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Élisabeth | BELMAS

Courte paume, balle à l’escaigne, tamis, pallemail, billard, trou-madame, galet, quilles, boules, volant, trictrac, échecs, dames, loto, jeu de l’oie, hoca, pharaon, biribi, lansquenet, piquet, hoc, triomphe, reversis, quadrille, impériale, flux, culbas, comète, whist: ce sont quelques-uns des innombrables jeux pratiqués dans la France moderne, du XVIe au XVIIe siècle. Mais jouer n’y est pas si simple qu’aujourd’hui. L’Église et la loi surveillent de près jeux et joueurs, elles ne cessent de leur imposer des limites, car elles y voient une activité dangereuse, la première pour le salut des âmes, la seconde pour la tranquillité publique. Elles ne sont pas seules à s’en préoccuper; le théâtre et le roman des xviie-xviiie siècles mettent en scène les effets funestes de la passion du jeu, pendant que les mathématiciens s’en servent dans l’étude des probabilités et que les philosophes des Lumières en soulignent les dangers pour l’équilibre social. Leurs débats débouchent sur une conception très restrictive du jeu en général, dont il faudrait user comme d’une médecine, avec prudence et le plus rarement possible.
Cependant, le jeu déborde constamment les limites que la loi et la morale voudraient lui imposer. Du XVIe au XVIIIe siècle, il se diversifie en jeux multiples, d’exercice, d’adresse, de hasard, de commerce, dont les formes évoluent constamment: si la courte paume décline au profit du pallemail et du billard, les échecs et les jeux de table prospèrent tandis que s’affirme l’éclatante fortune des cartes, employées à la fois dans des jeux de commerce et des jeux de hasard. Ces mutations reflètent la transformation du goût des élites, lesquelles préfèrent désormais des jeux qui ne compromettent pas leur dignité.
Jouer dans la France moderne offre aussi maintes occasions de transgression, en particulier aux jeunes gens qui ce faisant expriment leur vitalité et leur impatience, sous l’œil tantôt sévère tantôt débonnaire des autorités de police. Enfin, le jeu représente une force économique méconnue jusqu’ici, qui fait vivre des corporations de métiers, rapporte de l’argent à l’État royal grâce au droit sur les cartes à jouer et à la loterie et sustente par la fraude une partie non négligeable de la population.
Cette histoire du jeu dans la France moderne envisage l’activité ludique comme un phénomène social global. Elle montre qu’en parlant des sociétés, les jeux disent souvent la vérité.

Élisabeth Belmas est professeur d’histoire moderne à l’Université de Paris-XIII.

Revue de presse

Jouer autrefois
Essai sur le jeu dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle)
Extraits de presse

LE MONDE (13 octobre 2006)

Ambigu, biribi, lansquenet, hoca ou pharaon : les jeux paraissent envahir la société d’Ancien Régime, rompre les digues fragiles que la réprobation des clercs et la répression des autorités publiques édifiaient contre lui, bouleverser les formes de la sociabilité en inventant de nouveaux plaisirs et de nouveaux lieux pour les satisfaire. Jusqu’à séduire le roi lui-même qui, progressivement et surtout à partir de Louis XIV, finit par taxer les cartes et faire des loteries un moyen de financer l’Etat impécunieux. Et à en croire nombre de contemporains, c’est par le jeu de société que se fait l’entrée dans la société élégante.
En reprenant ce dossier, que ni les analyses de Johann Huizinga et de Roger Caillois ni les monographies consacrées à l’histoire d’un jeu en particulier n’avaient clos, Elisabeth Belmas relève une double gageure. Forte d’une documentation magnifique, elle sait ne pas séparer histoire des jeux (essor des cartes et des jeux de hasard, apparition du jeu de l’oie, transformation des jeux d’exercice physique), histoire sociale des joueurs et histoire juridique et économique du jeu ou du « jouer » comme activité. C’est précisément dans l’entrelacement de ces approches que se dévoile l’importance des activités ludiques dans le Paris du temps.
Mais l’historienne étudie aussi les rythmes de cette inflation ludique galopante et ne s’en tient pas à une anthropologie anhistorique de l’Homo ludens. Elle souligne ainsi le tournant des années 1680-1720 et la part qu’y prennent le théâtre, le roman, la littérature juridique, mais aussi les discussions mathématiques sur le calcul des probabilités et leur influence dans la transformation du regard porté sur le hasard.
Comme celui-ci n’est plus assimilé à la Providence et à l’intervention extraordinaire de Dieu, à chaque lancer de dés ou à chaque distribution de cartes, il peut progressivement devenir objet sur lequel l’esprit humain s’exerce et s’aiguise. Ce glissement de la réflexion sur le jeu, qui passe de la théologie morale à l’analyse scientifique, philosophique ou littéraire, fait de la passion du jeu non plus un péché contre Dieu mais un fléau social, peut-être tout aussi nocif.
Tout se passe ainsi comme si le discours sur le jeu était à l’inverse de son importance sociale et économique. Qu’il brasse des sommes considérables, fasse circuler la monnaie, crée des emplois n’y change rien : le jeu reste souvent un enfer.

Olivier CHRISTIN

LIBÉRATION (15 juin 2006)

Bien autant que les sociétés contemporaines, les sociétés d’Ancien Régime ont la passion du jeu sous toutes ces formes. C’est ce que montre le livre d’Elisabeth Belmas, appelé à devenir une référence incontournable sur le sujet. La Renaissance avait encore une nette préférence pour les jeux d’extérieurs, plutôt violents comme les tournois, où les hommes pouvaient montrer leur bravoure et leur virilité. Moins brutal, le jeu de courte paume (ancêtre du tennis) se répandit au XVIe siècle, dans une société aristocratique qui se sépare de plus en plus de ses racines féodales. Le goût pour ce jeu très codifié, où l’analyse de la stratégie de l’adversaire et la maîtrise de soi comptent beaucoup, participait de ce mouvement si caractéristique de la Renaissance de domestication des passions et de maîtrise des comportements. Mais son aspect physique ne pouvait plaire qu’à une société «que ne rebutent ni les odeurs fortes, ni lapromiscuité des tripots». Cela ne convenait plus au nouveau modèle de sociabilité urbaine et le jeu de courte paume déclina à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle au profit des divertissements de salon. Elisabeth Belmas insiste sur le rôle de la noblesse dans cette évolution, car la Cour, toujours plus nombreuse, se mit à tromper son ennui avec les jeux de hasard, n’hésitant pas à dépenser des sommes considérables. La figure littérale du jeune homme bien né ruiné par le jeu a de solides fondements historiques. Comme souvent, les modes de la Cour gagnèrent la ville et la province, les domestiques, bien au fait des pratiques de leurs maîtres, servant sans toute de «médiateurs ludiques». C’est le triomphe des cartes et du hasard dont témoigna l’édition de nombreux traités de XVIIe siècle. Le hocca, le pharaon, le trictrac, la blanque bien encore la tope et tingue, autant de jeux qui animèrent des soirées passionnées dans tous les milieux sociaux. L’Eglise eut longtemps une attitude ambivalente par rapport au jeu. Il est perçu comme une conséquence du péché originel. L’homme contraint de travailler après avoir été chassé du paradis a besoin de se distraire. Pratiqué avec mesure, le jeu est donc nécessaire. Mais, par nature, il incite à des passions excessives et condamnables. En particulier les jeux de hasard, car ils sollicitent la providence; or, la Bible commande de n’interroger l’arbitrage divin que dans des situations graves. Leur essor remarquable obligea pourtant les clercs à évoluer. Dans ces années cruciales, entre 1680 et 1715, où se préparait une vaste laïcisation de la pensée, les théologiens moraux en arrivèrent à accepter l’idée que «dans le contexte des jeux de chance», le sort n’exprime plus les intentions divines mais qu’il est un simple événement imprévisible provoqué par des lois physiques. Une conséquence importante fut le remplacement progressif de la condamnation religieuse par une condanmation sociale. La littérature s’empara du thème, décrivant avec lyrisme mais aussi réprobation la folie des joueurs invétérés et une société gangrenée par le démon du jeu. Le paradoxe est que les décennies qui précédèrent la Révolution virent un renouveau du discours moral hostile au jeu, nourrie d’un côté par les réticences religieuses réactivées en particulier par les jansénistes, et d’un autre côté par une critique sociale inspirée par Rousseau et les Encyclopédistes pour laquelle le jeu était un facteur de destruction du lien social.
La position de l’Etat a toujours été ambigu et contradictoire. Comme l’Eglise, il était garant d’un ordre social que le hasard ne devait pas perturber. Aussi mit-il sur pied un arsenal juridique et surtout une police des jeux très active pour empêcher l’organisation de jeux clandestins. Mais il devint lui-même un grand organisateur avec l’invention des loteries royales. La loterie était très en vogue à la fin du XVIIe siècle et les Etats s’en arrogèrent souvent le monopole pour financer les guerres. La monarchie, après de multiples tentatives plus ou moins réussies, créa la Loterie royale de France en 1776 dont le principe était contraire à l’esprit de la législation, puisqu’elle reposait sur le pur hasard et des paris d’agent. Le succès fut très vite considérable et la Loterie devient un événement attendu anxieusement par les parieurs, drainant des sommes considérables au profit d’une monarchie aux abois. Même les événements révolutionnaires ne détournèrent pas la passion des joueurs: deux jours après la prise de la Bastille, un vaste public parisien assistait comme à son habitude au tirage mensuel! La Convention supprima la Loterie pour des raisons idéologiques, la jugeant «un fléau inventé par le despotisme pour faire taire le peuple sur sa misère en le leurrant d’une espérance qui aggravait sa calamité». Mais le peuple avait faim de loterie et l’Etat avait encore des problèmes financiers. En conséquence, en 1797, la Loterie nationale fut rétablie. Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle existe encore aujourd’hui…

JEAN-YVES GREN1ER

L’EXPRESS (17 août 2006)

L’historienne Elisabeth Belmas s’attache aux évolutions du jeu dans l’Hexagone du XVIe au XVIIIe siècle

«On sait que le jeu fleurit en fonction directe du sous-développement », a écrit Jean Baudrillard en 1969. Il faudrait donc attendre de l’évolution des sociétés une extinction progressive de la propension à jouer. Cette assertion est fausse à toutes les époques, et particulièrement à celle qu’étudie l’historienne Elisabeth Belmas, la France du xvie au xvIiie siècle. Au moment où sont posés les fondements de l’Etat-nation moderne, la France connaît une explosion des jeux – et singulièrement des jeux d’argent. Au point que Diderot, dans l’Encyclopédie, présente le mot « jouer » en ces termes: «C’est risquer de perdre ou de gagner une somme d’argent, ou quelque chose qu’on peut rapporter à cette commune mesure, sur un événement dépendant de l’industrie ou du hasard.» Ainsi Diderot couvre-t-il la gamme des jeux les plus répandus, du jeu de hasard au jeu de compétition. A l’article «jeu » du même ouvrage, le chevalier de Jaucourt y discerne « une espèce de convention […] dans laquelle l’habileté, le hasard pur ou le hasard mêlé d’habileté, selon la diversité des jeux, décide de la perte ou du gain, stipulé par cette convention ». Au milieu du XVIIIe siècle, un glissement sémantique tend donc à réduire le jeu au gambling anglais, au pari.
La réflexion sur le jeu s’est alors délivrée de la pensée religieuse, laquelle, catholique ou protestante, dénonçait dans le recours au hasard un détournement du sort, « procédé extraordinaire par lequel Dieu fait connaître sa volonté aux humains ». Le pari de hasard n’est plus vu comme une profanation de l’essence même du sort. La manifestation du hasard est à présent considérée comme une conséquence d’enchaînements physiques. Et les recherches mathématiques de Pascal ou de Bernouilli, qui signent l’essor du calcul des probabilités et rendent le hasard à une nature laïque, «entraînent durant la seconde moitié du XVIIe siècle une véritable réévaluation intellectuelle du jeu». Mais, pour les hommes des Lumières, «la passion du jeu » reste «une des plus funestes dont on puisse être possédé » (Diderot), « une passion avide dont l’habitude est ruineuse» (Buffon).
Face à cette irrésistible montée, l’Etat cède à la tentation de la répression — c’est l’édit de 1629 pris sous Louis XIII — puis choisit des interdictions au coup par coup, oukases contournés par la création de jeux approchants, présentés sous un nouvel habillage : une stratégie à présent devenue pratique commerciale des organisateurs institutionnels et le ressort du succès des jeux de grattage ou de tirage. Mais l’Etat voit rapidement le profit qu’il peut tirer des jeux d’argent. Le XVIe siècle connaît l’émergence des loteries ou « blanques » en Europe. La première loterie publique française est organisée par François Ier en mai 1539. Les années 1715-1776 sont leur âge d’or. A partir de la Régence, elles prolifèrent en se diversifiant: «L’Etat royal, qui en est le maître, les multiplie pour son propre compte tout en autorisant de nombreuses loteries privées, charitables ou de commerce. » C’est l’un des multiples griefs que les intellectuels formulent à l’encontre du régime, souligne Elisabeth Belmas : « Si le jeu menace l’individu, la famille et la société, la faute en incombe à la monarchie, d’un côté incapable d’appliquer les lois qu’elle édicte, de l’autre bénéficiaire des honteux profits de la Loterie royale de France. On ne pourra réformer l’un sans toucher l’autre. » Ainsi la frénésie du jeu nourrira-t-elle l’esprit de révolution.

Paul YONNET