STÉPHANE BOUQUET Le mot frère

«Depuis longtemps insiste le distique suivant: un homme est très peu de mots / qu’il recommence jusqu’à sa mort. Quelques-uns de ces mots servent à la définition d’un possible paradis: par ex. le mot fleuve, les mots frère ou chose, le sujet nous qui est un ensemble commun, l’éparpillé du mot neige et son équivalent anglais snow, par ex. la joie qu’il y a dans le mot danse, ou dans le prénom de lui, etc.»

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 DICTIONNAIRE DE CET HOMME

choses:

1. train: dehors à très grande vitesse notamment

est une longue durée de givre
même l’eau

est deux fois une telle noyade
dans le brouillard, les yeux inutiles
c’est la solution: on les retire on est
délivrés
de la profuse beauté des visages
& corps posés partout

est le soleil très bas à travers l’arbre défeuillé les branches abstraites
je regarde ça, quelque chose de
situé dans le pré

2. il faut sûrement
abandonner la pluie d’atomes, la théorie
du hasard de nous continués jusqu’à dispersion

désormais ce qu’il explique (physique actuelle)
les particules sont des modes d’oscillation de la corde
fondamentale
à quoi l’on pend je préfère

on ne va plus se mélanger après
la mort, c’est déjà
devenu le clignotement d’un seul visage
cloître:

1. visite d’un cloître dans avril de soleil
l’intérieur calme de briques et de fresques
anciennes

dehors le banc de pierre grise et sûrement
poreuse, le pré autour est si
jonché de pâquerettes

à gauche: la fontaine fragile l’eau frêle
ne suffisent pas contre le trafic mais permettent
assez d’abri pour
partager un peu la vite
circulation de vies
après-midi: lilas encore de lilas
pour quelques jours
le pantalon noir
bande rouge
du carabinier brille d’un seul éclat
à un instant inopiné de lumière

ni ombrelles ni robes du genre
xixe siècle perdu
des gardes armés à chaque entrée de banque les terrasses
des derniers étages sont des trophées
d’ombres vertes

après: un frère franciscain
tond les explosions de pâquerettes où voilà que revenu
se reposer
derrière la protection de l’eau

mais illusoire et désormais défaite
2. pour un euro on marche
dans une tradition de pensées et de prières
le puits au centre

comblé de terre, l’arceau aussi
est sans treille

pourtant le cloître fonctionne
encore, étreint par

joie de posséder
un peu le frère de visage que les pierres
paisibles

3. la mort des moines laisse libres
les anciens bancs

d’autres touristes viennent
ébahis aussi de la douceur
du silence à part les nichées d’oiseaux (pigeons)

la longue requête immobile alors: juste devenir
dispersé et l’absence entière

fleuve:

1. immobile où je suis dans le soleil & nuages

à marée basse donc, les pilotis de vieux bois
émergent
explosent de passé au bord de la désormais sur-ville
j’entends très bien
le départ l’adieu d’un équipage
disposant
sous le regard si je veux
du théâtre qu’on a reconstruit &
reconstruit tjrs rebaptisé le Globe
et partout d’un paysage verre & béton mais pas cela ou que partie de cela
qui se mélange
avec: les lycéens cravatés quittent le cours
chemises blanches sur ma typologie de torses

il se passe le souvenir d’une enfance pas vécue
même les gens qui se jettent sous la première tiédeur sur les pelouses de Soho Square
pas vécu mais quand

je choisis de poser
le visage sur la rambarde
côté de l’ancienne usine refaite neuve pour l’autre vie je choisis
l’épaule artificielle du pont
l’impression qu’il fait de métal en moi
je vais toujours avoir
une preuve comme ça
du fleuve sans différence
de la totalité des choses

foule:

1. métro / train: où vous m’entourez
de visages la plus serrée densité de beauté
selon moi, hier
j’ai ta tête à portée de main mais résiste
et ne caresse pas
votre
volontiers j’imagine votre
première fois que tu touches un sein

2. métro / train: où je vous vois
deux antithèses du métro, chacun à un
bout de l’envie dans le mouvement d’un seul regard
il n’y a plus
la distance entre là-bas ni la division des classes, je suis
le catalogue de tout, même: les wagons
à choix multiples si vous voulez
3. je quitte sous la couette
l’enveloppe d’asphyxie chaude
dont j’avais fait refuge je vais

démourir revenir à
la ferveur des rues: leur éventail / d’offre constante

mais qd la manifestation lycéenne
le fouillis trop vivace de la beauté
je rechoisis
l’inanimé
frère:

1. champ: de blé jusque là-bas
ou bien entiers après-midi de maïs

peu
importe but a field

kin to the distant landscape / parent du lointain paysage / d’où j’écoute
la file indienne de frères

l’autre vocabulaire de choses si c’est moi
qu’on prononce

2. dans le soir: le début / at first
was snow-packed like descriptions

of childhood: i was riding back
qd tu me fais tomber oh par jeu
combat jusqu’à épuisement de nos corps mouillés
et le rire
depuis la maison de la femme trentenaire

the day after: le lendemain aussi était
empaqueté de neige, je dépose ici
toute l’enfance encore possible

3. Kyle, à la fin du film, une balle
dans le ventre s’écroule: «je retourne
à la rivière
des nages interminées»

sa sœur, à qui déjà dit-elle: «combien nous
nous sommes éloignés des bords»

seul le frère d’adoption trouve une femme
part avec, les laisse
à leur été super indien, il est vrai là-bas
le son monte de leurs anciens rires
trempés dans la rivière vivante
garçon:

1. voix: la sienne quand je passe son immédiat
effet de douche d’eau
alcaline

des voix cette douceur
enserrante et qui écarte
un peu d’anus
où je confie vos souvenirs

2. un peu
de la splendeur maigre assise en face: ses pieds nus

le nœud des genoux est la dernière part
visible avant d’enfoncer dans la vie noire nombreuse
que le tissu se garde

est-ce dans l’été
que quelqu’un pose la tête sur son ventre découvert
décrété fragile
à regarder les doigts ténus

et qui parmi tout le choix
doté du droit peu fréquent
de toucher,
avoir accès à cet été donc et contient tennis
& même le hamac éventuel où son corps

frêle entre deux arbres

3. en vérité nulle envie
que continuer la liste des visages le 20 mars 2002

(je note ici en mémoire le dernier du 19 mars
très tard il fume et mange seul
quelqu’un solitaire au sommet
difficile de la beauté qui la regarde venir,
elle n’est pas épuisée non plus elle
le rejoint, chèvre possible de la prairie
ils partagent l’air spécial
entre des bouches)

donc dès le début du 20
trois parmi les vrp je les avale
espérant leur quotidien précis d’errance
et pas mon fouillis de perdu mais rentrer
– qu’elle m’attende: rien d’autre que donne
l’ordre d’un visage
à la fois sourire et son calme les enfants dorment
maintenant où je me suis répercuté

plus tard
j’écoute surtout le rythme fragile
d’un visage encore, son très mince corps et dos voûté
j’assiste à comme elle le protège
le garçon près de se dissoudre mais j’aurais pu faire ça aussi

en fait à la fin ce poème pour stefano
arnaldi deux jours entiers de mon désir (les 20 & 21)
toutes les issues de l’horizon
il constitue un ciel autour (cf. son profil de moineau)
le volettement sur mon visage, l’attente
de sa main qu’elle efface

et je te pourrais devenir

Biographie

Né en 1967, Stéphane Bouquet fait des études d’économie et de sociologie. Critique de cinéma aux Cahiers du cinéma et scénariste, notamment pour Sébastien Lifshitz (Il faut que je l’aime, Les Corps ouverts, Les Terres froides, Presque rien, La Traversée, Wild side). En outre, il a animé avec Laurent Goumarre l’émission Studio danse sur France Culture et a été critique littéraire à Libération.
Pensionnaire à la villa Médicis en 2003-2004. Il y termine Le Mot frère dans lequel il livre quelques clefs de lecture pour ses autres livres.
Participe à la création chorégraphique de Déroutes, spectacle de Mathilde Monnier en 2002 / 2003
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages

Dans l'année de cet âge, Champ Vallon 2001.

Un monde existe, Champ Vallon 2002.

L'Evangile selon Saint Matthieu, sur un film de Pasolini. Ed. Cahiers du cinéma 2003.

Le mot frère , Champ Vallon 2004.

Un peuple, Champ Vallon, 2007

Eisenstein, Cahiers du cinéma, 2008.
Gus Van Sant, Cahiers du cinéma, 2009
(avec Jean-Marc Lalanne) 
Nos amériques, Champ Vallon, 2010.
Participe aux anthologies suivantes 
2003
Autres Territoires, Ed. Farrago / Leo Scheer 
2004
49 poètes, Ed. Flammarion

Scénarios
La traversée (Réal. Sébastien Lifshitz) 2001

Le Pays du chien qui chante (Réal. Yann Dedet) 2002

Wild Side (Réal. Sébastien Lifshitz) 2002/2003

Mot frère (Le) – Stéphane Buquet 2005
Paru le 20 janvier 2005
13 x 21 cm, 112 pages
ISBN 2.87673.401.X
12.50 €