STÉPHANE BOUQUET Un peuple

Un homme marche dans les allées d’un cimetière: Walt Whitman, John Keats, Ovide, Virginia Woolf, entre autres tombes. Il se demande ce qu’est la poésie. Il se sert dans les morts pour élaborer des réponses. D’une certaine manière, il essaie de se glisser dans leur brouhaha, il répète ce qu’il comprend: par ex. rendre la vie vivante, telle est la tâche que la poésie s’assigne parfois. Ou bien: trouver des égalités et des ressemblances dans le monde genre xroses = une certaine somme d’argent. Ou bien, parfois, la poésie attend comme une dingue un Tu et encore plus un Vous qui lui laisse ouvrir entièrement les draps du poème.
S.B.

Lire un extrait

(p. 7-15)
Walt Whitman: vieil homme barbu, assis devant le fleuve, fatigué mais le regardant, regardant défiler devant lui tout, absolument tout, ce que charrie le fleuve. Face rubiconde, sourire jovial, on dirait qu’il a créé le monde et qu’il l’accepte, qu’il accepte toutes les brindilles de sa création et s’en réjouit, et que nous si on veut, on soit là aussi, et s’émerveille aussi, des choses qui passent, du grand défilé interminable. Ainsi le monde est ce passage. Aucun instinct de propriétaire, mais il distribue les choses aussitôt que créées, il les disperse: les reçoive qui pourra, les prenne qui veut dans la grande république égalitaire.
Walt Whitman: ne s’arrêtant pas à la question de savoir si un torse était poilu ou non, mais l’étreignant, lui aussi, sans cesse. De sorte qu’il est logique que son poème ne cesse pas, non plus. Tant l’étreinte est agréable, même de la mort (il le dit explicitement). Tant il est bon que cela dure. Tous les jeux de mots les plus vulgaires sont possibles, sur l’étreinte du monde et la sève qu’elle produit, à force de frictions, mais tous les jeux de mots sont vrais, acceptables. Son recueil tout entier, interminable, sans fin grossi, est la preuve de cette sève, est un moment qui continue du sperme, est la raison et le sens à l’ajout des poèmes. Whitman finalement, comme de ce côté-ci du monde Charles Baudelaire, invente un nouveau principe d’accumulation: la promenade parmi nous. Ce n’est pas le même réel bien sûr chez l’un et l’autre. Baudelaire est un poète encore vertical: il doit se défaire du vieux monde, il reste hanté par ce qui est indication de quintessence et de volatilité: parfums, odeurs, chevelures, nuages, quelque chose se promet dans cette indécision céleste, dans cette silhouette diffuse; il erre souvent en direction de cette promesse, il cherche souvent des trouées vers en haut ou parfois vers en bas afin d’exister dans diverses autres dimensions hypothétiques. Rarement il arpente les rues comme déjà arrivé, mais il le fait de plus en plus avec l’âge, de plus en plus il est ensemble. Whitman, au contraire, d’où ma proximité à lui, est un poète horizontal: il n’y a rien au-delà de ce qui est, tout le sens est à nos pieds, dans l’herbe foulée. Seulement, il faut aller voir plus loin, encore plus loin, car au bout de ces chemins-ci, il y aura sûrement d’autres chemins, et forcément d’autres visages, d’autres oiseaux, d’autres prénoms.
Ovide: ses clairières où les amants à la fin dorment dans l’arceau de bras réciproques. Corps humidifiés de rosée, tout début d’un matin souvent, et avant ça, avant ce bonheur de l’étreinte: beaucoup de courses et de sous-bois, & branches frôlées, fuites, désirs incontrôlables. Telle est l’oppression du poème: être victime de tout ce désir à dire. On assure parfois qu’Ovide fut exilé parce que sa poétique entrait en contradiction avec le nouvel ordre moral augustéen, c’est improbable. Mais l’oppression qu’il a subie, avant même l’exil, comme si sa bouche était plaquée contre un sexe permanent.
Virginia Woolf: dans une des traductions françaises de Mme Dalloway, vers la fin de la fête, Clarissa est dans un salon reculé, isolé, les cloches de Big Ben sonnent et résonnent en ondes toujours plus frêles et se dissolvent dans l’air et deviennent des filaments invisibles. Clarissa est seule, elle pense à Septimus, peut-être qu’elle le sent dans les filaments de l’air, peut-être qu’elle le respire, elle se dit: «la mort est une étreinte.» (Phrase intensément émouvante et maintenant je sais mieux pourquoi: elle dit que la mort aussi est un instant de la matière.) Cette phrase n’existe pas en anglais ni dans les autres traductions françaises. À partir de quoi, me semble-t-il, tombent toutes les pseudo-théories qui prétendent que la traduction est une perte, un défaut, une trahison, etc. Au contraire, la traduction est un gain, au sens propre: une addition offerte. La traduction multiplie les possibilités de l’émotion, elle ne les diminue pas ni ne les supprime. De toute façon: qu’est-ce qu’il y aurait à trahir, exactement? on ne voit pas. Les textes ne sont pas des saintes reliques. Ils ne véhiculent aucun sens sacré. Et les écrivains ne sont rien d’autre, la littérature tout entière rien d’autre, qu’une allégeance faite à la matière, qu’une production supplémentaire, un éloge toujours recommencé du monde. Je peux proposer une métaphore: les textes sont les habits de la servante, elle s’en enveloppe mais, aguicheuse et apprêtée, elle attend en vérité d’être troussée, elle attend d’être seulement nue dans le monde. Telle est la littérature, elle attend que le monde la débarrasse enfin entièrement du langage.
John Keats: je préfère croire que son dernier vers, son tout dernier vers et puis silence de la mort, est «this living hand / cette main (que voici) vivante». Ainsi, dear Keats se résume pour moi à cette fragilité.
Henry David Thoreau (par exemple): les manches retroussées de sa chemise, il fait le tour de l’étang merveilleux, qui est un lac en fait, il entre en sympathie avec tout, l’ondulation de l’eau, les oiseaux, le vent, le bruit feuillu des peupliers, la luminosité vive des ablettes (je dis le premier nom de poisson qui me vient), la très lente poussée des haricots ou juste de l’herbe. Bien sûr, donc, la promenade ne date ni de Baudelaire, ni de Whitman. Les romantiques et pré- ne se sont pas faits faute d’y recourir, et même on pourrait dire (on l’a dit) que ce fut leur lieu privilégié. Mais c’était très clair pour tous: leur promenade: toujours solitaire. On y marche à la rencontre de soi, ou de la pensée, de la nature, parfois de dieu, des dieux, parfois de leur absence, du deuil d’eux, de la continuité sans borne du silence, parfois de la simple économie du monde c’est-à-dire de sa marche tranquille, de ses règles de reproduction, du miracle artisanal des choses. On s’extrait des autres hommes pour vivre l’expérience d’une rencontre, d’une contemplation, d’une extase, d’une perte qui est absolument singulière, et d’une certaine façon, qualifie le poète comme poète, le désigne comme homme d’exception. On se métamorphose presque en une chose de la nature: le nuage par exemple, la feuille chassée par le vent, le vent lui-même, l’oiseau, le haricot qui pousse – quelque chose qui porte et devient le mouvement pur, le souffle de l’esprit, l’errance vers sans doute un ancien savoir. Tandis que W. & le dernier B., au contraire, inscrivent la promenade parmi les hommes: elle est chez eux une inclusion plutôt qu’un isolement. Elle est chez eux une lourdeur de corps plutôt qu’une légèreté d’âme. Bien sûr, Baudelaire croit encore un peu aux foutaises (les correspondances) mais pas assez pour ne pas devoir poser qu’il y a aussi et surtout autre chose: la ville, la foule, les choses simples. Pas assez pour ne pas devoir accomplir sa tâche: repeupler le silence, le monde vide, énumérer la population des trottoirs, qu’il apprend à regarder de près, à arpenter avec un léger dégoût encore mais une non moins ébahie fascination: des gens, il y a des gens. La chance de Whitman est d’avoir commencé par là. Pour lui la poésie s’éveille et c’est déjà l’aube du peuple et d’une certaine façon ton visage.
Ovide: il semble qu’Horace ait été plus malin. Il n’a pas été exilé. Il est vrai qu’il était l’ami de Mécène; il est vrai que la puissance érotique de ses vers se limite aux lieux et heures autorisés. Fêtes, rites et banquets sont, essentiellement, chez le poète calme, véritable disciple épicurien, les moments d’exaltation et de chair. Il y a toujours un divan (un triclinium?) à l’horizon, une coupe, une jarre et des guirlandes de fleurs tressées par main de femme, et toujours la promesse lointaine d’un repos, d’une post-baise somnolente. Chez Ovide, au contraire, le monde entier est empreint d’une folie sensuelle interminable, épuisante. Il y a qu’Horace se baisse lentement et cueille le plaisir entre les dalles de l’atrium. Il y a qu’Ovide tente d’échapper, quitte la ville, se rue dans les bois, dans les mers, mais il est, mais nous sommes, moins rapides que la vitesse affolante du désir, que sa puissance qui nous assaille et agenouille entre des cuisses, pas forcément celles d’Auguste.
John Keats: «The poetry of earth is never dead / La poésie de la terre ne meurt jamais.» Un tel vers m’attache à lui. Il témoigne que le monde, pour Keats, est un flux incessant. Sur sa tombe, (cimetière acatholique de Rome, sorte de réserve protégée de xixe siècle dans aujourd’hui,) il a voulu écrire: «Here lies one whose name was written on water / Ci-gît quelqu’un dont le nom fut écrit sur de l’eau.» D’une certaine façon, un être est un jeu passager de la lumière et du courant, ensuite il rejoint l’eau anonyme, ensuite se réalise le cher vœu keatsien, notre cher vœu commun: to fade away, to dissolve, s’effacer, s’évanouir.
Emily Dickinson: les majuscules les plus envoûtantes de son œuvre ne sont pas celles qui grandissent Dieu, la Crainte, l’Horizon ou même Nous. Mais celles qui élèvent en majesté le Rouge-Gorge, l’Abeille et même (et surtout) le Balai, les Miettes. On peut lire cette pratique comme signe d’une profonde pulsion à hypostasier les choses, les êtres, pour qu’il n’y ait plus finalement qu’un conflit d’essences, pour que le Monde possède une puissance comparable à celle de Dieu effroyable. Mais aussi, on peut croire qu’il s’agit pour elle d’atténuer la taille du poète (un I par principe majuscule), de l’égaliser avec tout le reste, d’amener l’autour à sa hauteur. Maintenant, «I» se promène dans les Allées du Jardin et butine d’égale à égale avec l’Abeille, maintenant elle possède les ailes du Rouge-gorge et son torse de Couchant.

Biographie

Né en 1967, Stéphane Bouquet fait des études d’économie et de sociologie. Critique de cinéma aux Cahiers du cinéma et scénariste, notamment pour Sébastien Lifshitz (Il faut que je l’aime, Les Corps ouverts, Les Terres froides, Presque rien, La Traversée, Wild side). En outre, il a animé avec Laurent Goumarre l’émission Studio danse sur France Culture et a été critique littéraire à Libération.
Pensionnaire à la villa Médicis en 2003-2004. Il y termine Le Mot frère dans lequel il livre quelques clefs de lecture pour ses autres livres.
Participe à la création chorégraphique de Déroutes, spectacle de Mathilde Monnier en 2002 / 2003
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages

Dans l'année de cet âge, Champ Vallon 2001.

Un monde existe, Champ Vallon 2002.

L'Evangile selon Saint Matthieu, sur un film de Pasolini. Ed. Cahiers du cinéma 2003.

Le mot frère , Champ Vallon 2004.

Un peuple, Champ Vallon, 2007

Eisenstein, Cahiers du cinéma, 2008.
Gus Van Sant, Cahiers du cinéma, 2009
(avec Jean-Marc Lalanne) 
Nos amériques, Champ Vallon, 2010.
Participe aux anthologies suivantes 
2003
Autres Territoires, Ed. Farrago / Leo Scheer 
2004
49 poètes, Ed. Flammarion

Scénarios
La traversée (Réal. Sébastien Lifshitz) 2001

Le Pays du chien qui chante (Réal. Yann Dedet) 2002

Wild Side (Réal. Sébastien Lifshitz) 2002/2003

Un peuple – Stéphane Bouquet 2007
Paru le 24 janvier 2007
13 x 21 cm, 96 pages
ISBN 978-2-87673-456-2
12 €