que mal

Moi c’était plutôt Hölderlin voyez

Et bien entendu on ne me croira pas si je dis qu’aimer est une terrible dépossession

Parce que chaque fois des gogos se prennent ou laissent prendre à la fausse aisance ici du souffle qui n’est assurément pas le mien
J’en étais à l’amour d’errance pas si mécontent après tout du titre

Je le répète un refrain c’est toujours bien analgésique

Quand on ne peut plus pleurer et qu’on est seul ainsi on s’invente des joies de plume

Cela passe le temps de prier

Et puis la contingence de tout à votre avis est-ce que ça permet encore une autre langue que la mienne

Parce que dire diamants perdus dans les mauves comme je les vois

Il s’agit d’étoiles aux pétales de la nuit toujours violette à Paris l’aviez-vous vous-même observé
Donc si je parle d’un bijou et de fleurs ou de mousses autrement que dans ce boitement de faune je suis sûr qu’on va encore hurler de rire

Aussi bien est-ce toujours carnaval si vous saviez comme dedans je fais peintre sur éventail

Avec des bouts d’enfance de-ci de-là qui flottent
Par exemple je dis jour-tartine et la bleue gelée d’un ciel dessus et j’en suis heureux

Ou croque-soleil au sujet de celui qui à mes côtés déambule c’est ainsi

Ou si je ne vous ennuie pas trop prenez ambre pilé pour crépuscule

Et je vais vous parler de lui

Sans savoir si c’est les yeux ou les lèvres d’abord qu’il faut commenter

De toute façon quand l’émotion est en reflux la beauté cela devient une collection de poncifs

Pour vous beau comme un enfant le fils d’un géant avec les lèvres très roses ourlées la cicatrice ou bien la naïveté bleue du regard c’est des histoires
Je ferais mieux de mettre sa photo

Parce que décliner grand et fort et pur pour le corps ça va encore m’attirer des critiques

Gueule d’ange ça ne va pas non plus dis donc ton inconscient c’est la prairie aux lieux communs

Un côté Edith Piaf aussi dans tout ça

Alors je ne dirai rien de lui sinon que je l’aime comme jamais et que j’ai raison

La preuve étant que lui en doute

Que j’aie raison

Et c’est comme cela un soir qu’il était triste que j’ai décidé de l’aimer pour deux lui et moi

Je ne sais pas toutefois si on me suit très bien

La nuit parlons de la nuit la nuit c’est notre maison

Partout où il y a nous d’ailleurs c’est une maison

Un peu froide courants d’air mais bon s’il aime ça

L’essentiel est qu’il n’oublie pas l’hiver quand il part se saoûler de givre de porter son bonnet de laine marine
Celui qu’on peut renverser en casquette deux fonctions pour la même forme est-ce qu’on a le droit d’appeler ça polysémie

Parce qu’alors ça serait bien de lui dire n’oublie pas ton bonnet polysémique
La tour Saint-Jacques comme dans du Breton l’autre fois passée maintenant c’est la gare de Lyon proche et quelques cinémas aussi en commun

Déjà tout un passé

Et le pub que je n’aimais pas maintenant je l’aime est-on con

L’amour alors c’est contagion de métonymies

Tout ce qu’il a touché partout où il a marché l’air qu’il a respiré la nappe où ses doigts se sont posés tout ça aussi je l’aime sans vous parler de moi puisqu’une fois j’ai eu droit à

Tais-toi métonymique

L’ennui c’est qu’on s’en rend compte à l’envers

Le signe peut-être que ça ne suffit pas

Et c’est quand il déserte le monde qu’il est déserté et moi avec davantage toujours que l’inverse La marée d’amour sur tout plus forte quand elle se retire
Dans ces cas-là on pleure sur des banquettes des angles de rues les restes d’un marché

Et tous les passants de dire encore un malade

Je deviendrais élégiaque que ça ne m’étonnerait pas

La maison que je me rêve c’est le genre chalet des vieilles chansons on marche des heures dans la neige la rougeur aux joues et aux poumons

On ferait du feu en rentrant peut-être quelque bazar d’animaux le café criant sa vapeur

Ou des bois en automne j’aime bien c’est joli

En somme j’ai des goûts banals et c’est banal de se promener c’est banal d’aimer

Quand la poésie se refuse au banal

Mais pourtant c’est banal aussi mourir.

 

Biographie

Olivier Barbarant est né en 1966 à Bar-sur-Aube. Il vit et enseigne à Saint-Quentin, en Picardie. Tous ces livres ont paru aux Editions Champ Valon. Il prépare l'édition des oeuvres poétiques d'Aragon dans la collection de la Pléiade.
Voir aussi l'excellente biographie d'Olivier Barbarant parue sur le site du Centre International de Poésie Marseille (CIPm).

Parquets du ciel (Les) – Olivier Barbarant 1992
Paru en 1992
13 x 21 cm, 128 pages
ISBN 2.87673.140.1
13 €