Champ Vallon

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Gérard | TITUS-CARMEL

Un lointain sans âge heurtant de plein fouet l’insaisissable rivage, en face, avant de se perdre derrière la ligne d’un horizon sans distance; un corps tendu à se rompre, planté au seuil de l’infini et qui s’abîme en sa fuite; un personnage gris de perle, aussi, qui se confond en lui-même, noyant les mots venus de pleine solitude pour dire la soudaine immobilité d’un monde qui défait la mémoire, s’il ne la submerge. Et, brochant sur le tout, un silence sans défaut que parachève ce carré de pur abandon au seul souvenir d’un arpent de terre et de tourbe élu, haussé par la langue à la dimension de sa légende.

On dira qu’ici tout est ordonnancé pour être reconnu dans la clarté d’une allée sans tare, comme ouverte par fantaisie dans le désordre naturel de la langue.

Mais cette déambulation ne sera pas une innocente promenade dans un parc à la française: au contraire, elle scande sourdement, jusque dans la distribution de ses planches, la fatale succession des jours qui ruinent notre rêve de présence dans l’«ici-bas déjà» du monde. Ainsi, dans le jeu des calques et des épreuves, comme dans celui des miroirs et des répons, nous retrouvons-nous nus, seulement occupés à mesurer notre ombre qui, sans fin, s’allonge selon l’ordre des jours.

Seul tenant — c’est, à ce titre, écrire l’absence en cela que rendu là où la mémoire renonce, on se découvre seul debout pour nommer son corps et pour prétendre, par manière, être toujours présent au monde.
C’est aussi dire que cette suite de poèmes, que scandent régulièrement apartés et oraisons comme les métopes ponctuent la frise, déroule dans son long bandeau noir le récit de ces moments de pose durant lesquels le regard se fixe au centre d’un jardin clos et sans tare, inaccessible comme il paraît, où les ombres croissent avec le nom des morts. Et que, soumis à la secrète alchimie liant les images qui à la fois la festonnent et la cimentent, c’est continûment que cette litre nous assèche la langue.

La mémoire d’une enfance stupéfaite, toute pétrie de colère, l’irréparable blessure d’un été violent et jaune comme l’or, l’amitié du silence. Aussi le souvenir d’un jardin paré aux couleurs de l’enfer, le grand miroir de l’estran à portée de la main, de l’autre côté du mur, la douleur d’une plaie nouvellement ouverte, la consolation du soir, le guet infini, l’attente. Et l’ombre, toujours, qu’on traîne derrière soi et qui prolonge un corps livré au seul récit d’absence.
Que faire de tous ces bris épars, sinon les ajointer dans l’espace d’un livre, pour que circule du sens où cela, par chance, coïncide encore ? Car lorsque la languefourche dans l’épuisant travail de dire, il reste ce pouvoir-là à l’écriture de combler enfin le vertigineux vide d’ici où rien, décidément, n’est présent.