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Dominique | GARRIGUES

André Le Nôtre et Jean-Baptiste de La Quintinie sont passés à la postérité, ils sont les figures dominantes du Grand Siècle en matière de jardins. Mais qui se souvient encore de Macé Foucher, de Laurent Périer, de Marin Trumel, d’Henry Dupuis, des Masson, des Collinot, des Le Bouteux et de tous ceux qui, anonymes ou non, ont créé, embelli et entretenu l’univers végétal de Versailles?
Comme dans les autres jardins royaux, les jardiniers en chef, aidés de quelques  » garçons  » choisis avec soin et de nombreux manouvriers payés  » à la journée du roi « , s’activaient à de multiples activités, partagées entre le tracé des alignements, la fourniture d’arbres et de fleurs, les plantations et leur entretien, la réalisation d’élégants treillages décoratifs et de parterres de broderies savamment entrelacées…
Dominique Garrigues ravive ici le souvenir de ces  » orfèvres de la terre  » employés à Versailles en réinscrivant la communauté qu’ils formèrent dans l’histoire de leurs jardins. Il reconstitue les multiples environnements et savoirs qui édifièrent et définirent leur monde : technique, artistique, scientifique, social mais aussi politique.
Car Louis XIV ne fut pas seulement un roi de justice ou un roi de guerre, il voulut apparaître également comme le roi des jardiniers. Il joua un rôle de premier plan dans la transformation de l’espace horticole versaillais en une métaphore de la  » réduction à l’obéissance  » à laquelle il voulut soumettre le royaume. Le siècle du Roi-Soleil fut bien le siècle des jardins et des jardiniers. Et ce n’est pas la moindre des originalités de ce livre que de nous faire découvrir un jardinier inattendu, un homme à la main verte en la personne même du Roi-Soleil.

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Jardins et jardiniers de Versailles au temps de Versailles
Le sommaire

PRÉFACE
Joël Cornette

INTRODUCTION
Les «orfèvres de la terre»
PREMIÈRE PARTIE
PREMIERS JARDINS, PREMIERS JARDINIERS
Chapitre 1:
Les jardiniers créateurs (1623-1660)

Côté cour, côté jardins
L’intendant des jardins du roi
Premiers jardiniers
Alliances
Le roi en son domaine

Chapitre 2:
Un jardinier chassé, un concierge déplacé
(septembre-octobre 1660)

Querelles et voies de fait
Un valet de chambre de confiance
Une reine à Versailles

Chapitre 3:
André Le Nôtre: un jardinier peu ordinaire
(1613-1700)

Les maîtres du jardinier
La bonne fortune
Promotion et gratifications
Les jardiniers voyageurs
Un serviteur comblé d’honneurs
Un collectionneur esthète

DEUXIÈME PARTIE
LES JARDINIERS DU ROI

Chapitre 4:
Théorie et pratique du jardinage
Des qualités d’un bon jardinier

Préliminaires
La langue des jardiniers
Savez-vous planter…?
Un métier à risques
Des soins de tous les instants
Du sable pour les allées
L’art des treillageurs

Chapitre 5:
Brevets et marchés

Le maître des potagers
Histoires d’eaux et grands travaux
Programmes de travail
Transports et transplantations
Un curieux marché
Le pourtour du Grand Canal
Les orangers du roi
Un laboratoire à ciel ouvert
Incidents de parcours
Vents et tempêtes
Instructions non identifiées

Chapitre 6:
Jardins et jardiniers

Le domaine royal
Remuements, élargissements, embellissements
Entretiens particuliers
«Royal Trianon»
Le Potager du Roi et la Pièce d’eau des Suisses
Pensions, successions et paillassons
Le jardinier des glaces
La Petite Venise
Voleurs mal avisés, «chariots à tondre», marbres
Des années comme les autres

TROISIÈME PARTIE
LOUIS XIV, LE ROI DES JARDINIERS

Chapitre 7:
Un plaisir royal

La distance du pouvoir
Une occupation de roi
«Mandez-moy l’effet que les orangers font à Versailles»
Promenades au quotidien
Le roi s’amuse
La «pâte» de Sa Majesté
Un souverain généreux
Un guide attentionné

Chapitre 8:
Un amour de jardin

Sous le signe de Flore
Des jardins, encore des jardins!
Quand le jardinier décrit son jardin…
Des fleurs par milliers
Un rôle pour Trianon
Trianon en tête

Chapitre 9:
Un roi jardinier

Des enjeux stratégiques 290
«Hoc numine floret»
Le roi nourricier
Une manière de montrer royale
Espace horticole et territoire
Des jardins politiques

CONCLUSION
Un siècle de jardins et de jardiniers
ANNEXES
SOURCES
BIBLIOGRAPHIE
TABLE DES ILLUSTRATIONS
PETIT LEXIQUE DE JARDINAGE


Lire la préface de Joël Cornette

Jardins et jardiniers de Versailles au Grand Siècle
La préface

Il n’est pas de bon livre sans passion: Dominique Garrigues nous transmet son enthousiasme de jeune historien pour les jardins et il nous fait découvrir un pan ignoré des savoirs et des savoir-faire de ces «orfèvres de la terre» que furent les jardiniers du Grand Siècle.
Jusqu’à présent notre connaissance était à vrai dire limitée à quelques noms, dominés par la figure tutélaire d’André le Nôtre, si cher au cœur de Louis XIV, le plus célèbre «jardinier du roi» de l’histoire de France. Un mois avant sa mort, en 1700, le souverain, qui aimait le voir et le faire parler, le mena dans ses jardins de Marly, et, à cause de son grand âge, le fit asseoir dans une chaise que des porteurs roulaient à côté de la sienne. Le Nôtre alors s’écria: «Ah! mon pauvre père, si tu vivais et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manquerait à ma joie…» Dominique Garrigues «démocratise», en quelque sorte, cette vision partielle de l’inventivité végétale du siècle de Louis XIV par le croisement de nombreuses sources: outre de nombreux actes et divers contrats retrouvés dans les registres notariaux ou paroissiaux, il faut mentionner les indications des Comptes des bâtiments du roi (publiés par Jules Guiffrey entre 1881 et 1901), un document aussi peu exploité que riche en informations; les traités d’agriculture et de jardinage, particulièrement abondants au xviie siècle; les statuts de la communauté des maîtres jardiniers de Paris; certains (rares) marchés conclus pour la réalisation de travaux concernant les jardins; les témoignages des contemporains, depuis les Mémoires (Saint-Simon, par exemple), jusqu’aux récits des grandes fêtes des années 1664-1674, comme ceux d’André Félibien. Ce croisement fécond offre le moyen d’unir les aspects pratiques, matériels, concrets de la construction des jardins à la théorisation plus élaborée du «jardin à la française» au xviie siècle telle qu’on la trouve exposée dans les traités de Boyceau de la Barauderie (Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l’art, 1638), de Dezallier d’Argenville (La Théorie et la pratique du jardinage, 1709) ou de Claude Mollet l’Ancien, dans son Théâtre des plans et jardinages, publié en 1652.
L’art des grands jardins aristocratiques et royaux (de Vaux-le-Vicomte à Versailles, de Chantilly à Saint-Cloud) se situe à l’intersection d’une révolution politique, celle de l’affirmation du pouvoir absolu et d’une révolution scientifique, celle de la redéfinition mathématisée de l’univers. Cette recherche est précisément centrée sur cette révolution silencieuse et savante menée par les jardiniers dans l’immense domaine d’un seul tenant que constituait le Versailles de Louis XIV: 6500 hectares et même 15000 hectares en comptant Marly (il s’agit du «grand parc» dont le pourtour atteint, d’après un document retrouvé aux Archives nationales, environ 46 kilomètres). Les implications de cette proposition sont multiples: elles entraînent notamment la promotion du statut du jardinier dans la mesure où il maîtrise des savoirs supérieurs à ceux d’un simple travailleur de terre. Maîtrise des savoirs: on trouvera dans ce livre des notations très précises, très originales, sur la fabrication et l’entretien des jardins, des détails sur les instruments (le graphomètre pour mesurer les ouvertures d’angle, le cordeau, le traçoir, le niveau). Un niveau de haute précision, à visée optique, fut inventé par l’abbé Picard vers 1667-1668, membre éminent de l’Académie de Sciences, dont on oublie souvent que nombre de ses recherches et débats furent liés aux jardins de Versailles: ainsi, par exemple, les discussions très pointues sur la gravité au moment des grands travaux du détournement de l’Eure dans les années 1680.
On mesure bien ici l’évolution, du xvie au xviie siècle, vers la professionnalisation des jardiniers, maîtres de savoirs comme celui de l’art du treillage, qui suppose des jardiniers-menuisiers hautement spécialisés, dont il est possible de reconstituer les œuvres grâce à l’iconographie très riche des jardins de Versailles, notamment les gravures de Pérelle, source à part entière sur les techniques du jardinage. D’autres détails encore, de plus en plus précis, nous font vivre, au quotidien en quelque sorte, le travail de ces anonymes de Versailles, de Saint-Cloud ou de Chantilly: les jardiniers payés au nombre de poches remplies de chenilles; les jardiniers communiquant par gestes plus que par la voix; l’importance du sablage; les millions de pots de fleurs du Grand Trianon dont l’odeur embaume à tel point que «personne ne peut tenir dans le jardin» comme le rapporte Saint-Simon; la bouse de vache appliquée sur les plaies d’arbres élagués; les indemnités versées aux jardiniers en cas de blessures, notamment lorsqu’en travaillant les arbres, ils tombent des grandes échelles doubles montées sur roulettes; le dessin de la machine conçue pour transporter les plus grands arbres…
Un des mérites de cette recherche est de tracer un portrait collectif des jardiniers, du plus connu – ou du moins inconnu – comme André Le Nôtre, fils et petit-fils de jardiniers, qui n’a presque pas laissé de traces manuscrites, à d’autres que l’on va découvrir ici, comme Henri Dupuis, Gilles Ballon, ou Michel II Le Bouteux, le premier jardinier à avoir expérimenté avec succès la culture des orangers en pleine terre, à Trianon. Il s’agit d’un monde très hiérarchisé, du dessinateur de jardins qui occupe une place éminente dans la hiérarchie sociale, aux «gens de journée» placés sous les ordres des jardiniers en chef et de leurs compagnons, un univers doté d’une grande diversité de spécialités: jardiniers-fleuristes, jardiniers-marchands d’arbres, jardiniers-planteurs, maraîchers… Cette micro- société est naturellement marquée, comme cela est souvent le cas sous l’Ancien Régime, par une forte endogamie professionnelle (on se marie entre jardiniers), un attachement, de père en fils, au même lieu (la famille Masson, par exemple, est à Versailles dès 1636 et semble y avoir pris ses aises, même après le renvoi d’Hilaire Masson par le roi en 1660, qui fait l’objet d’un chapitre tout à fait original; ou encore Henry Dupuis qui fut présent à Versailles de 1664 au moins jusqu’à sa mort survenue en 1703…).
La très haute sophistication atteinte à Versailles pose le problème de la promotion sociale par le savoir et le savoirfaire avec la liaison entre le travail de la terre et la révolution mathématique, la raison: Dominique Garrigues souligne avec force l’importance et la précocité de cette raison ordonnatrice, bien avant le Discours de la Méthode de Descartes (1637), puisqu’on la trouve déjà bien présente dans le Théâtre d’agriculture d’Olivier de Serres, paru en 1600. Il s’agit bien de transformer le jardinage en un art savant, élevé au rang d’une véritable discipline scientifique, comme cela se fera pour la botanique au xviiie siècle. L’accession d’André Le Nôtre à la noblesse est de ce point de vue tout à fait révélatrice dans le cadre d’une société aristocratique dont les valeurs apparaissent très éloignées du travail manuel, un problème que l’on retrouve au même moment avec la situation des peintres, partagés entre le statut d’artisan et le statut d’artiste.
*

Une autre originalité, et non des moindres, de cette recherche est de nous faire découvrir un jardinier inattendu: Louis XIV, lui-même!
Nous connaissions bien le roi de justice, le roi de guerre, le roi administrateur, le roi de représentation au centre de la cour, mais jusqu’à présent le roi à la «main verte» nous était pour le moins peu familier. Or se dessine ici l’image (et la réalité) d’un souverain jardinier, maître-d’œuvre de l’ensemble de Versailles, qui entreprend la fabrication et la transformation des jardins comme une entreprise militaire, notamment lorsque Louvois, secrétaire d’État à la guerre, occupe le poste de surintendant des bâtiments à la mort de Colbert en 1683. Et Louis XIV qui s’inquiète perpétuellement pour ses chers jardins (même pendant ses campagnes militaires) paye lui-même, si l’on peut dire, de sa personne: il s’occupe personnellement de l’ébourgeonnage des arbres; il choisit avec soin les espaces de plantations et il n’hésite pas, parfois, à manier cisailles et autres outils de jardinier. «Le roi de France plante, et le roi d’Espagne chasse» écrit Madame de Maintenon le 25 novembre 1700… Avec des détails surprenants: dans les jardins, la salle dite du Conseil (ou des Festins), réalisée entre 1671 et 1674, a été pourvue de nombreuses lances d’eau qui constituent un parfait écran sonore pour ne pas dévoiler le «secret du roi».
La fonction du souverain ordonnateur et «animateur» du Versailles végétal est bien mise en valeur lors de chacune des rencontres du Roi-Soleil avec «ses» jardins, des jardins qu’il affectionne particulièrement, au point de leur consacrer des visites presque quotidiennes, en toutes saisons, par tous les temps, à pied, en calèche ou en chaise roulante damassée quand les crises de goutte sont devenues intolérables… Un révélateur de cette relation privilégiée et singulière: le terme d’«amusement» revient régulièrement sous la plume du marquis de Dangeau quand il s’agit d’évoquer ce roi jardinier, comme le 2 décembre 1694 («le roi s’amusa toute la journée à faire planter dans ses jardins»), le 11 janvier 1695 («Le roi s’alla promener l’après-dînée à Trianon, où il s’amusa à faire tailler ses marronniers d’Inde»), ou encore le 18 janvier 1695 («le roi alla l’après-dînée à Trianon, où il s’amusa à faire tailler ses arbres»). Et il ne s’agit là que de trois exemples parmi des dizaines d’autres. Dans ses instructions à son petit-fils, devenu Philippe V d’Espagne, en 1700, Louis XIV lui recommande de ne jamais quitter ses affaires pour son plaisir mais il admet toutefois une dérogation d’importance: «Faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement. Il n’y en a guère de plus innocent que la chasse et le goût de quelques maisons de campagne…» Et le souverain rédigea lui-même, on le sait, de 1689 à 1705, six versions successives de la Manière de montrer les jardins de Versailles, fixation manuscrite au vocabulaire impersonnel et autoritaire d’un itinéraire précis et impérieux des visites officielles dont Louis se délectait: «En sortant du château par le vestibule de la cour de Marbre, on ira sur la terrasse; il faut s’arrêter sur le haut des degrés pour considérer la situation des parterres des pièces d’eau et les fontaines des cabinet. Il faut… Il faut… Il faut…»

*

Pourquoi cette obsession royale pour le monde végétal? Prolongement et projection du château, les jardins permettent le déploiement de la société de cour dont l’un des fondements est la notion de représentation: la mise en scène des jardins offre précisément le décor où s’exprime une intrigue extraordinairement ritualisée dont les courtisans s’offrent comme figurants auprès du roi, depuis le lever jusqu’au coucher, lever et baisser de rideau du spectacle de chaque journée. Des décors de buis taillés et des compartiments de fleurs changés tous les jours aux recherches des effets visuels d’ensemble créés par la maîtrise de l’optique et des règles de la perspective, tout le travail d’André Le Nôtre contribue à transformer les jardins en écrin de ce grand théâtre de la monarchie absolue dont le roi se veut, comme il l’explique lui-même dans ses Mémoires, tout à la fois l’ordonnateur et le principal acteur. Les jardins, on le sait, ont été sans cesse utilisés pour les spectacles de musique et de théâtre qui ponctuent la vie de cour: en 1680, par exemple, une promenade à travers les bosquets est accompagnée de hautbois et de violons avant que le roi et les courtisans qui l’entourent ne s’embarquent sur le canal pour Trianon, toujours en musique…
Cette mise en scène de la vie quotidienne des courtisans dans les jardins constitue le support d’un discours mythologique et allégorique moins éphémère. Matérialisé dans le marbre et le bronze, il s’ordonne en une thématique divine et ovidienne de création du monde qui place, dans tous les cas, le souverain en position de Dieu-architecte-démiurge: les fontaines et les jets d’eau se mettent en action, au coup de sifflet des fontainiers, dès que Louis XIV approche, pour cesser de fonctionner dès qu’il s’en éloigne. On pourrait évidemment en conclure qu’il s’agit là d’un révélateur des difficultés multiples pour faire parvenir une eau vive à Versailles (la capture de l’eau représente 40% du budget du château!), mais on peut aussi y voir la métaphore d’un roi maître absolu de la nature domptée, dominée, recréée dans les jardins. Du reste, cette conception des jardins comme une métaphore, une transcription végétale de la création du monde par un prince-démiurge transparaît bien dans l’éphémère des grandes fêtes des années 1660-1670 comme dans le dessin d’ensemble mis au point par Le Nôtre: le jardin est en effet conçu pour être vu et compris des fenêtres du premier étage, c’est-à-dire de l’étage du souverain, comme si «l’œil du roi» commandait de multiples effets de perspective, les points de vue, les angles, les reflets d’images par l’eau sculptée par la main des fontainiers, avec de multiples effets de miroir… André Félibien le confirme dans sa Description de la grotte de Versailles (1672): «Il semble qu’on voie une image parfaite du concert de tous les éléments, et qu’on ait trouvé l’art de faire entrer dans ce lieu-là cette harmonie de l’univers, que les poètes ont représentée par la lyre d’Apollon, comme celui qui règle les saisons et qui tempère les éléments».
Confirmant cette «panoptique» du regard royal, le parterre d’eau qui fait face aux fenêtres de la galerie des glaces représente, à partir des statues des fleuves de France, des nymphes et des petits dieux des ruisseaux, un royaume en miniature, gouverné par le regard du roi. Les statues des grands fleuves (la Seine et la Garonne, fleuves menacés, sont situés au nord du côté du Salon de la Guerre, le Rhône et la Loire, fleuves protégés, sont placés au sud du côté du Salon de la Paix) se trouvent toutes en position couchée, comme pour signifier leur asservissement au maître des lieux, qui les domine du haut de son palais: tout doit s’effacer devant lui, devant Louis, comme devant la majesté royale. Et le tout a été réalisé à partir d’une transformation totale du site originel (des bois, des buttes et des marécages), avec le problème obsédant et en partie non encore parfaitement résolu de la maîtrise de l’eau. Mais ce qui doit dominer dans ce regard de maître, c’est la totale maîtrise de l’espace naturel, son asservissement, jusqu’à l’infini (le point de fuite visuel est encadré par les «piliers d’Hercule»), à la volonté du souverain-créateur, à l’image des ifs taillés en forme de pyramides, nouvelle métaphore visuelle d’un roi absolu qui a voulu, selon un mot de Saint-Simon, «forcer» et «tyranniser» la nature.
La géométrisation et la lisibilité de l’ensemble est une autre caractéristique de la créativité royale, cette fois dans le registre panoptique d’un souverain tout connaissant, voulant «tout savoir» selon un mot de Primi Visconti. Le jardin de Versailles est une application concrète d’une mathématisation de l’espace recréé et reconstruit, très cartésien dans son principe d’élaboration. Dans cette perspective, ce Versailles «classique» si l’on veut, serait une parfaite application du principe galiléen énoncé dès 1623: «La nature est écrite en langage mathématique», même s’il demeure encore assez «baroque» dans la fantaisie apportée à certaines de ses parties (fontaines, bosquets, statuaire, notamment).
Aussi ne paraîtra-t-il pas audacieux de comparer le roi thaumaturge, guérisseur des écrouelles («le roi te touche, Dieu te guérit») au roi maître de la nature en son domaine versaillais, car il est bien vrai que, dans les deux cas, le souverain est celui qui donne vie à la nature, qui la discipline, qui fait, en somme, œuvre démiurgique, à l’image des laitues de janvier, des fraises de mars, des figues six mois par an obtenues grâce aux prodiges de La Quintinie dans le potager aménagé de 1678 à 1683… Nous sommes bien ici dans la perspective d’un pouvoir illimité, dont Versailles, architecture parlante de l’absolutisme, se veut la plus spectaculaire des métaphores. Et nous voici revenu au thème central du livre: les jardins de Versailles à l’intersection de la rationalité la plus «cartésienne» et du merveilleux tel qu’il s’exprime en permanence pour magnifier la puissance du prince dans une recréation idéalisée du monde dont le souverain se pose comme maître et ordonnateur.
Et c’est ainsi que, sous la plume de Dominique Garrigues, le Versailles conçu par Louis XIV comme un microcosme du monde inscrivant le pouvoir terrestre au cœur d’une cosmogonie végétale se prête à une histoire elle aussi totale: celle des savoirs et des savoir-faire, des représentations au travail et de l’imaginaire en action.

Joël Cornette
Professeur à l’Université Paris-VIII