Champ Vallon

Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Jean-Benoît | PUECH

Dans ses livres précédents, J.-B. Puech a imaginé un écrivain contemporain, Benjamin Jordane, sa vie, ses œuvres et leur glose par des critiques concurrents. Il nous livre ici trois nouvelles études sur son auteur supposé. Une recension de la biographie de Jordane par Yves Savigny, avec rectifications et compléments. Une étude de Sébastien Lemarchand sur l’exposition consacrée à « Jordane et son temps » par l’Université de Bourgogne. Et enfin une étude du même Lemarchand qui nous fait comprendre dans quelle mesure tout le « cycle Jordane » est une transposition de la « vraie vie vécue » de l’auteur réel. Trois entretiens complètent l’ensemble, dont deux, en introduction et en conclusion, reviennent sur ce parcours, de la fiction à ses bases secrètes.

 

J.-B. Puech est né à Aurillac en 1947. Il vit à Orléans depuis 1951. Il a été chercheur au CNRS à Paris (1984-1992), puis maître de conférences à l’Université d’Orléans (1990-2012). Son premier livre a paru chez Gallimard en 1979. Il est dédié à Louis-René des Forêts. Dernier ouvrage paru : La Préparation du mariage, P.O.L, 2021.

Pendant des années, JB Puech a été ce que l’on nomme encore un « théoricien de la littérature » dont la spécialité était l’étude du personnage d’écrivain, tel qu’il se construit dans les médias et l’histoire littéraire, souvent avec sa collaboration plus ou moins active, parfois même sous sa direction, au point qu’on a pu parler de « l’auteur comme œuvre ». Il a publié sur ce sujet, dans des revues, la plupart des études recueillies dans ce livre.
Mais ce qui apparaît grâce à leur rassemblement chronologique, c’est qu’elles n’étaient pour lui que des enquêtes documentaires et préliminaires pour écrire, en marge de son activité de chercheur, une série de fictions consacrées à un auteur imaginaire de son invention, Benjamin Jordane, ainsi qu’à ses œuvres. Cet écrivain de papier est devenu le moyen d’expression ou de rêverie préféré de Jean-Benoît Puech.
On verra donc ici comment l’auteur se risque peu à peu « hors les murs » et comment il se lance dans une aventure plus romanesque et plus personnelle, avec quels bagages, quels moyens de transport, quel viatique littéraire.
Fonds de miroirs : parce que ces études tentent de refléter les œuvres ou les genres considérés (sur Loti, Blanchot, beaucoup de biographies réelles ou fictives, l’entretien d’écrivain et même le Livre de poche), mais que dans le fond apparaît tout de même le critique en personne.
Fonds de miroirs : parce que de l’autre côté des miroirs, il n’y a rien. Mais dans le fond de tout miroir, derrière le reflet de premier plan, on aperçoit son contre-champ. On ne peut traverser le miroir lui-même, mais on peut sortir de ses mirages. Il suffit de se retourner.

Lire le sommaire

Fonds de miroirs
suivi de Maurice Blanchot tel que je l’ai connu
Le sommaire

Préface

Inventer des écrivains

La création biographique

Romanesque, mensongère ou fictieuse ?

L’auteur en représentation

Préparation de l’entretien

Poches de ma jeunesse

Fiction et fabulation
Maurice Blanchot tel que je l’ai connu

Circonstances

Après la publication de ma biographie de Benjamin Jordane, l’auteur de L’Apprentissage du roman (Étampes, 1947 – Aurillac, 1994), j’ai reçu d’un correspondant anonyme mais bienveillant une lettre qui me signalait plusieurs incohérences dans mon récit. Je me suis donc lancé dans une nouvelle enquête. À Morsang-sur-Orge, à Fontainebleau, en Touraine et à Saint-Simon (Cantal), j’ai rencontré des proches de l’écrivain que je n’avais pas encore consultés. Je retranscris, dans ce livre, leurs témoignages contrastés. Ils montrent que Jordane s’était construit, en amont de ses fictions, une vie imaginaire si vraisemblable que je n’avais rien soupçonné.

Mais pourquoi, de sa part, une telle affabulation ? J’ai voulu remonter le cours du roman de sa vie pour retrouver, derrière les aveux étudiés de mon fictieux modèle, la vérité historique. Mes recherches m’ont finalement mené dans sa maison de famille, en Haute-Auvergne, et jusqu’aux sources de la Jordanne, dans la verte vallée dont il portait le nom. Le lecteur sera peut-être surpris, comme je le fus moi-même, par les révélations de la fin du livre. Le dernier témoin qui les a permises ressemblait comme un frère à Benjamin Jordane et n’est autre, sans doute, que mon discret correspondant.

Lire un extrait

Jordane revisité
Extrait (pp. 4-26)

«La littérature et la poésie d’alors étaient peu personnelles; les auteurs n’entretenaient guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires: les biographes s’étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l’histoire d’un écrivain était tout entière dans ses écrits.»
Charles Augustin Sainte-Beuve, Portraits littéraires (Pléiade, I, 678).
1

Je ne suis pas biographe. C’est pourquoi aujourd’hui, le 29 mai 2003, j’entreprends simplement le récit de mon enquête sur la vie de Benjamin Jordane. Cette enquête fut une véritable aventure pour moi qui n’ai guère eu l’habitude, jusqu’à présent, que la littérature me conduise au-delà de ma bibliothèque (je ne m’en vante ni ne m’en plains). Aventure encore littéraire, cependant, puisqu’elle a pour but la meilleure connaissance d’un écrivain qui fut mon ami; mais aventure sentimentale aussi, et peut-être même, si j’osais le grand mot un peu à l’abandon, aventure de l’esprit.
Tout a commencé par la lettre qu’un lecteur curieusement anonyme m’a adressée quelques jours après la publication de mon précédent livre, Présence de Jordane, en septembre 2002. Elle était postée de Paris et tirée sur une imprimante ordinaire. Aucun indice ne me permettait d’en identifier l’expéditeur. Son contenu, en revanche, était lourd de conséquences pour moi. Elle me signalait, avec beaucoup de délicatesse, une incohérence dans ma narration.
Dans la première partie de Présence de Jordane, sous le titre de «Jordane et moi», je donne un bref témoignage de mes relations avec Benjamin Jordane, l’écrivain dont j’ai publié plusieurs œuvres inédites. Je propose aussi une esquisse biographique de l’auteur de La Bibliothèque d’un amateur, de L’Apprentissage du roman, de Toute ressemblance… Je rappelle que son père, Pierre-Henri, était officier dans les troupes françaises d’occupation en Allemagne, après la seconde guerre mondiale. Puis j’écris que Jordane a été conçu à la frontière suisse, à Stein-am-Rhein, en 1946, lors du voyage de noces de ses parents sur les bords du lac de Constance (p. 14). Il serait donc le premier des fils Jordane. Mais plus loin, je dis bel et bien que c’est son frère qui est l’aîné (p. 20). À moins d’imaginer que ce frère soit né avant le mariage évoqué, chose impensable dans un tel milieu, il y a là, en effet, une sérieuse «incohérence». Je ne l’avais pas remarquée. Je tenais bien sûr de Jordane lui-même cette information sur les circonstances de sa conception. Mais cette confidence, que seuls ses parents pouvaient lui avoir faite, me semblait beaucoup trop intime pour être mensongère. Une ou deux phrases, à peine un embryon de récit, m’avaient tellement étonné que je ne pouvais mettre l’événement évoqué en relation avec le reste de la vie de mon interlocuteur. Une telle information, que je trouve un peu inconvenante, sinon franchement indécente, ne serait-ce que dans la mesure où elle n’est, en principe, jamais communiquée, et qu’elle semble ne pas pouvoir l’être par celui qui en est le principal intéressé (à peu près comme est impossible l’évocation de ses dernières pensées par un mort), détourne encore mon regard du contexte biographique dont elle dévoile l’origine. L’œuvre de Jordane témoignait bien, parfois, d’une intelligence un peu contournée, voire retorse, mais son auteur me semblait, dans la vie, l’homme le plus spontané qu’il m’ait été donné de connaître et d’apprécier, si bien qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit de ne pas le croire. Je l’avais cru aussi, probablement, parce que dans son œuvre je l’avais confondu avec les personnages de cadets (sinon dans la nouvelle intitulée «Frère-des-Loups» dont le héros, qui partageait avec l’auteur un grand nombre de caractéristiques, était explicitement l’aîné de deux garçons). On aura compris que la grande majorité des informations dont je disposais alors pour composer ma chronologie me venait de Jordane lui-même. Or je n’avais jamais eu de raison de douter du moindre de ses propos. Pourquoi l’aurais-je fait? Ses fictions mettent souvent deux frères en scène et le lecteur identifie l’auteur au cadet, à une exception près, je l’ai dit. Enfin son prénom même prédispose à penser qu’il est le plus jeune. Au sujet de son frère, surtout, rien ne me portait à suspecter quoi que ce soit, car je l’avais déjà rencontré, en 1978.
Voici comment. Lors d’un déjeuner place du Martroi à Orléans, j’avais confié à Benjamin Jordane mon intention de changer de voiture. Il m’avait appris que son frère était garagiste et suggéré de m’adresser à lui. Laurent Jordane était propriétaire, à Étampes, d’un garage spécialisé dans le matériel agricole, mais il possédait aussi, à la sortie de la ville, dans la zone industrielle, sur la route de Paris, presque en face du domaine de Jorre, un parc important de voitures d’occasion. Physiquement, il paraissait plus mûr que Benjamin, parce que son front était un peu dégarni et son visage rebondi comme celui d’un habitué des déjeuners d’affaires ou des agapes de fin de rallye. Son activité professionnelle dans cette concession John Deere aux portes de la Beauce, le cottage où il habitait avec sa famille dans une banlieue très «Île-de-France», la voiture dans laquelle il nous avait conduits de l’une à l’autre pour me montrer un modèle à vendre qu’il avait gardé dans les communs où étaient rangées trois superbes voitures de sport, dont une XK120 surnommée «Bagatelle», tout cela contrastait avec la situation plus incertaine de mon ami, alors «jeune chercheur» (plus très jeune à dire vrai, tant il avait erré de-ci de-là avant de revenir aux études, mais cette errance l’avait retenu du côté de ma propre jeunesse). À la suite de cette vaine visite, j’avais toujours parlé à Jordane de son frère Laurent comme de son aîné. Non seulement Benjamin ne m’avait jamais détrompé, mais encore il m’avait raconté, sur le ton de la confidence, quelques anecdotes où il apparaissait bien comme le petit dernier. Ainsi la différence entre la réalité et la fiction passait pour lui, comme pour moi, par celle de l’âge des deux fils Jordane.
Je n’avais jamais repris contact avec le frère de Benjamin, mais après la lettre dont j’ai parlé, je voulus de nouveau m’adresser à lui. J’en aurais le cœur net. Je l’appelai à Saclas un dimanche de fin septembre, juste avant l’heure du dîner, pour prendre rendez-vous. Je lui expliquai que je préparais une biographie de son frère et que j’avais besoin de quelques informations. Il me répondit qu’il était de service pour toute intervention d’urgence sur l’autoroute et qu’il attendait un appel important sur une autre ligne. Que voulais-je savoir? Il me confirma que son frère était bien l’aîné. J’osai tout de même ajouter qu’il me semblait que Benjamin m’avait dit le contraire. Il me répondit que je devais faire erreur. J’insistai sottement mais il me rappela, sans s’irriter le moins du monde, que les dates étaient les dates, qu’elles figuraient sur les papiers d’identité et qu’il pouvait me montrer le livret de famille. Lui était né en 48 et Benjamin en 47. Pour plus d’informations sur son frère et ce qu’il écrivait, il valait mieux que je m’adresse à des gens de son milieu. Si je voulais acheter une belle «sportive», en revanche, ou une bonne «routière», que je lui téléphone, c’était sans problème. Je le voyais déjà frappant du bout du pied, machinalement, le pneu d’un 4×4.
Peu après, cependant, j’ai été pris d’un soupçon concernant d’autres informations que je détenais de Benjamin Jordane, surtout celles que j’avais communiquées au public dans mon livre. Je craignais qu’elles ne soient fausses elles aussi. Je dois reconnaître qu’on ne s’improvise pas biographe impunément. Il me fallait au moins vérifier certains propos en confrontant plusieurs témoignages, comme mon mystérieux et méticuleux correspondant m’invitait à le faire. Par chance, je ne suis pas de ces contemporains qui prétendent que tout est fiction. Une date est une date. Un témoignage, une autobiographie, une biographie, un reportage, un guide ou un récit de voyage, un rapport de police ou de stage en entreprise ne sont pas des romans. S’ils inventent, ils nous mentent. Le roman au contraire peut fort bien inventer pour dire la vérité. Pour moi, ni l’élaboration d’un style (ou de plusieurs) ni les constructions narratives les plus complexes, auraient-elles recours à des formes réservées en principe à la pure fiction, ne sont de même nature que l’imagination. L’invention formelle n’implique pas l’infidélité à l’Histoire, qu’elle soit collective ou individuelle. Il faut une conception bien faible de la Fable pour ne pas la distinguer avec rigueur de la réalité. Je crois à la très haute vérité de l’Être (ou du devenir, ou du revenir, on le verra j’espère), mais à la plus basse vérité vérifiable, je crois également.
J’ai donc envisagé, dès octobre, de consulter de nouveau le corpus accessible des écrits intimes, et même d’autres documents, notamment les photocopies des albums photographiques. J’ai décidé surtout de revisiter la vie même de Jordane, j’ai identifié les témoins du premier cercle et j’ai entrepris de les rencontrer.
Ma brouille récente avec un autre spécialiste de l’œuvre, Stefan Prager, et avec maître Marcilly, l’ayant droit de Jordane, qui a préféré prendre le parti de mon collègue, m’a empêché de leur demander de l’aide. Je suis néanmoins parvenu à établir que certaines informations, reçues et transmises innocemment voire naïvement dans mon livre, étaient fausses en partie ou en totalité. La réalité était soit déformée, soit inventée. J’entrerai plus loin dans le détail de ces déformations ou inventions, mais je dois sans plus tarder révéler qu’aux fictions de Jordane données comme telles dans ses romans et recueils de nouvelles, il faut désormais ajouter la fiction de sa vie elle-même telle que je l’ai rapportée dans ma première et rapide «biographie». J’avais alors relevé de nombreuses invraisemblances sociales ou psychologiques, mais nullement des incohérences factuelles. Lorsqu’une fiction ne se désigne pas comme telle par l’indication générique «roman», on la considère comme un mensonge et cette espèce de mensonge relève plus particulièrement de ce que l’on nomme la «mythomanie». Mon enquête montre que le cas de Jordane est un peu plus complexe dans la mesure où le mythe est soigneusement contrôlé (à une exception près, et elle est essentielle: l’accroc à propos de sa conception à partir de quoi j’ai commencé à défaire le tissu biographique), et surtout élaboré dans un rapport très étroit avec l’œuvre elle-même. Enfin je tente de comprendre pourquoi Jordane a éprouvé le besoin de se reconstruire avec minutie une vie qui n’était pas tout à fait la sienne, de la bibliothèque paternelle recomposée aux albums de photographies sélectionnées, en passant par des aveux très prémédités.

*

Benjamin Jordane. Notre première rencontre eut lieu en octobre 1977, à Orléans. Orléans, Orléans-de-la-Loire! Syllabes pleines d’oxygène et d’énergie! Vieux ors et gloire des ans! Vert-de-gris des pavés et des anneaux d’ancrage sur le quai de Recouvrance, frondaisons argentées puissamment poussées par le long vent des îles, bleu délavé du fleuve féminin fidèle au bleu du ciel pommelé de blanc, etc. Je ne peux écrire ce nom riche d’une histoire de manuel scolaire aux couleurs fanées sans entendre la jolie chanson que fredonnait ma grand-mère sous la charmille au fond de son jardin d’Auteuil: «Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme…» C’est à Orléans que m’est apparu Benjamin Jordane, sur la terrasse supérieure de l’École de la Chambre de commerce et d’industrie du Loiret, au-dessus du large fleuve aux courants transparents mais aux sables mouvants, non loin du pont de Vierzon. Nous avons travaillé tous deux pour cette école, lui pendant deux ou trois semestres et moi pendant huit ans.
Je n’avais pas trente ans mais je ne voulais plus devenir écrivain. Je travaillais au Service Formation de la C.C.I., place du Martroi, et je devais me rendre à l’École technique, rue de l’Abreuvoir, plusieurs fois par semaine. Je garais ma voiture (ma 2CV blanche qui avait visité tous les États-jouets d’Europe occidentale: Luxembourg, Andorre, Liechstenstein…) dans le garage d’en bas, au bout du quai du Roi. J’imaginais qu’on m’avait accordé «au château» l’audience que je sollicitais de longue date. J’empruntais l’escalier qui grimpait le long des jardins suspendus, entre les remparts de lierre et de rosiers sauvages, pour gagner le bureau de madame Praslin-Mazet. Je ne faisais antichambre que le temps de feuilleter la dernière publication du magazine de la CCI ou La République du Centre. J’aimais l’autorité et l’élégance discrètes de notre directrice. Ses fenêtres dominaient les jardins du quartier, les quais à l’emplacement de l’ancienne piscine, le fleuve et le val. J’apercevais dans le lointain, sur l’autre rive, à côté du Parc floral de La Source, les grands cèdres du Clos. Un jour d’automne, alors que j’arrivais en haut de l’escalier, je vis sur la terrasse supérieure une demi-douzaine de Japonais et de Japonaises qui se pressaient les uns contre les autres, non sans éclats de rires, en vue d’une photographie de groupe devant le bassin couvert de feuilles rousses, la rocaille parcimonieuse et la fontaine aux nymphes engourdies. L’intervenant, comme nous disions à l’École, un peu plus grand et plus âgé que moi, la mèche noire sur l’œil gauche, tournait et retournait un vieux Voigtländer à soufflet qui enchantait visiblement ses admiratrices. Je me proposai comme opérateur pour qu’il puisse figurer au milieu de ses fans aux souriants visages d’enfants du ciel, sanglés dans de voyants costumes ou des tailleurs de techniciens supérieurs. Il m’en remercia et il se présenta. Il se nommait Jordane, Benjamin Jordane. Il m’expliqua qu’il animait un stage de communication pour les cadres étrangers d’une usine de produits de beauté, tantôt à l’École, tantôt dans l’entreprise construite à la lisière de la forêt d’Orléans. «All the world is a stage!» ajouta-t-il avec le ricanement diabolique d’un héros de Edgar P. Jacobs ou de John Buchan. Mais il me dit aussi un mot de Verlaine et du décor en fade papier peint de la photographie que j’allais prendre. Le groupe insista pour qu’il forme un couple avec une jeune femme qu’il nommait en souriant «Madame Chrysanthème». Quel animateur! De telles allusions littéraires n’étaient pas très fréquentes chez le personnel du Service Formation, mais madame Praslin-Mazet devait trouver «très classe» qu’il donne une French touch à l’efficacité de ses interventions. J’ai cette photo en ce moment sur mon bureau. On dirait que sur les branches se sont posées des myriades de papillons aux ailes jaunies. Jordane a l’air heureux au milieu de ses stagiaires. Qui regarde-t-il à travers les yeux du photographe?
Dans les années qui suivirent cette première rencontre, nous nous revîmes trois fois à Orléans, une fois à l’École et les deux autres, pour déjeuner, à la Chancellerie, place du Martroi. Il sembla rassuré lorsque je lui répondis que je n’étais pas, malgré mon nom, originaire du pays de mon père (je comprends à présent que ce pays, c’était précisément celui de Benjamin). Il me confia qu’il avait obtenu l’emploi qui nous avait permis de nous rencontrer grâce à des amis mais qu’il préparait surtout, à Paris, une thèse sur un mathématicien et romancier peu connu, Raymond Sandé, un contemporain et rival de Jules Verne, maître des trois Roussel (le musicien, le peintre, le dramaturge), auteur de L’Étrange Expédition de Larsen Olafson, un roman «d’éducation et de récréation», et dans le domaine scientifique, d’un génial traité «pré-gödelien», Sur de fausses figures. Jordane m’invita à Paris, rue de la Tour, où se trouvaient alors les Hautes Études, pour la soutenance de ce travail qui ne se limitait pas à une monographie approfondie concernant l’extravagant personnage, mais qui était aussi une réflexion théorique très audacieuse sur les échanges de bons procédés entre la science et la fiction. Dans le prestigieux jury se trouvait son patron, Frédéric Lestrade, qui l’accueillit peu après dans son laboratoire. Les sentiments qui unissaient les deux hommes furent assez forts pour que, des années plus tard, la démission de Jordane ne les sépare pas en profondeur.
Pour fêter son entrée au CNRS, Benjamin donna une soirée près d’Orléans au début d’un été, en 1982 probablement. Je compris assez tôt que la propriété où la fête avait lieu appartenait aux parents de son amie de l’époque et qu’ils la leur avaient prêtée pour l’occasion (je crois qu’il s’est aussi inspiré de ce cadre enchanté pour sa nouvelle «Aux armes de Réaltie»). La soirée avait commencé en fin d’après-midi par un cocktail sur la terrasse, elle avait continué par la projection, dans les vastes greniers aménagés, de La Splendeur des Amberson, le film de Welles dont il avait loué une copie en 16 mm (il n’existait pas encore, à l’époque, d’enregistrements pour home cinema). Un bal avait suivi, sur un immense plancher posé devant le jardin d’hiver, et s’était terminé par un feu d’artifice tiré d’une île pacifique. Il faisait les présentations devant le buffet, commentait en quelques phrases son film préféré, dansait le rock’n’roll, mais aussi la valse et le tango avec l’aisance d’un habitué des rallyes des beaux quartiers, des clubs de la capitale ou de la Villa Turque dont il a, sous un autre nom, reconstitué le cadre dans «Un beau parleur». Je me souviens que j’avais été très surpris de la différence entre son apparence à l’École technique – très négligée, me semblait-il, dans sa toilette; il n’était même pas rasé et portait de vieux pantalons de velours – et celle qu’il avait ce soir-là dans son costume un peu froissé de lin gris perle, ainsi que par le cadre où il se pavanait sur une pelouse, avec une exagération ironique que je ne perçus pas immédiatement. Son patron était là, et quelques membres de leur laboratoire. J’entendis Frédéric Lestrade s’étonner de découvrir «chez notre Benjamin» ce côté «Gatsby», ou «Petit Gatsby». J’aurais mieux compris qu’un proustien compare notre jeune homme avec le personnage pervers d’Octave qui, dans la Recherche, cultive les trompeuses apparences d’un cercleux obsédé par le cuir des plus rares reliures et celui des harnais les plus imprévus. Je le retrouvai seul, à l’aube, en bas du parc qui descend vers la rivière, sur la rotonde de briques roses, alors que je le croyais en compagnie de l’une ou l’autre des jolies femmes qu’il avait invitées et qui se l’étaient disputé toute la soirée (ou même en compagnie de deux à la fois). Il m’entraîna sur le chemin qui longe la rivière, sous les arbres aux branches contournées, et il me suffit de quelques mots pour provoquer ses confidences. Je découvris alors un troisième aspect du personnage, fatigué, frileux, fragile, doutant de lui-même et des autres, mélancolique. Il ne put retenir, cependant, une de ces phrases qui changeaient le monde en son petit théâtre: comme je lui faisais remarquer que les aulnes miroitaient à la lueur d’un rayon de lune, il me dit qu’il avait fait vernir, pour la fête, toutes les feuilles du chemin! Je lui proposai, tant il frissonnait de froid, mon foulard de soie et le shetland que j’avais pris dans ma voiture. Il accepta le foulard, non sans me complimenter exagérément pour sa qualité. J’étais devenu le dévoué costumier de notre metteur en scène.
Je l’ai connu, je crois, sous tous ses aspects, changeants et contradictoires. Souvent, ce qu’il racontait de son histoire semblait si manifestement emprunté à des livres qu’averti aussitôt par une sorte d’effroi je devais faire effort pour éviter de douter. Peu à peu je compris toutefois que ces citations ne donnaient pas le change sur une réalité qui lui aurait manqué, mais constituaient un détour pour dire le plus intime. Sous un visage souriant, il découvrait parfois le masque d’un être déchiré qui demandait secours sans réussir à indiquer où il se trouvait. J’ajoute qu’il usa de toutes ses capacités de séduction pour que je m’attache à lui, cultivant cette ambiguïté sociale et psychologique qui m’a toujours intrigué. Il a dû décider assez vite que je serais, non pas l’un de ses meilleurs amis, mais l’un de ses trois ou quatre témoins privilégiés, sans doute à cause d’une certaine malléabilité de mon caractère. Je me demande s’il ne prévoyait pas déjà qu’un jour j’écrirais quelque chose sur son œuvre et sur sa vie. Il devait croire que je serais à la hauteur de ce qu’il devint, lui. Je me demande même, aujourd’hui, s’il ne s’était pas «coupé» volontairement dans ses confidences, dans l’espoir qu’après avoir accrédité sa biographie imaginaire, je m’aventurerais dans ses coulisses et finalement révélerais qu’elle n’était qu’un rôle sur la scène du monde. Il aurait alors choisi comme mensonge révélateur du reste celui de l’aînesse du frère parce qu’il était très présent dans son œuvre et parce qu’il sentait que j’avais moi aussi besoin de cette sorte de père secondaire. Oui, assurément, j’avais besoin d’une sorte de frère aîné, moins intégré que moi à la vie sociale, plus indépendant et plus audacieux.
Dès la fin des années quatre-vingt, en effet, l’ensemble de son œuvre me requit profondément. Je ne me contentais plus de l’évoquer à voix basse avec mes amis. Je lui consacrai plusieurs études. J’entrepris enfin, seul puis avec l’aide de Stefan Prager et l’accord de l’ayant droit, maître Marcilly, notaire à Fontainebleau, l’édition d’une grande partie de ses inédits. J’avais annoncé, dès ma présentation du recueil de ses notes de lectures, La Bibliothèque d’un amateur, l’évocation de sa vie. Je pensais à une chronologie sommaire ou même à une vie résumée en ses grandes périodes. Je ne me suis décidé qu’assez tardivement à donner quelques repères biographiques et j’ai finalement écrit «Jordane et moi». Je n’ai pas pu m’empêcher de me faire figurer dans mon ébauche de récit. Il est vrai que j’avais été un familier de mon personnage comme Boswell l’avait été de Johnson, dans son inépuisable ouvrage qui est plus un témoignage personnel qu’une vie canonique. Il est vrai que j’avais envie de présenter les coulisses de mon travail, comme l’a fait Symons dont le récit des recherches pour sa Vie de Corvo est plus passionnant que le «précis pavé positiviste» (Prager dixit) d’un historien trop effacé. Mais ces prestigieux modèles ne m’ont pas porté chance. J’ai dit pour commencer qu’il me fallait… recommencer.

*

Au début de ce rapport d’enquête, je dois solliciter l’indulgence du lecteur qui ne connaîtrait pas mes ouvrages précédents (sinon l’indulgence de tous mes lecteurs). Je l’ai dit, je ne suis pas biographe et encore moins historien de formation. Mais il faut savoir aussi que je ne suis pas un écrivain professionnel. Maître de conférences en Lettres modernes dans une faculté de province, j’ai édité, comme beaucoup de collègues, et pour mériter mon emploi, quelques inédits d’un écrivain presque posthume. À mi-chemin de ces travaux universitaires et d’une écriture plus personnelle, j’ai publié un petit ouvrage sur Louis-René des Forêts où j’ai rassemblé des extraits du journal que je consacrais à l’auteur du Bavard et trois études universitaires que j’avais écrites à propos de ses œuvres. Le seul livre que j’ai écrit et qui pourrait sembler répondre à des ambitions littéraires s’intitule Voyage sentimental. Comme le titre l’indique, il n’est pas très personnel. Il ne fait pas cent pages et j’en ai été si peu satisfait que je l’ai réécrit dès qu’un éditeur, Jean-Pierre Boyer, m’a proposé de le rééditer. La nouvelle version ne me semble, hélas, guère plus réussie que la première. C’est justement parce que je ne suis pas un véritable écrivain que je donne à mes écrits un tour trop littéraire. Je me suis toujours senti à l’aise oralement, pendant les cours par exemple, malgré la fragilité de ma voix, ou dans la conversation ordinaire, voire dans la correspondance, surtout sur le Net. À l’écrit en revanche, l’absence d’interlocuteur déterminé, la présence plus sensible du langage lui-même qui s’ensuit, comme si la densité du verbe était inversement proportionnelle aux nécessités de la communication, et surtout le fait que l’oubli des propos soit moins immédiat, ces propriétés de l’écriture me gênent et me déplaisent. C’est l’oubli dans l’échange qui me sauve de tout. «Oubli, généreux oubli, je te dois la survie!» Mais cette fois je dois continuer, ici, à servir la mémoire d’un mort. Cette fois je suis obligé de corriger mes erreurs passées. J’écris pour effacer quelques traces trompeuses. Et je voudrais le faire en journaliste appliqué. Comme je vais surtout transcrire des conversations et que je n’ai pas l’habitude du style direct qui est l’apanage des romanciers ou des dramaturges chevronnés, je préviens mon lecteur que j’utiliserai surtout, convention pour convention, un style indirect plus ou moins libre. J’entends par là que je vais sûrement mêler les tics de mes interlocuteurs et les miens, ou bien pire: les cumuler (je n’ai pas dit que je n’avais pas de style, j’ai dit qu’il m’était désagréable, comme ma graphie d’ailleurs). Quels que soient mes efforts, je sens bien que je serais très maladroit si j’essayais de restituer la lettre de mes entretiens avec les témoins de Jordane. Si seulement je pouvais transmettre leur esprit sans trop de balourdise!
Est-il nécessaire de préciser que pour rédiger ce reportage, je m’efforce toujours, à présent, d’imiter le travail d’un historien de métier et que je m’aide des notes que j’ai prises presque sur le vif dans mon journal intime? Mais ces notes sont lacunaires, une année s’est écoulée depuis le début de mon enquête et ma mémoire est plus fidèle à mes perceptions, elle-mêmes déformées par des préoccupations trop personnelles, qu’à la réalité souvent insignifiante.
J’avais autrefois consulté le carnet d’adresses de Jordane et les dossiers où il rangeait soigneusement les lettres reçues afin d’en déduire quels étaient ses principaux témoins. Il m’avait parlé d’eux, puis présenté à la plupart d’entre eux. Il m’avait emmené chez son frère près de Saclas. J’avais vu plusieurs fois ses deux compagnes successives, Florence Maluynes et Pauline de Réalcan, disparues l’une après l’autre à quelques années de distance. Je ne connaissais pas la troisième dont on m’avait parlé plus tard, Valérie, toujours domiciliée en banlieue parisienne, ni ses dernières relations au fin fond de l’Auvergne, et je me réservais la possibilité de les rencontrer, bien que ne croyant pas qu’elles l’aient aussi bien connu que les proches de sa jeunesse (on verra que je me trompais). J’étais impatient d’obtenir des résultats pour mon enquête, mais aussi secrètement heureux d’avoir l’occasion de revoir des personnages qui m’avaient tous intrigué lorsque je les avais approchés. L’un d’entre eux était peut-être l’auteur de la lettre anonyme qui est à l’origine de ce récit.

Jean-Benoît Puech a imaginé un écrivain presque contemporain, Benjamin Jordane, dont il a présenté, dans ses ouvrages précédents, les notesde lecture, le « journal d’apprentissage » et quelques récits inédits. Il nous livre cette fois, avec de nouvelles, fictions intimes, une esquisse biographique de leur auteur hypothétique.

Illustration de couverture: Pierre Le-Tan.

Lire un extrait

Présence de Jordane
Jordane et moi (pp. 11-34)

Présence de Jordane: tel était le titre du livre que je préparais depuis quelques années, en marge de mon activité professionnelle. J’ai quelque part dans mon bureau d’Olivet, où j’écris ce matin (Agnès vient de partir pour la fac, à vélo malgré la brume et le froid), de nombreux papiers destinés à cet ensemble hypothétique. J’avais déjà décrit ce projet dans une nouvelle, l’attribuant alors à son personnage principal. Plus tard, dans le prière d’insérer de Toute ressemblance…, je l’avais annoncé «en préparation».
Je rêvais de réaliser une imitation des hommages que l’on consacre aux grands écrivains, et qui rassemblent des inédits, des études, une biographie et une bibliographie, une iconographie et surtout des témoignages sur l’auteur ou sur l’homme. Ceux de la NRF sont célèbres, mais il y en a bien d’autres et ils se sont multipliés depuis le regain d’intérêt du monde littéraire et des universitaires pour l’auteur en personne ou en personnage. J’ai bien dit: une imitation, puisque cette fois l’ensemble devait être consacré à un écrivain imaginaire.
J’avais parfois envisagé aussi d’imiter un de ces attachants Cahiers qu’une «Association d’amis» d’un auteur crée pour perpétuer la présence du cher disparu et pour rassembler autour de livraisons régulières la société d’intimes et d’inconnus épris de ses œuvres complètes, dont feront partie certains témoignages, la biographie autorisée, le catalogue de la maison-musée, la maison elle-même… et quelques visiteurs.
Écrivant ceci je pense aux maisons d’écrivains que j’ai découvertes avec émotion, en France et à l’étranger. Je n’oublie pas les auteurs qui préféraient les grottes et les greniers, les hôtels anonymes, les voyages en voilier ou les jolies voitures de l’Harmonika-Zug. Je pense aux dernières demeures de granit gravé, de japon nacré, de légendes livresques; bien sûr à Valery Larbaud et aux premiers Cahiers de ses amis, à leurs couvertures jaune, blanc, bleu de Paul Devaux; à une nouvelle de Henry James; au dessin qu’Agnès m’a envoyé de Berlin et qui est là près de moi, «Grünewaldstrasse 13»; au bureau de mon père, rue de Vaucouleurs, et à sa tombe à Marcilly, près de la tombe de Jean Loiseleur.
Mon écrivain imaginaire se nommait donc Jordane, Benjamin Jordane. J’ai publié ses notes de lecture dans La Bibliothèque d’un amateur. Puis j’ai publié, sous le titre de L’Apprentissage du roman, des extraits de son Journal consacrés à son maître en littérature, Pierre-Alain Delancourt. Dans Toute ressemblance…, enfin, j’ai publié quelques-unes de ses nouvelles inédites, suivies de leur commentaire critique un peu contourné, parfois trop, que j’ai attribué à un universitaire nommé Stefan Prager.
À travers ces textes, on peut se faire une idée de la vie de Benjamin Jordane, dont je n’ai jamais vraiment écrit la biographie. Elle ressemble parfois à la mienne, et elle est placée sous les signes simples (simples?) de la différence et de la contradiction.
Différence, par exemple, entre les origines de ses parents: géographiques, sociales, culturelles… Je ne peux pas développer ici comme je l’ai fait plusieurs fois, pour moi, en m’inspirant de mon père, de ma mère, et de leurs familles dont dès mon enfance j’ai perçu les différences vraiment impressionnantes dans tous les domaines. Que de fois j’ai dû faire, passant d’un monde à l’autre, ce qu’un ami plus tard, à qui je me confiai, nomma «le grand écart»!
Et maintenant, quel temps verbal vais-je employer pour raconter, en bref, la vie de ce Jordane? Le passé des histoires imaginaires? Le présent des résumés d’œuvres littéraires ou cinématographiques? Vais-je me laisser entraîner par mon propos jusqu’à parler de mon personnage comme s’il existait?
Le père de Jordane se nomme Henri. Il a grandi dans le monde rural très pauvre et très sauvage de la Haute-Auvergne du début du siècle dernier; puis il est devenu officier d’artillerie après des études dans une École Nationale Professionnelle, par exemple à Nantes. Il aime les uniformes de prestige, l’Empereur et ses maréchaux, les abbayes romanes, mais aussi les burons, les landes de bruyère et les profonds foyers de granit du Cantal. La mère de Jordane se nomme Solange. Elle a grandi aux antipodes, c’est-à-dire à Paris, et l’été près de Tours, dans les allées rêveuses du Jardin de la France ou d’un roman de Boylesve. Elle est la fille d’un pharmacien parisien qui ressemble à Jules Verne et qui a fait fortune grâce à ses laboratoires, ses spécialités paramédicales, sa passion de pionnier pour la publicité. Elle aime les sagas anglo-saxonnes de l’entre-deux-guerres, les chats, les mésanges et les pivoines (mettons). Solange et Henri se sont rencontrés un soir de l’automne 1946 à Baden-Baden, dans les salons illuminés du Kurhaus, le foyer des officiers du Quartier Général des troupes d’occupation en Allemagne. Solange accompagnait son père, venu en personne conseiller aux trois états-majors les nouveaux produits de ses laboratoires. Henri préparait dans l’ombre, sous la direction du père Jean du Rivau, la réconciliation avec un peuple qu’il connaissait bien pour avoir servi, avant guerre, dans l’Armée du Rhin et pour avoir connu, grâce à la Résistance, des Allemands fidèles à la démocratie. Benjamin fut conçu dans l’année qui suivit, précisément à Stein-am-Rhein, lors du voyage de noces de ses parents autour du lac de Constance.
Autre différence à considérer, celle qui distingue les deux pères culturels de Jordane. D’un côté, Pierre-Alain Delancourt, l’auteur de Manuel, de L’Indiscret, de Longs Courriers, de Cavalier seul, l’écrivain qui s’est retiré vingt ans dans le silence des Charmes (sa maison de campagne sur les bords de la Loire) et qui n’a pas publié sans réticences son dernier chef-d’œuvre, une autobiographie romancée curieusement intitulée Mirage des sources. Le jeune Jordane voit en Pierre-Alain un sage détaché des vulgaires vanités de la vie et qui préfère aux lointains illusoires l’inconnu que le cœur pressent dans le plus proche. Idéalisation puérile et dangereuse! En Delancourt, le Jordane de la maturité ne voit plus qu’un membre déférent de la société littéraire la plus policée, et surtout un despote exigeant du disciple, sous peine de disgrâce, qu’il sacrifie sa vie à l’œuvre de son maître. De l’autre côté, Frédéric Lestrade, le directeur de sa thèse à l’École des Hautes Études, un grand théoricien, poéticien et historien de l’art, rigoureux formaliste à l’humour bienveillant, mais aussi fin maître zen dans l’exercice spirituel du contre-transfert, du dépassement des vanités communes et d’une transmission désintéressée de la recherche pure (ou appliquée).
À ces contradictions, qui relèvent de la vie et de la personne mêmes de Jordane, j’en ajouterai ici deux ou trois autres, un peu plus abstraites.
La première concerne les livres qu’il lit et qu’il collectionne. Il apprécie toujours les récits de voyages ou d’explorations de son jeune âge, les mémoires, les journaux intimes et les correspondances; malgré cela, il affirme régulièrement qu’une œuvre n’«acquiert sa vraie nature et toute sa valeur que lorsqu’elle se détache de sa référence et ne dépend plus que de sa cohérence». De même, il se passionne en théoricien pour la recherche littéraire la plus stimulante, Gérard Genette ou Stanley Fish; mais il collectionne en bibliophile les livres illustrés de son enfance et de son adolescence, James M. Barrie, Kenneth Grahame, Rudyard Kipling… et toutes sortes de romans d’aventures, populaires ou raffinés: Paul d’Ivoi, Pierre Mac Orlan, Albert t’Serstevens, Louis Chadourne.
La seconde contradiction concerne les livres que Jordane aime (ou qu’il n’aime pas?) écrire. Il soutient dans son journal qu’il n’écrit jamais pour se souvenir, mais pour oublier: n’est-ce pas un emploi étrange de la trace? La déclaration est plus curieuse encore si l’on connaît un peu sa manie de la conservation, sélective il est vrai. L’écriture, toutefois, ne se réduit peut-être nullement à la trace, effaçable d’ailleurs, qu’elle laisse derrière elle.
La brume s’est levée. Devant moi, dans le parc, Panache l’écureuil descend du plus proche des grands pins parasols, traverse la pelouse en bondissant, sort d’une illustration de Rojankovsky et monte sur le balcon. Mais il ne me voit pas et je n’ai pas le courage de me lever pour aller à la cuisine lui chercher les noix que j’avais rapportées pour lui du jardin de François. Il faudrait aussi que je descende donner du pain aux canards. J’irai tout à l’heure, et me refaire un Darjeeling. Je pense souvent à me servir de la bouteille thermos, mais jamais au bon moment.
Fin du couplet énonciatif. Suite de la vie de Jordane. Je rapporte quelques informations supplémentaires, dans l’espoir de donner un autre tour de clé à ses fictions, publiées ou inédites. Je me laisse emporter par ma mémoire et mon imagination sans consulter mes notes qui dorment dans le placard.
L’enfance protégée. La maison et le jardin d’Étampes. Le père autoritaire mais attentionné, la mère inquiète mais rêveuse, le grand frère affectueux mais comme emmuré dans un monde inaccessible et ne sortant de son mutisme que pour parler aux animaux (il deviendra garagiste, grand amateur de sports hippiques). Les vacances dans la propriété de la famille maternelle, les cousins et les cousines, le petit pavillon à l’âcre odeur de lierre. Je n’aimerais pas développer des clichés si attendus. L’adolescence révoltée. Le vol du revolver dans le coffre du père, le juge des enfants, le collège du Mont-d’Arbois, la fugue dans la neige, le refuge en Touraine chez son oncle hôtelier. Odile Passigny. Le rêve d’une relation vraie, qui réduit au silence, à l’immobilité, et s’inverse à la fin en dissimulation et en simulation. Roger Leroy. La jeunesse dorée. Le retour du fils prodigue, Fontainebleau et la base américaine, les rallyes, la Triumph Herald et les costumes en lin, Phillimore Gardens le long de Holland Park. La gravité longtemps cachée derrière un enjouement de comédie. La dénégation de moins en moins forte de la fascination pour l’art et pour les livres.
Je me souviens maintenant d’un épisode plus amusant. Conversation avec un spectateur d’une trentaine d’années sur les gradins de bois de la patinoire de Villard-de-Lans. Ils remontent ensemble vers le village. L’inconnu propose à l’adolescent des hypothèses sur sa personne et sur sa vie qui témoignent d’une profonde perspicacité. Il cite Edgar Poe, Conan Doyle, Champollion. Il remarque en passant, dans la vitrine d’un marchand de chaussures (Romans n’est pas loin), de belles bottes fourrées. Trois paires sont disposées en triangle, «comme les livres de Bergotte dans la devanture du libraire de la Recherche». Le détective encyclopédique enchaîne des propos inspirés sur les Contes du temps passé de Perrault, l’ascension de l’Arpenteur et On a marché sur la lune. Jordane ne comprend pas très bien mais il pressent, à travers l’intelligence pétillante et la douce assurance de son interlocuteur, l’importance de cette promenade pour sa propre progression. Pour lui, jusqu’alors, les bottes, c’était son père, l’artilleur à cheval, l’ogre de Kaltipa. Enfin l’étrange compagnon très timide et très bavard lui dit qu’il se prénomme Georges et qu’à la montagne comme à la ville «il enquête sur les choses». Il ne fut pas question d’Étampes ni des bords de la Juine.
Autres rencontres importantes? Au lycée, François-Xavier Beaurégent et Philippe Leveneur. Le premier s’est suicidé à 33 ans dans les toilettes de la clinique psychiatrique où il avait été hospitalisé après son arrestation à l’aéroport de Tel Aviv. Il y réclamait une rencontre avec le ministre israélien des Affaires étrangères afin de lui remettre, en échange de son intégration dans une ferme expérimentale de la vallée du Jourdain comme spécialiste des engrais céréaliers, la valeur en pierres précieuses des biens de toute nature volés pendant la guerre aux Juifs de l’Essonne. Il avait découvert «le trésor de la honte» dans le coffre-fort de ses parents, riches exploitants agricoles en Beauce.
Le second élève des chevaux dans le Saumurois et Jordane délaisse régulièrement ses activités au fin fond de l’Auvergne pour passer quelques jours près de son ami dont il a toujours apprécié l’élégance physique, l’indépendance d’esprit, l’intelligence sans détours et la sensibilité sans phrases. Il n’est pas impossible qu’il lui rappelle Henri.
Puis Pierre-Alain Delancourt et Frédéric Lestrade, dont j’ai déjà parlé, Borges (l’œuvre réelle) et Bourbaki (l’auteur virtuel), dont je parlerai une autre fois.
Débuts plutôt réussis en littérature et dans la recherche. Son premier roman, La Galerie des glaces. Son mémoire sur La Vie grave et enjouée de Maurice Sand et surtout sa thèse sur les relations de la science et de la fiction dans l’œuvre excentrique de Raymond Sandé, l’ennemi intime de P.-J. Hetzel. Mais ce qui m’intéresse évidemment le plus, c’est le dérapage de carrière, comme disent mes collègues, à peine dix ans plus tard. Jordane demande son détachement du C.N.R.S. dans un Institut Universitaire de Technologie à Clermont-Ferrand. Cinq ans après, il fait valoir une réorientation de sa recherche vers la didactique et obtient un poste à mi-temps dans l’enseignement secondaire à Aurillac, Cantal. Il s’installe dans la vallée sauvage dont il porte le nom. Dès son intégration officielle, il ne se consacre plus, par écrit, qu’à son courrier et à son journal intime. Mais il se passionne pour les activités du club qu’il a créé et qu’il anime dans son collège: modélisme, philatélie, construction de cerfs-volants d’abord; maquettes ou plans-reliefs, ensuite, d’une planète de fantaisie dont il imagine l’histoire, la géographie, la vie économique, sociale et culturelle avec la participation de ses élèves enthousiasmés. L’un d’entre eux, quelques années plus tard, étudiant à l’École Nationale Supérieure de l’Aéronautique et de l’Espace de Toulouse, consacre à son maître une étude intitulée «Space Opera», alourdie de références à Gilles Deleuze mais agrémentée de souvenirs romanesques. En quelques pages enthousiastes, il montre que ces multiples et singulières inventions ne sont pas, pour Jordane, une régression vers les refuges utopiques de l’enfance: Nouvelle-Palombie, Réaltie ou Volkhanie, mais au contraire une ingénieuse pédagogie d’un monde à venir, qui recycle dans ses productions des «prises de réel» effectuées lors de lectures, de promenades, de visites, d’enquêtes dans les villes et les vallées du «pays vert», le pays perdu et retrouvé, ou au-delà.
Ce goût de Benjamin pour le jeu et pour la jeunesse est peut-être la sublimation ou le dépassement, par renversement des rôles, de sa relation avec son frère aîné.
Je ne peux m’empêcher de trouver une nouvelle contradiction entre la «déterritorialisation» chantée par l’apprenti ingénieur ou le futur astronaute et le retour de son ancien professeur à la terre de ses ancêtres, à la prairie qui borde la rivière homonyme, aux rochers de la rive vernis par le courant, aux racines qui lient les aulnes tourmentés et les eaux limpides. Toutefois, comme nous y invite cette curieuse (et un peu malicieuse) étude sur le dernier Jordane, si l’on s’interroge sur les causes de son «dérapage», il faut se détourner du détachement négatif qui le manifeste, et s’intéresser plutôt à l’intégration active qui lui succède. L’explication par le double deuil qui suit l’«accident» de Pauline et la maladie mortelle de Florence, par la trahison de Jean Boisnel et la brouille avec son «faux frère», par l’évolution de la maladie chronique enfin, est une réduction de sa décision à une réaction presque suicidaire. Il faut voir plutôt, dans cette décision, l’énergique affranchissement de la maturité et la réponse à sa vraie vocation: moins le retrait d’un monde que l’avancée dans un autre, ou dans la création d’un autre, le nôtre.
Dois-je affirmer que cette dernière période est plus vraie que les précédentes? L’est-elle? Elle m’est moins antipathique, en tout cas, que la plupart des épisodes antérieurs. Comme on l’a compris, ce personnage et son parcours me sont un peu redevables. Je m’en veux parfois d’un tel «vol de vie». Je comprends ceux qui sont privés par la malchance du pouvoir d’expression, qui servent malgré eux de modèles à un écrivain, et qui intentent un procès au prétentieux prédateur convaincu de changer la boue des faits réels en l’or de ses fictions (ou plus modestement, ou plus habilement, de découvrir au cœur de la vie minuscule les grandeurs qu’elle recèle). Le respect du proche ne l’emportera-t-il jamais, pour un petit maître du symbolique, sur l’appel du lointain, ou plutôt sur l’amour de son œuvre? Je me fais à moi-même ce procès pour atteinte à ma vie privée. Mais y a-t-il atteinte, puisque le plus intime est précisément l’incapacité de me présenter ou de me raconter sans devenir un autre?
Cependant pour ma part, je me suis marié, ce que Benjamin n’aurait jamais pu faire. «Pourquoi un homme se marierait-il quand il peut faire tournoyer un sabre d’abordage ou chercher un trésor caché?» demandaient James et Barrie. Mais Kafka leur répond: «Le mariage fournit assurément la garantie de l’indépendance et de la plus grande libération de soi-même», et il nous faut entendre: par rapport à nos parents, et plus mystérieusement, ou plus simplement: par rapport à «soi-même».
Je sais bien qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des enfants pour donner la vie, pourtant je regrette que nous n’en ayons pas. C’était un pas de plus vers la normalité. Ma vie est moins une tentative de sortie hors de la sphère paternelle qu’un combat (presque) sans fin pour devenir comme les autres. En revanche, contrairement à Jordane, je n’ai jamais quitté la ville où j’ai grandi, sinon pour Olivet, ici même, au Clos, à cinq kilomètres de la maison familiale où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, à cinq minutes de la fac où j’enseigne avec joie depuis plus de dix ans et où Agnès est ma collègue.
J’aurais dû noter plus tôt qu’une seule fois dans son Journal, à ma connaissance, Jordane envisage d’écrire sous un pseudonyme, Vincent Vallières. Ce serait, dit-il, pour raconter publiquement un court séjour qu’il fit lorsqu’il avait 15 ou 16 ans, à Londres, chez une amie de sa mère, Régine A., âgée de 35 ans, directrice des ventes dans un luxueux magasin d’articles et vêtements de sport. Par discrétion, et probablement aussi par goût des noms propres significatifs, il situerait cet épisode à Ixelles près de Bruxelles. Il se remémore dans ses moindres détails cette première rencontre avec l’autre sexe. Le contenu de cette aventure me semble trop intime pour que je le rapporte ici. J’ai écarté plus haut, pour les mêmes raisons, l’évocation de la vie sentimentale et sexuelle de mon personnage: Florence Maluynes, Pauline de Réalcan, Valérie Desvosges. Je précise simplement que le fragment «Ixelles» remet en question les analyses psychologiques de Prager concluant à une homosexualité secrète et sublimée de Jordane (à moins qu’il n’ait effectivement trouvé dans la fermeté suave de sa séductrice un modèle identificatoire plus puissant que celui du père ou de ses suppléants). N’est-on pas en effet tenté d’y substituer d’éventuelles recherches du côté du sadomasochisme, fort sensible d’ailleurs dès Toute ressemblance…, ou du voyeurisme, ou du fétichisme? Cette dernière perversion, on le sait, évite l’affrontement de la différence primordiale mais tout en la déniant elle ne refuse pas l’accès à l’autre sexe – que Jordane a aimé.
En définitive, Jordane n’a rien raconté publiquement, sous un pseudonyme, de l’aventure ci-dessus, somme toute assez commune. Il préférait transposer en conservant son nom que dévoiler sous celui d’un autre: presque le contraire de ce que je fais ici.
Midi. Le facteur doit être passé. Par quel miracle le téléphone n’a-t-il pas sonné ce matin, quatre ou cinq fois par souci de ne pas insister, c’est-à-dire juste assez pour déranger, mais pas assez pour laisser le temps d’aller répondre? Le temps s’est écoulé et je ne suis pas descendu au garage à bateaux pour nourrir les canards, ni même retourné me faire une tasse de thé. Jordane et la publication. Tantôt je pensais faire de lui l’auteur d’une œuvre posthume dont j’aurais été l’éditeur, moi, ou un collègue imaginaire, par exemple Stefan Prager. Tantôt au contraire, je pensais faire de lui l’auteur d’une œuvre promue et reconnue de son vivant. C’est toute la différence entre être publié (par des tiers et malgré soi: rêverie romantique ou valéryenne de la toute-puissance) et publier (se soumettre pour dominer: réalisme de l’homme de lettres comme de tout homme de pouvoir). Quoi qu’il en soit, Jordane est l’auteur supposé d’une douzaine de titres: des romans estimés, Fumées sans feu, La Galerie des glaces, Par quatre chemins, Déviation sentimentale, Hollande bel envoi, L’Inimitable, Le Deuil du biographe, et plusieurs essais trop spécialisés, dont une importante étude sur Raymond Sandé, l’auteur de Monsieur Martineau et les Éternels, le maître méconnu de Jules Verne, d’André Laurie et de Raymond Roussel. Je n’oublie pas Ma tasse de thé, recueil d’articles consacrés à ses formes ou thèmes de prédilection plutôt qu’à ses auteurs préférés. Tout de même, très présents: Kipling mais aussi Kierkegaard, Kafka, Klossowski ou, pour le cinéma, le Lang hollywoodien, Mankiewicz, Naruse, Preminger, tous réalisateurs de films de fantômes, et plus proche de nous, Alain Cavalier.
Je n’en dis pas plus sur les ouvrages ci-dessus, suffisamment évoqués dans L’Apprentissage du roman et Toute ressemblance… Je passe rapidement sur les Fonds de miroirs, qui sont ses Idées et germes de nouvelles et où figurent les résumés de plusieurs dizaines d’histoires projetées, notamment le dernier chapitre de Toute ressemblance…, histoire d’une jeune fille du meilleur monde qui devient call-girl rue Mornay à Paris et qui veut venger sa mère suicidée en punissant un narrateur presque coupable. Mais je tiens à mentionner, parmi quelques autres inédits, la réécriture d’«Aux armes de Réaltie» du point de vue du petit garçon devenu grand.
Je n’ai pas encore abordé la question de savoir quel aurait été, dans Présence de Jordane, le statut de ma relation avec mon pseudo-écrivain. L’aurais-je connu? Dans mon premier livre, je dis que oui: à la Chambre de commerce d’Orléans. Mais ensuite? Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Ai-je été son collègue au collège, à l’époque où il prétendait que l’enseignement était une activité infiniment plus noble que la littérature? Suis-je allé le voir en Haute-Auvergne, par exemple, chez lui, dans sa belle maison de granit, près de Saint-Simon, au bord de la Jordanne? Il est plus que l’heure d’aller à la cuisine pour y déjeuner seul en écoutant de la musique. Aujourd’hui Charles Ives ou Benjamin Britten, en hommage à mon hétéronyme auquel ils ressemblent, chacun à sa manière. Je verrai mon courrier par la même occasion.
Je reviens au dossier Jordane. J’y avais réuni trois catégories de textes: des fictions «inédites» de l’écrivain, des témoignages de ses proches sur l’auteur et sur l’homme, des essais sur son œuvre littéraire ou intime, attribués à des critiques fictifs. Le «Cahier» se serait achevé sur une bibliographie scientifique des écrits de et sur l’écrivain.
Je voulais présenter, en l’état, le dossier préparatoire de son roman inédit, Province profonde, et les deux premiers chapitres rédigés: «Le Manège», «Un beau parleur». J’aurais indiqué notamment que le scénario de l’ensemble avait été publié par Stefan Prager, sous le titre d’«Ami du prévenu», dans Toute ressemblance…, j’aurais proposé une ligne de démarcation entre la réalité et la fiction, puis j’aurais suggéré que cette différence, comme les passerelles tendues entre ces deux domaines également autobiographiques en vérité, avait moins d’importance, de mon point de vue peu formaliste, que la morale de son histoire.
J’ai déjà parlé des souvenirs hagiographiques d’un ancien élève du collège Saint-Gerbert, «Space Opera». Le plus long des autres témoignages, «Une île en France», était signé par le meilleur ami de Jordane, un double de Jacky alias Abdel Kourath, le bon tyran de Libanie. Il est resté inachevé. C’est une sorte de confession dont le narrateur se sert pour se cacher que Benjamin l’aimait, ou inversement.
Des études consacrées à l’œuvre de Jordane, deux ont été publiées en revue: la première concerne sa correspondance, pendant vingt ans, avec Pierre-Alain Delancourt; la deuxième concerne l’une de ses nouvelles, «Frère-des-Loups» (je la republierai peut-être en guise de conclusion au présent recueil dont elle constituerait une sorte de mode d’emploi). Il en existe beaucoup d’autres. La plus longue est une tentative de périodisation de son activité littéraire en fonction de trois grandes oppositions successives sensibles dans ses publications: d’abord entre silence et langage; puis à l’intérieur du langage, entre l’écriture pour soi (ou un proche), à «exemplaire unique», dit-il, et l’écriture «multipliée», pour un public plus ou moins indéterminé; enfin, à l’intérieur de cette écriture proprement littéraire, entre celle qui stylise ou imite jusqu’à la confusion la parole intime et celle qui se conforme aux lois des genres institués. Le tout est suivi de réfutations des oppositions, et c’est aussi aride que ce paragraphe. Les autres études sont heureusement plus courtes mais malheureusement trop denses. Bien sûr, il ne serait pas difficile de les présenter comme des extraits d’essais, des traductions par exemple, dans une bibliographie raisonnée.
En fait, ce projet envisageait une nouvelle performance dans le genre que j’ai étudié autrefois, non sans plaisir, sous la direction de Gérard Genette: la supposition d’auteur. Peu après la publication de mon premier livre, La Bibliothèque d’un amateur, j’avais découvert que mes résumés et commentaires de récits inexistants s’inscrivaient dans cette longue tradition dont je ne savais presque rien et dont je voulais connaître quelques caractéristiques thématiques et, surtout, formelles.
Bien distinguer pseudonyme et hétéronyme. Dans le second cas, on le sait, il ne s’agit pas seulement de changer de nom, même si pour certains le nom à lui seul engendre un personnage, mais de donner à un double son véritable volume, son épaisseur propre dans les domaines physique, psychologique, biographique, bibliographique, et même stylistique.
Là encore, Valery Larbaud. Mais aussi Pessoa bien sûr, Borges et Nabokov, des auteurs plus secrets auxquels je suis resté plus attaché, comme Fernand Fleuret. Le Nerval d’Angélique et de Perceforest, Nodier, Mérimée, Schwob, France et le Flâneur des deux rives, accompagné de son mystérieux ami l’amateur de bibliothèques publiques lointaines ou endormies, lecteur de Dumas père dans le wagon-promenoir du Transsibérien, ou en compagnie d’Edmond Guénoud, rédacteur facétieux d’un catalogue de livres qui n’existent pas. L’érudition fabuleuse et l’imagination savante. Toute une bibliothèque de livres qui évoquent des livres et des bibliothèques imaginaires. Pastiches de styles, pastiches de genres, postiches, imitations de la réalité seconde (ou première au contraire, fondatrice et programmatique), celle des livres et des auteurs. On connaît à ce propos les travaux de Jean-François Jeandillou. Connaît-on ceux de Jean Wirtz, tout aussi inventif et méticuleux? L’essai de Sylvain Jouty, «Modeste proposition pour achever la littérature», atteint dans le même domaine des sommets de malice et d’érudition. L’anthologie de Jacques Geoffroy, Mille et un livres imaginaires, devrait figurer sur les rayons de tous les amateurs du genre. La valeur esthétique de la biographie est l’un des thèmes récurrents de l’œuvre de Patrick Mauriès. Hélas, désormais, ce sujet n’est plus aussi original. À quand le retour au Texte? Nous y sommes, en fait, depuis qu’à la vraie vie vécue on a substitué la vie racontée ou représentée: le «biographique».
Mais peu importe. Pour moi, inventeur de Jordane, de son œuvre et de son commentaire, le procédé était une sorte d’équivalent littéraire de mon impression que ma vie est un roman réaliste dont je suis l’un des lecteurs les moins avertis. Je m’observais comme si je n’étais qu’un personnage embryonnaire dans les brouillons d’un inconnu. J’essayais de comprendre ce qui était écrit, ce qui arrivait ou n’arrivait pas, pourquoi le principal protagoniste faisait ceci et disait cela, quelles étaient les intentions de l’auteur, qui était cet auteur, etc.
La création d’un auteur supposé était aussi, comme me l’ont bien expliqué Dominique et Jan, une «formation de compromis»: le moyen de résoudre fictivement la pénible contradiction entre le désir de me faire entendre et celui de ne dépendre de personne (ni du langage). Afin de publier sous mon nom tout en préservant le désir de griffonner pour moi seul et de ne pas me faire remarquer comme écrivain, il fallait faire de mes textes les affabulations d’un psychopathe, le journal d’un misanthrope, les ratures et la littérature d’un ennemi du verbe dont je ne serais que l’éditeur posthume et scientifique.
Adjonction en recopiant. À l’origine, je ne pensais pas que Jordane incarnerait la contradiction entre le créateur et le critique. Je pensais même, au contraire, qu’il représenterait uniquement le créateur et que je garderais le rôle du critique. Je voulais attribuer à Jordane mon goût pour le récit et pour ses images, et rester dans mon rôle d’analyste, de médiateur, d’universitaire. Mais progressivement les deux moyens d’une même recherche – d’une même recherche – sont pour ainsi dire passés de son côté. Je l’ai doté de ces deux passions souvent opposées, à tort ou à raison, l’imagination et la réflexion. Les origines de mes parents, mes parentés culturelles, ma bibliothèque, diverses périodes de mon existence sont devenues les siennes, avec leurs contrastes les plus invraisemblables. Je me serais entièrement confondu avec lui, s’il ne s’était détaché de moi lorsqu’il a été question de mariage et de carrière universitaire, deux engagements qu’il ne pouvait prendre ni tenir. À ce moment, il est redevenu le personnage solitaire et secret que je voyais en lui avant de le rendre public et nous nous sommes distingués l’un de l’autre. Dans le même mouvement est apparu Prager, Stefan Prager, figure de l’exégète que j’étais jusque-là. Stefan et Benjamin sont devenus dès lors les deux figures plus ou moins réversibles de l’auteur et du lecteur et je me suis enfin éloigné de leur couple pour m’occuper du mien.
Je dois cependant confesser ceci: Avoir recours à un auteur supposé détournait l’attention de ce qui m’importait vraiment, non pas Qui parle? mais Que dit-il? Si je voulais faire diversion, j’ai réussi! J’étais même agacé que les comptes rendus de mes livres s’attachent davantage à leurs jeux onomastiques, textuels, péritextuels et-ou paratextuels (je cite) qu’aux enjeux de leur contenu, ou si l’on préfère, mais c’est la même chose, à la signification de leur forme.
Je ne terminerai pas sans dire un mot de mes recherches universitaires sur «l’auteur comme œuvre», dont la thèse principale est qu’un auteur n’est pas antérieur ni extérieur à ses écrits, mais qu’il en est la création, comme il est aussi, voire surtout, la créature de médiateurs spécialisés, journalistes et reporters, témoins, biographes, etc. Le biographique, qui est la vie représentée du personnage plus que la vie réelle de la personne, ne se trouverait pas en amont mais en aval de l’œuvre. Eh bien Jordane vérifie l’hypothèse, puisqu’il prend sa source, si je puis dire, au flanc de ma première fiction et qu’il en découle naturellement.
J’avais été averti de ce phénomène à la fin de mon adolescence en apprenant dans le journal Tintin que Karl May, Grey Owl et Emilio Salgari s’étaient construit, au fil de leurs rencontres avec leurs petits lecteurs crédules, des vies légendaires inspirées de leurs propres récits d’aventures, de chasses ou de voyages, et non l’inverse.
J’ai réalisé autrefois, avec mon ami Claude, des photographies de «B. J.», de ses proches, de son théâtre Pollock’s en carton rapporté de Londres en 1967, des petits personnages et décors que Benjamin avait peints pour lui et quelques enfants de tous âges, ainsi que des lieux qui lui furent chers. C’était très amusant. À la même époque, je pensais à réunir divers documents: manuscrits, lettres (les brouillons des siennes, passionnants à comparer avec les lettres envoyées, et surtout évidemment celles de ses lecteurs), journaux, albums, dessins, collages, objets de prédilection souvent emblématiques. Je voulais m’attacher à l’évocation de ses collections de jouets anciens, de Dinky Toys et de soldats de plomb. Les soldats de plomb! Topos incontournable dans certains champs littéraires: Larbaud, Mac Orlan une fois de plus… Incontournable mais un peu ridicule, même chez de merveilleux «aventuriers passifs». Pourtant, je ne résiste pas à la tentation d’évoquer certaines pièces que le père de Jordane conservait religieusement pour les transmettre un jour à son fils préféré. Dès 1947, à Baden-Baden, par la voie des petites annonces du Badische Tagblatt, Henri avait été l’acquéreur de magnifiques séries allemandes, dont les fameuses figurines créées par Heyde, à Dresde, qui évoquent les indiens du Far West et les trafiquants du Moyen-Orient des romans de Karl May. Il affectionnait aussi tout particulièrement, bien sûr, les coffrets des maisons Lucotte et C.B.G. (Cuperly, Blondel, Gerbeau) qui lui permettaient de donner du relief et de nobles couleurs à ses leçons d’histoire. Le plaisir du pouvoir que les pauvres recherchent dans la carrière des arts, des armes ou des lois, Jordane l’a trouvé en sortant de leurs boîtes venues de Curzon Street ses Punjab Frontier Force 1880 et ses Bengal Lancers de 1901. Je ne résiste pas au plaisir de donner aussi les références d’un petit livre de H. G. Wells: Floor Games, with marginal drawings by J. M. Sinclair, qui intéressera certaines personnes singulières, obscures et passionnées. Dernière coquetterie: le «Stevenson at Play: War Games Correspondence» a été traduit en français dans le bel hommage de L’Herne à Stevenson, sous le titre de «Stevenson s’amuse». Je rêvais aussi de produire les juvenilia de Jordane, notamment le dossier des pays inventés dans son enfance: Nouvelle-Palombie, Margerie, Sylvanie, Réaltie, Volkhanie, et celui des pièces écrites pour son petit théâtre, toutes inspirées de ses premières lectures: Le Ravissant Ravisseur, Le Maître de Moonfleet, Le Prince de cire, Le Mariage d’Alice et de Peter Pan.
J’imagine la vente de ces reliques d’un autre âge dans une salle peu fréquentée de Drouot, ou plutôt en province, dans un vieil hôtel d’Orléans ou de Blois, de Tours ou de Chinon… J’imagine de même un catalogue, ses énumérations et ses descriptions. Le voici! Un amateur vient voir l’exposition présentée dans de vieilles vitrines bien encaustiquées. Il fait des efforts pour ne pas manifester son émotion et sa convoitise. Mais le lendemain, pendant la vacation, un inconnu lui souffle par téléphone les lots qu’il désirait. À la fin notre ami va voir Maître Mignot. Le commissaire-priseur lui murmure le nom de l’invisible interlocuteur. Stupéfaction. Je est un autre. Il est le même. Une histoire de fantôme commence ou recommence. Je l’ai déjà racontée.
Maintenant, je ne sais si c’est provisoirement ou définitivement que je renonce à mon projet, Présence de Jordane. En tout cas je renonce. Je ne tiens plus à développer la construction de l’auteur supposé dont je me suis un peu détaché, même si je suis toujours ému lorsque nous remontons d’Aurillac vers Saint-Simon, Agnès et moi. Je me console en pensant que la réalisation d’un tel projet m’obligerait de décider si Jordane est encore en vie, ou s’il est mort et enterré; tandis qu’en laissant tout en plan, surtout sa biographie, je n’ai pas à trancher.
Restent quelques nouvelles que je lui avais attribuées et que je tiens toujours à publier. Je les livre en l’état dans les pages qui suivent. L’ensemble n’a pas plus d’unité qu’un recueil de posthumes dans un Tombeau trop indulgent. Cela m’est égal. La nuit est venue. C’est l’heure du thé. Agnès va rentrer. Demain je reviendrai sur ces pages écrites en prenant le parti un peu artificiel de l’improvisation. Je reviendrai sur la présentation de mon personnage et peut-être même sur tout ce qui concerne la journée d’aujourd’hui.
Jean-Benoît Puech
28 janvier 2001