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Fabrice | ERRE

Composante singulière du débat démocratique depuis deux siècles, la satire politique fait régulièrement l’objet de vives controverses. La caricature en poire de Louis-Philippe constitue un élément fondateur de cette tradition française, saluée en son temps par Victor Hugo ou Stendhal, et figure à ce titre au cœur de nombreuses études et expositions au début de notre XXIe siècle. Son succès exceptionnel invite à la considérer non comme un détail mais comme un objet historique. En  antithèse du soleil louis-quatorzien, cette « Poire de processive mémoire » (Baudelaire) incarne une certaine idée de la civilisation bourgeoise, dont le triomphe nourrit encore aujourd’hui l’animosité des satiristes.

Revue de presse

LIVRES HEBDO (22 avril 2011)

L’histoire en forme de poire

Fabrice Erre raconte comment ce fruit est devenu la caricature de la bourgeoisie.
Pourquoi la poire? Pourquoi cette forme associée au visage de Louis-Philippe est-elle apparue au début de la monarchie de Juillet (1830-1848) au point d’en devenir la représentation subliminale? Ces questions ont fourni au jeune historien Fabrice Erre (né en 1973) la matière d’un livre très original qui entraîne le lecteur du côté de la caricature politique.
A l’origine de ce dessin, il y a non pas Daumier mais Charles Philipon. L’homme possède un culot monstre, un sacré coup de crayon et il crée deux périodiques, La Caricature et Le Charivari, qui feront beaucoup pour le succès de cette histoire en forme de poire. Autour de cette image piriforme se construisent une identité et une conscience de classe. La poire, c’est le bourgeois, le «Philipotin», mélange de Louis-Philippe et de Félix Potin – qui ne connaîtra le succès qu’à la fin du XIX’ siècle –, dont l’archétype est justement l’épicier. Mais la caricature vise aussi les grosses légumes de la politique. Le «juste milieu» prôné par Louis-Philippe devient le ventre. «Après le bourgeois, le juste milieu se calque lui aussi sur un contour en forme de poire.» Le roi succombe à la dégradation. L’identification du souverain et de son régime à une poire devient familière aux Français. Le grotesque affiche le vrai. La «poire tyrannique et maudite» – dixit Baudelaire – s’affirme comme la représentation d’une politique. La poire se transforme en boulet pour la France. Aussi un désir de contestation, face à un pouvoir impuissant se fait jour. C’est ainsi qu’apparaissent des poires-graffitis sur les murs de Paris, une sorte de motif vivant appelé à un bel avenir. L’objet satirique devient symbole. Helmut Kohl puis Edouard Balladur seront aussi, par la suite, caricaturés en poires…
En appui de sa démonstration sémiologique, Fabrice Erre cite des extraits de nombreuses œuvres littéraires oubliées, des pièces, des articles ou des poésies et propose bien sûr nombre d’illustrations de ces ventrus et repus incarnant les bourgeois du Parlement. « Bien qu’étant devenu le pivot de la société moderne, notamment sous la monarchie de Juillet; premier régime “bourgeois” ou identifié comme tel, il traîne derrière lui la marque infâmante du ridicule.» Souvenons-nous de la publicité de la Renault 14 dans les années 1970 avec sa forme de poire qui annonçait son échec commercial… auprès des bourgeois justement.
Au fil du temps, la poire signifie «attention virage bourgeois». Il n’est pas dit que nous soyons sortis de l’ère de la poire… En tout cas, le lecteur suit avec avidité cette épatante exploration d’une image qui a presque traversé deux siècles… Quant à l’expression « passer pour » ou «être » une poire ausens de niais, elle apparaît plus tard, dans les années 1880, chez Courteline, allusion à la mollesse du fruit mûr qui tombe tour seul de l’arbre comme le dupe tombe dans le piège qui lui est tendu…

Laurent LEMIRE

PAGES DES LIBRAIRIES
(avril-mai 2011)

Poire bourgeoise
Le Règne de la poire, de Fabrice Erre, est un brillant esai d’histoire politique et culturelle sur la satire politique, élément clé de la vie politique française… qui ne date pas d’hier.

Fabrice Erre n’est pas seulement un auteur de bandes dessinées (Le Roux, La Mécanique de l’angoisse), il est également docteur en Histoire et a écrit une thèse sur la satire politique. On retrouve dans cet essai sur la poire comme caricature politique, le sérieux, l’érudition qui caractérise habituellement le genre. Sans parler des multiples illustrations qui rendent le propos parfaitement clair et intelligible. À l’époque de la monarchie de Juillet (1830-1848), La Caricature était un journal satirique dont le tirage était assez important. Il avait été créé par Charles Philipon dans le but de défendre la liberté d’expression. Et c’est dans ce journal qu’est née la seule image qu’aujourd’hui encore les Français associent à la monarchie de juillet: la poire. La poire bien sûr, c’est Louis Philippe, c’est la caricature du bourgeois dans toute sa splendeur. Mais pourquoi la poire? C’est tout l’intérêt de cet essai que de décortiquer avec précision pourquoi la poire s’impose comme figure emblématique du régime, et comme étendard de la fronde satirique. La poire, c’est le bourgeois, le ridicule, «l’épicier ventru». L’épicier étriqué à l’esprit hideusement calculateur, obséquieux avec ses clients, ventru et gras du bas qui se laisse guider par son ventre, cynique et satisfait. Ce qui est fascinant, c’est le succès que cette image du bourgeois et de Louis-Philippe symbolisé par la poire a eu auprès des français. Simple et efficace ce symbole perdure encore aujourd’hui. Giscard d’Estaing était représenté comme une poire à l’envers. Quant à Balladur, il raviva les souvenirs d’un passé monarchique mis en évidence par les satiristes qui le caricaturèrent sous la forme d’une poire, alors que Chirac était symbolisé par un poignard. Bref, la satire politique est bien un «fragment de notre culture», comme l’écrit très justement Fabrice Erre.

Noémie Vérot

LE MONDE (10 juin 2011)

Le bourgeois est une bonne poire

En septembre 1831, au coin d’un dessin du journal La Caricature, apparaît un graffiti piriforme associé à Louis-Philippe, roi des FranÁais. Le succès de cette représentation est prodigieux : les images, les articles, les références littéraires, picturales, thé‚trales, les chansons, tous les supports se conjuguent bientôt pour transformer la poire en fruit le plus célèbre de la vie politique.
Fabrice Erre n’est pas le premier à pointer cet extraordinaire succès, mais, dans un essai brillant, vivant, amusant, appuyé sur les citations et les illustrations d’époque, il fait oeuvre inédite en suivant cette représentation dans tous ses développements. Mieux encore : son travail permet de comprendre, au plus près des sources, comment, par enchâssements successifs, parfois naturels, parfois complexes, se construit l’image d’un pouvoir, d’un régime, d’une civilisation.
Pourtant, les rois de France n’avaient jamais eu à se plaindre de la poire. Au contraire, le fruit faisait partie du décor du sacre, à Reims, o˘ le maire offrait au monarque « vins de Champagne et poires de rousselet ». Charles X, six ans avant la première offensive piriforme, bénéficie encore de la corbeille de fruits. La poire, sous le qualificatif de « molle » ou de « pourrie », navigue plutôt dans un registre associé au paysan qui a réussi. Elle ne désigne pas encore le roi imbécile…
C’est dans La Caricature du 26 janvier 1832 que Charles Philipon consacre l’image de Louis-Philippe en poire : en quatre « croquades » successives sur une même planche, le visage du roi se dégrade en fruit. Pourquoi la poire s’associe-t-elle brusquement à Louis-Philippe ? C’est en croisant les sources, les généalogies, les interprétations, jusqu’à obtenir un jouissif effet de saturation – une méthode historique que l’on pourrait comparer à l’accumulation hystérique des gags propre à certains films de Blake Edwards (The Party, par exemple) – que Fabrice Erre répond à cette question.

Le contexte joue son rôle : la liberté d’expression, garantie par la charte adoptée en 1830 par la monarchie de Juillet, permet à un flot de critiques de se déverser sur le pouvoir, par la multiplication des journaux satiriques, notamment illustrés de caricatures, faisant appel à des plumes ou à des stylets acérés – Balzac, Daumier, Desnoyers, Grandville… dans La Caricature, puis Le Charivari, créés par Philipon. Ce n’est qu’en 1835, après que le roi a échappé à un attentat, que la censure va mettre de l’ordre dans ces attaques contre Louis-Philippe.
Le motif de la poire est énigmatique, mais ce mystère même est stimulant pour l’historien. Il s’identifie d’abord à la base sociale du régime, le bourgeois, descendant du paysan parvenu, entre « épicier » et « ventru ». Fabrice Erre pointe ici un phénomène récurrent : comme les aristocrates avaient fait le succès de Figaro, en 1784, se moquant d’eux-mêmes et de leurs privilèges, ce sont les bourgeois – dont Philipon, self-made-man dirigeant ses journaux comme des entreprises performantes – qui se montrent les plus vindicatifs dans la satire de leur propre condition. Cette poire est ensuite la représentation d’une idéologie, celle du « juste milieu », « fureur modérée » qui, depuis l' »enrichissez-vous » de Guizot jusqu’aux doctrinaires soutenant Louis-Philippe, donne son fondement politique au nouveau régime. L’approche graphique de ce « juste milieu » fait alors naître sous les pinceaux la « boulette », contour de profil bourgeois, plus large que haut, qui est déjà, sans le savoir, une construction piriforme.
Enfin, lors de plusieurs procès, de 1831 à 1833, Louis-Philippe finit par s’identifier à la poire. Au début, il n’est que « la chose », ou encore « Monsieur Chose », car les caricaturistes, contraints par la législation, n’ont pas le droit de montrer ses traits « de manière reconnaissable ». Il leur faut forger une autre représentation, qui puisse échapper aux censeurs. On dessine « Quelqu’un », « Il », « Monsieur Juste-Milieu », même « Lolo-Phiphi », mais surtout « Chose », comme on dirait « untel » ou « machin ». La poire n’est que le stade ultime de « Chose » : la chosification du roi débouche sur sa fructification, même sa pirification. Retour ironique de la tradition des deux corps du roi, l’un, traits du souverain protégés par la loi, auxquels personne n’est supposé toucher ; l’autre, corps allégorique, symbolique, formel, donc plastique, engendrant rapidement toutes les déformations. Condamner une poire, ce serait donc reconnaître que le monarque y ressemble…
Désormais, la poire est lancée : ses propriétés plastiques comme ses vertus comiques en font le fruit du succès. On les compte par milliers, corps métonymique et envahissant de l’esprit bourgeois chez Dumas, Flaubert, Stendhal, Hugo (une scène mémorable des Misérables), comme sur les murs de Paris o˘ le graffiti populaire devient motif du paysage urbain. Ce sont bientôt les représentations étrangères qui s’en emparent pour brocarder leur propre pouvoir, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Suisse.
Puis la poire voyage dans le temps, la forme se saisissant au passage de Thiers, pour s’arrêter ensuite sur les traits d’Edward Heath outre-Manche, de Nixon outre-Atlantique, d’Helmut Kohl outre-Rhin, et chez nous de Pompidou, de Giscard d’Estaing (à l’aspect inversé : « Une poire à l’envers, du Philippe-Louis Design », ironise le romancier Claude Courchay), d’Edouard Balladur. On laissera d’ailleurs la conclusion à Jean-Louis Murat, le chanteur-compositeur d’A Bird on a Poire : « Balladur, de face, c’est la poire Louis-Philippe ; de profil, c’est Louis XVI. C’est le retour de l’Ancien Régime. Comme on dit chez moi, j’y vois pas beau… »

Antoine De Baecque