Champ Vallon

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Danielle | AUBY

Dans le Paris de maintenant, un inconnu en suit un autre et, ce faisant, devient un narrateur. Il interpose peu à peu entre l’inconnu et lui-même des hypothèses, des histoires, des associations, des souvenirs. La filature s’étoile en réseau, les fils s’emmêlent et se poursuivent sans que le narrateur qui, tantôt cherche à savoir, tantôt cherche à s’enfuir, ne parvienne à ses fins. Le livre entier est un emboîtement de notes à partir de trois pages, qui, au début, lancent l’action. Les notes, en se ramifiant et en se succédant, forment à la fois un arbre et une trame.Le narrateur, pourvu au plus haut point de l' »esprit d’escalier », se taille pourtant au milieu de ses coq-à-l’âne un chemin personnel.

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La grande filature
L’extrait
(p. 7-14)

Le 13 février, un jeune homme, parti de Robinson, est allé dans la rue Saint-Lazare. Le 13 février, un jeune homme, un homme jeune1 est parti de Robinson, furibard2. Il l’a dit à sa voisine: «Je suis furibard, ce matin», à sa voisine de wagon qui, sans répondre, est descendue à Denfert-Rochereau. Il lui a dit également qu’il était de Louvain, qu’il y avait grandi, étudié, habité jusqu’à cette année même. Forcé3, à Luxembourg, de sortir à l’air libre, il a traversé le jardin par le chemin qui longe les grilles, s’est irrité, rue Vavin, contre le monde qui encombrait le trottoir; devant un magasin de chemises intitulé Fais voir, Faut voir, ou bien À vous de voir, a sorti, sans freiner, un papier de sa poche ou deux papiers ou trois, des feuilles, une liasse mais l’a à peine regardée, l’a remise en place, a pris à droite, s’est engouffré dans le métro Notre-Dame-des-Champs; à Saint-Lazare, il a couru dans les couloirs, les escaliers, sur la place, dans la rue jusqu’au 82, où il a disparu. Au bout de quatorze minutes, il est ressorti, a tiré sur sa veste de chasse qui n’en a pas besoin, longue déjà et large, deux comme lui pourraient y entrer, a trépigné, est descendu, a pris la ligne 8 en direction de Créteil-Préfecture; à la station Chemin-Vert, est remonté à la surface, a longé sur quelques mètres le boulevard Beaumarchais, a croisé, sur la place des Vosges, un très, très vieil homme qui marchait4, puis au numéro 27 de la rue de Turenne, a poussé la porte et rien ne sert de poireauter, cette fois, il n’est pas ressorti.

1. Jeune, l’homme? Un jeune homme? Difficile à savoir. Si l’on se fie à son costume, à sa veste de chasse usagée, avachie, trop grande, bien trop grande, achetée au surplus, seul un jeune homme… À moins que, désargenté, ancien jeune homme, il ne se rabatte sur l’uniforme du temps où il en était un… J’ai cru entendre, dans le wagon, il disait à sa voisine le chiffre de sa promotion à Louvain: 72. Promotion d’entrée, de sortie? Dans les deux cas, vingt ans sont passés. Et largement. Non, ce n’est pas possible. Il monte trop vivement les marches à Saint-Lazare. Quatre à quatre et sans souffler. J’ai peut-être mal entendu. Il n’a pas dit: 72 ou, s’il l’a dit, c’était pour désigner autre chose: une somme, une distance, un compte, un événement. Pas sa naissance. Non. Il a moins de quarante mais plus de vingt, c’est sûr, entre vingt-cinq et trente, mais plus près de vingt-cinq, tout de même. Et 72: c’est la date d’un départ, d’un voyage, la date de son premier voyage à Paris.
– À Paris, je n’y étais pas revenu depuis 72.
– Et quel effet ça te produit? Tu trouves des changements?
Non, la voisine n’a rien dit, n’a pas posé de questions. Elle s’est levée, elle est sortie. Furibarde peut-être elle aussi, mais dans le genre taciturne. Ils étaient assis derrière moi, je les entendais, mais ce n’est qu’après, sur le quai, quand ils nous ont ordonné de descendre que j’ai fait le rapprochement entre la voix dans le wagon et la grande veste de chasse qui filait devant moi. Je n’ai pas pu faire autrement que de commencer à la suivre.

2. Furibard, j’en suis sûr, il l’a dit, en partant de Robinson, à sa voisine. Il a dit fu ri bard, en détachant bien les syllabes. «Je suis fu ri bard, ce matin.» Contre quoi, furibard, contre qui? Contre quelqu’un? Un ami, une femme, un absent, un voisin? Les habitants de Robinson? Quelqu’un lui a fait du tort, lui a parlé trop brusquement, n’a pas pris de gants avec lui. Un supérieur? Un camarade? On lui a fait faux bond. On refuse de lui payer son dû. On ne veut pas l’inscrire, on refuse de le payer parce qu’il n’est pas inscrit, partout on lui répète: il y a une erreur, votre nom n’est pas sur nos listes, vous ne remplissez pas les conditions, votre adresse à Paris, une quittance, en avez-vous? Et des photos? Il en faut huit. Et le certificat de naissance? Vous n’êtes pas d’ici? Il faut écrire à la mairie de votre lieu de naissance mais vous devez avoir le papier avant demain pour vous inscrire, après c’est la clôture, il n’y aura pas de dérogation et votre carte, il nous la faut, il suffit de présenter votre certificat et on vous la fera à la préfecture mais seulement si vous avez une inscription chez nous. Revenez demain, guichet 9 entre quatorze heures quinze et quinze heures quarante-cinq. Et la voisine de wagon qui s’en moque éperdument n’écoute pas, n’a pas un mot de réconfort. Doublement furibard, le jeune homme: d’avoir subi, d’avoir parlé, d’avoir cherché à se faire plaindre. Furibard, maintenant, pour de bon, contre beaucoup de choses et de gens, tout ce qui se présente, contre Paris, ce qu’on en a fait depuis 72, contre n’importe qui, les préposés, les contrôleurs, les flâneurs, les badauds qui s’arrêtent sur les trottoirs, rue Vavin, et mangent des gâteaux, à la Chaussée-d’Antin, regardent des vitrines. Contre le monde entier, les hommes en général, les humains, toute l’espèce, ce qu’elle a fait, ce qu’elle est devenue, ce qu’elle a laissé faire et le temps, ces guerres, cette guerre, celle dont on disait: il faut la faire, celle dont on se demande s’il faut s’y mettre, si on y est, si c’est la nôtre ou pas la nôtre, si on peut l’arrêter, s’il est trop tard, si on ne peut l’arrêter qu’en s’y mettant et ce qu’ils disent, qu’ils répètent, qu’ils montrent, qu’ils cachent, tout ce qu’ils montrent pour cacher, et ceux qui croient savoir, les rusés, les spéciaux, nos envoyés qui parlent tous pareil, en attaquant leurs phrases, qui répondent: écoutez…, quand on les interroge, écoutez, je suis là… il fait chaud… je vous capte… il neige… et c’est fini, il faut rendre l’antenne. Et puis encore celle-là, si c’en est une, la sournoise qui fait exploser les wagons, celui-ci, celui-là, peut-être tout à l’heure et ceux qui en profitent pour s’armer jusqu’aux dents en disant: c’en est une, de guerre, et ceux qui fouillent au faciès et l’irréparable gâchis, les tracasseries redoublées, l’habitude et les emportements, la fermeture de toute chose. Protester, mais comment? Contre qui? Ceux qui nous tiennent? Ceux qui nous lâchent? Ceux qui disent: c’est fini, de toutes façons, les luttes et les utopies, les vieilles lunes, ceux qui s’en réjouissent, ceux qui se lamentent, ceux qui croient être les premiers à connaître la déconfiture, ceux qui baissent les bras, ceux qui ne les lèvent que pour se coller à l’oreille un téléphone portatif? Envoyer des insultes? Lettre ouverte… à qui donc? Un pamphlet? Qui le lira? Vingt fois, le jeune homme a refait sa protestation et mis les brouillons dans ses poches qu’il ressort, rue Vavin, devant le marchand de chemises. Dans les poches de sa veste de chasse, si l’on pouvait fourrer ses mains dedans, tout comme lui, on sentirait, sous les doigts, le papier d’un brouillon, d’une lettre, peut-être, de deux, de trois, de dix. Assez de place dans ses poches, pour abriter la correspondance d’une année, de deux, de cinq années, un ensemble de preuves, d’indices, de griefs, objet de litige ou de chantage? À rendre, à vendre, à brûler, à comprendre, à déchiffrer, à utiliser comme une grille, un code, une clef. Volées, reçues? Grand bien lui en fasse… Furibard pour si peu? Mais on insiste, on le poursuit. Qu’il me les donne à moi qui n’en reçois jamais… Ou bien, non, les lettres, c’est lui qui les a écrites. Elles ne sont jamais parties. Il n’ose pas. Furibard contre lui-même, triplement furibard. Mais il se peut aussi que les poches soient vides et vide, l’enveloppe, blanc, le papier qu’il a fait mine de sortir, rien dessus, j’ai mal vu, il n’a rien sorti de sa poche, c’est un sachet, un mouchoir, ce n’est rien, dans sa poche, il n’y a que deux tickets, trois factures, la clef de Turenne et c’est tout. Vides aussi, sa mémoire et son cœur. Il se peut que sa rage ait poussé simplement, sans raison, en dedans, qu’elle se calme d’elle-même et disparaisse comme elle était venue. Il se peut qu’elle résiste, qu’elle s’installe, qu’elle engraisse et qu’elle en vienne à l’étouffer. Il se peut.