WILLY [Jean de TINAN] Maîtresse d’esthètes

Préface de Jean Goujon

Publié en 1897 sous la signature de Willy, Maîtresse d’esthètes est un roman à clefs qui, avec autant de brio que d’ironie, nous propose une galerie de personnages représentatifs de certains milieux littéraires et artistiques du Symbolisme: le théâtre de l’Œuvre, le Mercure de France, le Sâr Péladan, Colette, Willy lui-même, etc. À travers le « collage » du sculpteur Franz Brotteaux avec une jeune esthète frottée de littérature symboliste et de musique wagnérienne, ce roman de mœurs étourdissant de drôlerie va au-delà de la caricature gratuite pour « épingler » avec justesse l’époque symboliste.

Lire un extrait


Chapitre premier
qui est un chapitre d’exposition

Il laisse retomber la portière, s’effondre dans mon rocking avec un sourire fat, me tend la main, l’air encore plus «Christ vanné» que de coutume. Ses yeux bistrés de cernures significatives quêtent l’interrogation.
J’interroge donc:
— Eh bien, mon vieux Franz?
— Ah, mon cher!
— Fatigué? Trop travaillé? Non?
— Ah! mon cher! Epatante!
— Comme toutes les femmes.
— Fichtre non! Pour banale elle ne l’est pas!
— Mais si, mais si…
Franz Brotteaux leva les bras, au ciel naturellement, mais un peu mollement tout de même.
— Et puis, Jimmy, et puis, c’est tout à fait le modèle dont j’avais besoin pour ma «Volupté».
— Aïe!
— Extraordinaire! prodigieux!
— Aïe! Aïe!
Franz s’emballe:
— …… Autour des yeux, aux pommettes, dans la façon dont elle avançait le menton, tout à l’heure, quelque chose de crispé, d’animalement et de sereinement féroce, vois-tu, que je n’aurais même pas rêvé trouver jamais. La volupté considérée comme un sport, tout à fait, avec cette volonté de battre le record qui souvent, à l’arrivée, met aux regards des coureurs une expression d’acharnement sombre, admirable…
— Aïe! Aïe! Aïe! Aïe!
— Ah! vrai, tout à l’heure, renversé dans ses cheveux, les yeux grand ouverts, fixes, les lèvres presque retroussées sur les dents, le menton tendu, les épaules, les bras, les poignets, tout cela crispé, oui, crispé, il n’y a pas d’autre mot. Ah! mon vieux! ce que ça y était!
— Je…
— Si on avait de pareils modèles, vois-tu, avec cette vie-là, avec tous les muscles vivants sous la peau toute vivante, on ferait des machines rudement chouettes.
— Je…
— Non, mais, Jimmy, tu vois cela d’ici: assise, accroupie, presque morte jusqu’à la taille, presque pétrifiée, presque socle d’elle-même…
— … Heautonsocloumenos?1
— … et puis, là-dessous, une gorge, des épaules, des bras, un cou, une tête, des cheveux de femme plus que vivants, comprends-tu, plus que vivants, jouissant, jouissant depuis les doigts tordus jusqu’au bout des boucles, et dans les yeux, et aux lèvres, ce qu’elle avait tout à l’heure d’admirable, un hurlement que l’on n’entend pas, un hurlement que l’on voit, chaque place frissonnante et muette de la peau criant qu’elle jouit, qu’elle veut jouir, et dans tout cela une férocité, une intensité…
— Et cætera…
— Ah! ne blague pas! Tu ne peux pas comprendre parce que je t’explique mal, mais tu verras, tu verras!
Je ne demandais qu’à voir. J’ai toujours aimé voir. Mais que Franz avait donc l’air béatement avachi! Pendant qu’il soufflait un peu, je m’enquis:
— Je crois pouvoir conclure, jeune passionné, des «tout à l’heure» dont tu parsèmes ton enthousiasme, que tu viens de faire le plus mauvais usage de cette inestimable personne.
— Oui, oui, je suis un peu fatigué. Est-ce que ça se voit beaucoup? La première fois… tu sais…
— Tout nouveau, tout chaud, oui.
— Je ne t’avais pas parlé d’elle avant, de peur que tu ne me la…
— Compris.
— Il n’y a que huit jours que je la connais. Figure-toi…..
Je sais ce que l’on doit à ses amis. Je m’accoude au bras de mon fauteuil et j’écoute. Je ressemble à la statue de la Résignation.
Pendant qu’il discourt, permettez-moi de vous présenter mon ami Franz Brotteaux2. Il est sculpteur; vous avez certainement admiré les groupes d’expression qu’il a exposés, la Douleur, L’Emprise, le Sourire, et qui, à vingt-cinq ans, l’ont classé un des plus habiles et des plus fiévreux parmi ceux qui se passionnent pour la figure et la ligne de la femme. Des critiques ont chicané: «Il fait de la sculpture littéraire.» Si c’est un compliment, je veux bien, il le mérite. N’insinuez pas que je l’admire parce qu’il est mon ami, je vous répondrais qu’il est mon ami parce que je l’admire; ça n’en finirait pas.
Donc Franz Brotteaux sculpte, non dans un chic atelier central, mais entre le cimetière Montparnasse, qu’il admire avec modération, et le lion de Belfort, qu’il n’admire pas du tout. Il est fin, maigre, pâle, et ressemble aux portraits du Christ d’une façon frappante — sainte Véronique s’y tromperait, — surtout aux Christs byzantins crucifiés (à cela près qu’il n’a pas de croix: ce sera pour le 14 Juillet prochain). Il les rappelait encore davantage lorsqu’il relevait ses cheveux courts à la Bressant3; maintenant ses longues boucles, en soulignant la ressemblance, la diminuent; il a trop l’air de le faire exprès. Ses vestons de velours ont des coutures, il ne marcherait pas sur le lac du Bois de Boulogne sans enfoncer, et son côté n’a jamais reçu le moindre coup de lance; mais il changerait volontiers l’eau en vin, et pardonnerait même au mauvais larron.
Il est plutôt sceptique, pour un Messie.
C’est un des êtres les plus amoureux du toucher que j’aie connus. Ses mains blanches et longues ont d’exquises tendresses adroites, qu’il effleure des chevelures, des fruits, des chats ou des ivoires. Il touche aux claviers comme il touche au velours, et les ébauches qu’il modèle sont sœurs des musiques énervées qu’il interprète.
Voulez-vous que je me présente aussi, pendant que j’y suis?
Jim Smiley4 (Jimmy, pour les amis qui durent et les maîtresses qui passent). Vingt-neuf ans, cheveux à l’état de souvenir. Un peu de mal à boutonner mes bottines. J’écris des romans pleins de talent: le prochain surtout, un pur chef-d’œuvre. Vous pouvez le répéter, cela ne me fâchera pas.
Donc, j’écoute l’idylle de Franz. Je suis là pour ça.
— Figure-toi qu’il y a huit jours, un lundi, je vais à la Revue Mauve5 chercher le nouveau drame de Jef van den Kerkove, Adlaguigne et Cerisette6. Tu l’as lu?
— Oui, mais la traduction ne vaut rien.
— Ce n’est pas une traduction, mon Jim! Il écrit en français, Kerkove.
— Ah fichtre! tu crois? Alors, c’est très curieux comme style.
— Je vais donc à la Revue Mauve, je cause un instant avec l’ami Spéret7, qui me conte que…
— … sa revue marche très bien……
— Oui, puis je passe au salon-fumoir8 pour y distribuer quelques utiles hommages; c’était plein à s’asseoir par terre. Je reconnais là Charlie Campbell, Alonzo Pérez, Sixte Mouront — tu as raison pour Mouront9, il n’y a vraiment pas moyen de trouver le moindre talent à un être aussi répugnant.
— Parbleu!
— … Otto Bodensée10 et sa femme, tu sais, une petite blonde qui a assommé autrefois Jean Nancy11 à coups de lorgnette parce qu’il l’avait trouvée «inodore». J’aperçois encore, estompés emmi les vapeurs du pétun, comme ils disent encore à la Critique, Christian Jossetennoode12, Isaac Mayerth13…
— Enfin, toute la jeune littérature française…
— Tu l’as dit, Jimmy! Je serre quelques mains; Spéret me présente à deux crânes et me présente trois tignasses; ensuite il me conduit vers quelque chose de bleu et jaune écroulé dans un fauteuil et mâchouille: «Mademoiselle… ol… ou… ar… Monsieur Franz Brotteaux.»
Je m’incline. Une voix de psalmodie sort du tas jaune et bleu: «Oh, maître! Je remercierai le hasard. J’ai passionnément aimé la Douleur diadumène…
— Ouf!
— … que vous érigeâtes l’an dernier au Salon du Graal d’Or14, comme un Défi à la Foule infâme!» Je me re-incline! très peu de lumière dans la chambre, et une fumée dense à se croire dans un tableau de Carrière15, si bien que je ne puis deviner même l’âge de l’incantatrice. Elle redéclame: «Je veux que vous me permettiez d’aller chez vous, une fois, adorer la genèse des œuvres que vous enfantez.» Je plonge une fois de plus. «Mais comment donc, je…» Décidément, trop de fumée. Et puis Clarisse m’attendait.
— Tiens, au fait, il va falloir que tu la lâches, la p’tite Clarisse?
— Dame, oui, l’autre n’en laisserait pas pour deux…
— Dis donc, Franz, veux-tu que je la reprenne, Clarisse? Elle m’allait, à moi; et mon Odette chante trop, et trop faux.
— Si tu veux. C’est cela. Mais laisse-moi te raconter, sans m’interrompre.
— Va.
— Donc je quitte la Revue Mauve; je cherche «diadumène» dans le Larousse.
— Ça veut dire?
— Statue-qui-a-le-front-ceint-d’un-diadème.
— Elle s’exprime bien, la dame jaune et bleue.
— Tu parles! Et puis, et puis, je pense à autre chose qu’à la dame jaune et bleue dont je ne me rappelais même pas le nom à peine entendu… tu sais si Spéret parle vite… quand, il y a trois jours, vendredi…
— Ah! ah! l’action se noue!
— … en arrivant à l’atelier, la mère Granger (200 livres), ma digne femme de ménage…
— … qui m’aime.
— … qui t’aime, et qui a servi dix ans en Russie, me remet un papier. «C’est une dame qui était venue pour voir monsieur.» Une écriture étonnante, avec des lettres si personnelles que chacune ressemblait à une autre, les A à des Z, les B à des S…
— Ne t’étale pas, mon vieux.
— Je déchiffre, péniblement:
Ysolde Vouillard, et ses regrets d’avoir manqué Franz Brotteaux.
Ysolde ne sait jamais l’heure.
Ysolde oublie toujours ses cartes de visite.
J’avais probablement l’air ahuri; on aurait dit l’écriture de Sotaukrack17!!! La mère Granger eut pitié de moi: «C’est une dame blonde, qu’a une robe rouge et verte. En Russie, y en a souvent d’habillées comme ça.» Je ne trouvais pas. Je ne connaissais pas d’Ysolde…
— Bref?
— Bref, vendredi soir, je vais m’édifier au Théâtre de l’Ame18. Y étais-tu, toi? Je ne t’ai pas vu.
— Non, j’opérais à côté, au Casino de Paris.
— Je voulais parler à Suzanne Gazon19, lui fixer un jour pour terminer son buste. Je flâne aux coulisses après le Un, et, pendant le Deux, je reste à fumer dans le couloir avec Maugis20, aussi incapable que moi de subir autant de vers de Mouront à la queue leu leu… C’est vrai… on n’a même pas le temps de les trouver ridicules; alors, qu’est-ce qu’il leur reste?
— Mais marche donc. Pas de critique littéraire!
— Au milieu de l’acte, Maugis, toujours distingué, me chuchote: «Pige donc c’te gueule qui s’amène.» Je pige. C’était mon incantatrice de la Revue Mauve. Toilette impressionnante, mon cher! Gaînée dans un fourreau de velours orange broché d’immenses iris, des gants de peau mauve jusqu’au coude, et une coquine de toque Henri II empanachée comme un corbillard de première classe…
— C’était d’un goût discret.
— Je ne dis pas; mais une démarche, mon vieux, une ligne et puis des cheveux… Oh! oh!… Je salue. Elle s’approche. «Maître, j’ai été désolée de ne pas vous trouver hier.» Ysolde Vouillard! c’était elle!
— Tu sais, moi, je m’en doutais.
— Je pense bien. Mais moi, je ne m’en doutais pas. Elle était charmante; une bouche pourpre, des yeux pailletés d’or…
— Eau-de-vie de Dantzig; connu22.
— Je bafouille: «Tous les regrets sont pour moi et j’espère qu’une autre fois…» (Sourire.) «Vous venez entendre le poème de Mouront?… (Sourire.) Ce sont des vers qui…» (Sourire.) Et ce regard, mon cher! et puis elle s’était accoudée à la balustrade des baignoires: une ligne de hanches… ah!
— Et Maugis, qu’est-ce qu’il faisait pendant ce temps-là?
— Maugis? Il nous considérait allègrement à travers son monocle; il m’a prétendu depuis que j’étais tout à fait grotesque. Je continuais à dire n’importe quoi: «Et… vous avez vos places?» Elle tendit le menton, avec un geste! «Sixte Mouront est inesthétique; je me fous pas mal de ses drames; il a l’âme sale.»
— Le fait est que s’il ne se lave pas l’âme plus souvent que les mains…
— Ensuite, elle me propose: «Allons parler de votre Art au foyer.» Je l’accompagne; Maugis veut nous emboîter le pas: «Enjoignez à votre ami de rester, il me déplaît.» Maugis lève son bords-plats avec une gravité désopilante. Je commençais à la trouver très drôle. Et puis une façon de poser le pied, une ondulation de la nuque! Je salue Maugis en me mordant les lèvres et je monte au foyer avec elle…
— C’est vrai toute cette histoire-là?
— Bé dame!
— Et elle s’appelle Ysolde Vouillard?
— Oui.
— Hé ben, mon cochon!
— C’est ce que Maugis m’a dit le soir même.
— Continue, tu m’intéresses.
— Tu connais le foyer de l’Ame, rocaille en délire. Elle s’assit en plaquant tout son velours orange à droite. Elle avait l’air de la caricature d’un Helleu de 190624, mais, pour la courbe du genou, j’aurais vendu mon âme.
— Tu n’aurais pas trouvé acheteur. La mévente des âmes, depuis quelque temps, est…
— Tais-toi donc, fumiste, je ne sais plus où j’en étais.
— Tu étais emballé.
— Oh! pour ça, à fond! J’imaginais déjà, d’après elle, plus de figurines qu’il n’existe de poètes ayant inventé le vers libre25. Elle me regarda; j’attendais; elle se leva, étendit les bras en l’air et prononça: «Je suis belle.»
— Mon petit Franz, je ne suis pas curieux, mais ce que j’aurais voulu voir ta tête!
— Je la voyais, moi, dans une glace, ce qui me donnait une envie de rire! D’un autre côté, Ysolde n’était pas aussi ridicule que tu pourrais le croire; un peu anachronique, voilà tout.
— Enfin, elle est vraiment belle?
— Empoignante, plutôt! Je blague ici, mais là-bas, j’étais pincé en plein, comme je l’étais il y a une heure…
— Ça se voit, autour des yeux.
— … Et comme je le serai encore demain. Elle parlait lentement, avec la visible préoccupation d’être imposante, hiératique.
— Descends d’ton trépied, hé, feignante!
— Elle disait: «Je suis belle. Je t’ai choisi pour que tu offres ma beauté à Dieu. Je veux que tu crées d’après Moi des œuvres où se reconnaîtront les Archanges.»
— Enfin, elle se proposait comme modèle.
— Oui, c’était lyrique, mais clair. «Veux-tu être le prêtre de ma Beauté? Je suis libre de neuf heures du matin à huit heures du soir, sauf les jours où je suis saoule.»
— Oh la, la, la, la!
— Les couloirs s’emplirent de hurlements. «C’est idiot! — C’est génial! — C’est surhumain! — C’est du gâtisme! — Vive l’anarchi-i-i-e!» Les écrivains du prochain siècle26 auréolaient de questions insidieuses les «Trois critiques» impassibles27.
— Tableau bien parisien.
— Lors, je fus séparé de ma prêtresse. Maugis me rejoignit, hilare. Un chuchotement ricocha: «Le Grand Maître, le Grand Maître» et, près de nous, suivi de quelques-uns d’entre les meilleurs archontes, Sotaukrack passa majestueusement, tout en velours noir, très décoratif, ma foi. Maugis me poussa le bras; le «Grand Maître» s’appuyait sur l’épaule d’Ysolde.
— Ça devait faire un attelage réussi.
— Je saluai Sotaukrack. Elle me regarda: «Demain matin à neuf heures, pour Votre Art.» Ils descendirent. Nous retournâmes aux coulisses encenser Suzanne Gazon et recueillir un peu de poussière le long des portants. Puis Maugis voulut absolument quitter ce lieu de délices, soutenant que les vers de Sixte Mouront faisaient craquer les boutons de son caleçon, qu’il valait beaucoup mieux ne pas avoir l’air de courir après ma femme orange, et que, d’ailleurs, il crevait de soif…
— A propos, veux-tu boire quelque chose?
— Oui, donne-moi du curaçao et de l’eau.
— Des seimigen Methes süssen Trank mög’st du mir nicht verschmæhn…28
— Tu vas faire pleuvoir, Sieglinde; un peu plus de curaçao: c’est de la lavasse, ça.
— Reprends ton fil, ami, ton petit fil, pendant que je prépare ta drogue.
— J’arrive à l’atelier le lendemain, ponctuel comme un billet échu, à huit heures. Cet animal de Maugis, la veille au soir, m’avait fait boire inconsidérément. J’étais encore très excité.
— Trink’erst, Held, aus meinem Horn!29
Franz avala un breuvage moins compliqué que celui de Hagen et poursuivit:
— A l’atelier, je m’énerve, je touche à tout. Je range des moules à pièces. Neuf heures: j’essaie de l’harmonium. Neuf heures et demie: je ratisse un peu les boucles de Suzanne Gazon. Dix heures. On sonne…
— Péripétie!
— C’était un petit bleu adressé à Phranz Brotteaux (P-h-r-a…). Le voici. Toujours l’écriture compliquée et pas de fautes d’orthographe. C’est une femme qui ne fait rien comme les autres. Lis-moi ça.
— Voyons:
«Je ne viendrai pas ce matin.
Je suis trop éreintée d’avoir toute la nuit rêvé de célestes amours pour me lever avant midi et demi.
Et ce matin mon corps n’est pas beau.
Je viendrai demain pour être admirée.
Ysolde.»
— Chouette!
— Non. Pas chouette! J’étais furieux. Est-ce qu’elle croyait, par hasard, qu’elle allait s’amuser à me faire perdre mon temps, et à ne me poser que des lapins? Elle m’embêtait avec son velours orange, et ses palabres de Dame du Graal d’Or, et…
— Et le reste. Continue.
— Quand ce matin…
— Oh! oh!
— … je travaillais à l’atelier d’après une orchidée dont je veux faire un chandelier pour Decauville31. La mère Granger m’expliquait dans tous les détails que son fils Prosper venait de passer sergent au 104e de ligne et que, si elle était restée en Russie, il commanderait une sotnia32 de cosaques à l’heure qu’il est… On sonne…
— C’était un petit bleu…
— Non. C’était Ysolde Vouillard, dans la robe bleue et jaune, toujours fourreau, où je l’avais vue à la Revue Mauve, tenant son ombrelle verte comme un lys. «Maître je suis venue…» Je le voyais bien, parbleu! Je déblaye un coin du divan. As-tu remarqué que, sur un divan, il y a toujours des livres à l’endroit où l’on veut s’asseoir?
— J’ai remarqué.
— Je fais signe à la mère Granger de calter.
— A’s’barre…
— Et je reprends la conversation. «Vous êtes venue… — Je n’ai pas pu venir hier… — Je regrettais que vous ne vinssiez pas…»
— Deuxième conjugaison. Exercice sur les verbes irréguliers.
— Et elle explique: «Aujourd’hui, je tenais particulièrement à venir, car, hier, j’ai prostitué mes yeux et mes pas à l’immonde vernissage des Champs-Elysées, et j’ai grand besoin d’être purifiée.»
— Mon vieux, Purificateur de grues esthétiques, c’est une jolie profession à graver sur tes cartes de visite.
— Blague toujours! Si tu avais vu son geste pour s’asseoir les deux pieds en avant, croisés. Décidément, elle n’était pas jolie, même elle aurait été assez ordinaire sans sa petite mise en scène de hiératisme, de je ne sais quoi…
— De battage…
— Si tu veux. Mais c’étaient les yeux, les cheveux, le teint, la moue de la lèvre, les gestes surtout! Un coude dans un coussin, tout le corps appuyé, l’épaule remontée un peu, la tête alanguie.
— N’en jette plus, tu m’incendies.
— J’essaie quelques phrases diverses sur l’Art, la Beauté, l’Idéal, la Vie… Elle ne m’écoute pas. Elle se lève: «Que ferez-vous de moi?»
Je n’ai pas le temps de rien lui dire. Sans attendre ma réponse, la robe jaune et bleue glisse, puis des dentelles, et la voilà devant moi, nue, en bas noirs, gants noirs avec un immense chapeau rose sur la tête.
— Un chromo obscène, quoi!
— Non, Jimmy, non. Je t’assure que je n’avais pas envie de rire devant la splendeur de cette gorge, de ces reins, de ce bassin! Tu sais comme elles ont ordinairement le bassin déformé, même à seize ans, les femmes.
— Oui on m’a parlé de ça.
— J’étais ébaubi. Je ne savais que dire…
— Et t’as rougi d’abord. Gretchen, va!
— Je me mis genou, tant pis! Elle enleva le chapeau et les gants: «Tu me trouves belle?» J’y allai du lyrisme: «Ysolde! Ysolde!»
— Avec épithètes choisies dans les meilleurs auteurs, j’espère?
— Elle parut satisfaite et dénoua ses cheveux: «Je suis encore plus belle lorsque l’on m’aime!»
— Mince!
— J’étendis les bras vers ses épaules. Elle prononça: «Ote d’abord les livres du divan.» Ils sont encore au milieu de l’atelier, les livres!
Le narrateur vida son second verre de curaçao à l’eau et souffla un peu. Mais je tâchai d’obtenir de lui les dernières précisions:
— Maintenant, Franz, prodigue-moi les détails.
— C’est ça! Et la pudeur, alors? Non, je ne veux pas, mon vieux. Les détails, cela pourrait sembler malpropre, parce que je ne te ferais pas comprendre ma conviction. J’ai eu des femmes amoureuses, toi aussi (c’étaient les mêmes, souvent). Mais ça, comment veux-tu que je te dise? La conviction, vois-tu, il n’y a que ça. Si l’on va au fond des choses…
— Intus et in cute…34
— Des étreintes comme celles-là! Non, tiens, n’en parlons plus, ça m’énerve trop.
Franz se leva, marcha dans la chambre, les jambes mollettes, et conclut:
— Voilà comment j’ai depuis ce matin pour maîtresse une esthète qui sera un modèle admirable, mais qui s’habille en jaune, vert, bleu, rouge, orange et rose, fréquente Sotaukrack et parle comme un néo-mystique belge35. Qu’est-ce que tu penses de ça?
— Mon Dieu, je pense… 1° qu’il ne faut pas trop t’éreinter; 2° que ta «Volupté» sera une belle chose; 3° que cela va bien m’amuser de vous regarder.
— Voyeur, va!
C’est ainsi que mon ami Franz «trouva belle» Ysolde Vouillard.
Informons-nous d’Ysolde Vouillard.

 

Maîtresse d'esthètes – Willy [Jean de Tinan] 1995
Paru en novembre 1998
12 x 19 cm, 208 pages
ISBN 2.87673.206.8
15 €