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Christian | GARCIN

 

Une Odyssée pour Denver est un récit en deux parties, attribué à Norwich Restinghale (personnage central du roman Du bruit dans les arbres, Gallimard 2002). Il s’agit d’un assemblage de souvenirs digressifs rythmant la relation d’un itinéraire jadis effectué par le narrateur dans un pays disparu, sans doute l’ex-Yougoslavie. Ces souvenirs, sans réelle chronologie ni durée narrative, tournent autour de la figure d’une sœur morte (Denver Restinghale), à quoi renvoient les lieux traversés (villes, musées, paysages), ainsi que les personnes rencontrées ou évoquées. Tel que le texte est établi, il s’agit d’un chant de deuil, d’un hommage à la jeunesse enfuie, d’une odyssée du souvenir dans laquelle le passé est l’action, et le flot ininterrompu des souvenirs la péripétie.

 

L’œuvre de Christian Garcin, depuis Vidas, recueil de fictions biographiques publié par J.-B. Pontalis chez Gallimard, est constituée d’une dizaine de romans (dont Des femmes disparaissent, 2011, Selon Vincent, 2014, ou Les oiseaux morts de l’Amérique, 2018), de recueils de nouvelles, de poèmes, d’essais sur la peinture et la littérature

Lorsque, après vous être jeté du quatorzième étage d’un immeuble et avoir vu votre chute interrompue entre le premier et le rez-de-chaussée, vous vous entendez dire par un type suspendu dans le vide à côté de vous qu’il y a eu comme une erreur, et que vous n’êtes sans doute pas le bon vous-même ; lorsque dans un train vous vous trouvez face à quelqu’un qui se met à vous ressembler étrangement et se révèle être votre démon personnel ; lorsque, une fois mort et enterré, vous entendez les conversations infinies des autres nouveaux morts et savez que votre double juvénile et assassin vous a remplacé au-dessus, à l’air libre ; ou lorsque, plus simplement, vous voulez rentrer chez vous, au dernier étage d’un immeuble, et n’y parvenez jamais – vous avez quelque raison de soupçonner que ce que l’on nomme réalité n’est parfois qu’un habile faux-semblant imaginé par un démiurge facétieux et cruel. Car il suffit d’effectuer un léger pas de côté pour s’apercevoir que le monde véritable, multiple et changeant, tissé de destins parallèles et d’histoires improbables, est depuis toujours peuplé de doubles, d’hybrides, d’inhumains séduisants, de fées, de diables et de salamandres.

 » Un jour une enseigne lumineuse s’était transformée en flamme et lui en papillon. C’était un bar perdu ua bord d’une route que venait manger le sable. Il n’avait pas vu de route depuis deux mois, n’était plus entré dans un lieu fréquenté par d’autres depuis quatre. Il ne savait pas ce qui à présent le dirigeait vers cette enseigne déglinguée que le vent malmenait. Ce genre de questions, il ne se les posait plus. Il avançait. Cherchait un refuge. Pas un bar paumé, mais un lieu à sa mesure. Un trou quelconque, une grotte, un nid rocheux. Sans doute le bar serait la dernière étape: il devait le savoir. « 

 » Le lendemain on a trouvé son corps au bas de la falaise. C’est un chien qui s’en est approché le premier, l’homme suivait, essoufflé, en survêtement bleu. C’était un peu avant l’aube. À cette heure tout est désert, le ciel est vide et gris, et la mer au-dessous est une gueule de froid, un formidable aimant qui rugit et appelle. Il y a aussi des musiques suspendues derrière cet appel, qui renvoient à chacun les sons qu’il veut entendre. Et tandis qu’elle tournoie dans l’air glacé c’est comme du Bach qu’elle entend. «