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Michel | ARRIVÉ

Dans un ancien hangar de la SNCF, quelque part dans la Champagne profonde, une dame brésilienne, la Senhora Doutora, exerce au noir le métier de psychothérapeute. À deux pas du hangar, dans la maisonnette où il s’est réfugié après avoir perdu sa belle ferme du Sombrevoir, le père Manouvrier essaie d’écrire le récit de ses rêves. Hélas ! ils se font de jour en jour plus rares. Pour continuer à écrire, il demande à la Senhora de lui raconter les rêves de ses patients.
La Senhora Doutora, qui fut l’épouse d’un illustre analyste, et le père Manouvrier, qui regrette toujours de n’avoir pas pu être instituteur, s’entendent au mieux : leur petit commerce de rêves s’accompagne d’aimables privautés, autour de plantureuses feijoadas arrosées de cachaça.
Mais ces excellentes relations courent un risque mortel : la Senhora menace de révéler les infidélités conjugales du seul ami de Manouvrier, le pharmacien du lieu. Pour échapper à son chantage, il songe à utiliser contre elle les talents de sorcier que Manouvrier a hérités de son grand-père, le vieux Béhanzin.
Que va-t-il se passer ?

Lire un extrait

L’homme qui achetait les rêves
(roman)
Extrait
Journal du père Manouvrier

19 août 1982.

J’ai été obligé de brûler mes vieilles espadrilles. Je les aimais bien, mes vieilles espadrilles. Elles maintenaient le pied de façon presque aussi ferme que mes chaussures de marche, mais elles pouvaient se porter sans chaussettes. Ça m’évitait, l’été, d’avoir trop chaud et ça m’épargnait la peine et la dépense de la lessive. Je les avais mises hier : il faisait beau, j’étais parti faire un petit tour dans la forêt, du côté de l’étang des Templiers, pour voir si les premières coulemelles commençaient à sortir. Je les appelle comme ça, de leur nom vulgaire, mais je sais bien qu’en réalité ce sont des lépiotes. Je trouve que c’est vraiment dommage qu’on ne puisse pas leur donner leur nom véritable : macrolepiota procera. Mais on aurait l’air vraiment très pédant si on employait ces mots-là, maintenant que personne n’apprend plus le latin. C’est pourtant le seul moyen de parler sans erreur des champignons.
J’aime bien cueillir les coulemelles. Ce n’est pas du tout comme les autres champignons qu’on n’aperçoit guère qu’au moment où l’on va marcher dessus. Les coulemelles, on les voit de loin : à l’étang des Templiers, quand elles sont bien mûres, elles se dressent si haut qu’on les repère de la maison forestière, à plus de cent mètres. Pourtant presque personne ne les cueille: les gens doivent penser qu’elles sont trop grandes et trop belles pour être comestibles. Il y en a même qui les arrachent et qui en écrasent le chapeau sous leurs semelles. C’est sûrement parce qu’ils pensent qu’elles sont « venimeuses », comme disait mon pauvre grand-père, l’Arsène Béhanzin. En tout cas, personne ne peut les prendre pour les petites lépiotes, qui sont mortelles, à peu près autant que l’amanite phalloïde. La différence avec l’amanite, c’est que leur poison prend encore plus de temps pour agir. Le résultat, c’est qu’on ne pense plus, quand on commence à souffrir, aux champignons qu’on a mangés deux ou trois jours avant. Et même si on y pense il n’est plus temps de se soigner.
Mon ami Delamain, qui est pharmacien de son état et qui connaît les champignons presque aussi bien que moi, m’agace un peu quand il continue à me mettre en garde contre la confusion des grandes coulemelles avec les toutes petites lépiotes. C’est vrai qu’elles se ressemblent, mais comme une auto miniature reproduit son modèle : la différence de taille est telle qu’il faudrait vraiment le faire exprès pour les confondre. La dernière fois, j’ai frôlé la grosse colère, comme cela ne m’était pas arrivé depuis très longtemps, et je me suis mis à le tutoyer, ce que je n’avais jamais fait auparavant : « Bon Dieu de bon Dieu, mais c’est que tu me fatigues, Delamain, avec tes éternelles précautions d’apothicaire ! », oui, c’est ce mot-là qui m’est revenu, de très loin dans mon passé, peut-être du Collège, je ne me souvenais pas de l’avoir jamais employé. Il a eu l’air un peu étonné, il n’a rien dit, mais je pense qu’il a compris, car il ne m’a plus jamais parlé des coulemelles ni des petites lépiotes. Il est resté silencieux quelques minutes, mais dès qu’il a repris la parole, il m’a tutoyé : nous avons continué.
Moi, je trouve que la coulemelle, c’est le meilleur des champignons, avec le pied-bleu et, peut-être, le coprin, le veux dire le coprin chevelu, bien sûr, quand ses lamelles sont encore toutes blanches : dès qu’elles commencent à rosir, elles prennent le goût amer de l’encre qu’elles deviendront. Avant l’incident des coulemelles, Delamain, pour essayer de marquer sa compétence de pharmacien, faisait semblant de croire que je risquais encore de le confondre avec son cousin, celui qu’il appelle « l’antialcoolique ». C’est bien un nom d’ apothicaire, ce mot-là ! Moi, je lui donne le nom que j’ai appris dans mes manuels : c’est le coprinus atramentarius. Atramentarius, en latin, ça veut dire « encrier », mais en français on dit noir d’encre, oui, c’est son nom officiel, on ne sait pas trop pourquoi, puisque le chevelu, quand il est bien mûr, transforme ses lamelles en un liquide encore plus noir, si noir que je m’en sers pour fabriquer mon « encre de Chine » en le mélangeant avec un peu d’huile. C’est souvent comme ça, avec les mots : ils ne savent pas trop ce qu’ils disent.
Delamain va jusqu’à prétendre que même avec le chevelu il vaut mieux ne pas boire d’alcool. Et qu’avec le noir d’encre « on risque des accidents graves, parfois même mortels, tu sais, on en a vu, chez des cardiaques ». On dirait qu’il les souhaite, les accidents, pour pouvoir les soigner ! J’aime bien Delamain, c’est même mon seul ami, et je me souviens du grand service qu’il m’a rendu, il y a maintenant tout près de deux ans, c’était le moment des premières trompettes de la mort. J’aimerais bien avoir un jour l’occasion de lui rendre la pareille. Mais je me méfie de tout ce qu’il dit sur les champignons. Un jour, j’ai voulu en avoir le cœur net sur les coprins noir d’encre. Il y en avait, sur la place de la gare, à deux pas de mon jardin, une petite colonie qui était venue autour de la vieille souche du peuplier qui a été abattu l’an dernier. Je les ai tous ramassés, je les ai fait sauter au beurre, et j’ai mangé ma fricassée en buvant ce qui me restait de mon dernier litre de vin du Postillon. Les coprins n’étaient peut-être pas aussi fins que les chevelus, mais je n’ai rien ressenti, sauf peut-être une vague petite rougeur qui m’est montée au visage, et qui s’est dissipée presque tout de suite. Le vin, tout seul, aurait eu le même effet. Un jour j’inviterai Delamain – il n’osera sûrement pas me refuser ça – et je lui ferai déguster un bon plat de coprins. Il les prendra pour des chevelus. Mais ce seront des « antialcooliques », comme il dit, et nous les arroserons d’une bonne bouteille de Beaujolais, car il ne doit pas aimer le vin du Postillon. Ce serait bien le Diable s’il éprouvait quelque chose de plus que moi la dernière fois ! Je touche du bois ! Si je réussis, je lui révélerai ce qu’il a mangé et je serai témoin de la confusion dans laquelle l’aura jeté son erreur.
L’avantage des coulemelles, c’est leur taille : elles sont si grosses qu’il n’en faut que trois ou quatre, quand elles sont bien étalées, pour faire une fricassée. Pour une omelette, une seule suffit pourvu qu’elle soit assez dodue. Mais hier je n’en ai pas vu une seule. C’est sans doute qu’il était un peu tôt dans la saison, à moins que la pluie n’ait vraiment trop manqué : c’est qu’il faut un peu d’humidité pour les coulemelles. Je n’ai trouvé que trois petites russules charbonnières un peu racornies. Je les ai tout de même ramassées : les russules, plus c’est sec, plus ça a de parfum. Et ça n’attire guère les larves.
Brusquement l’orage est venu, d’une façon tout à fait inattendue : je fais toujours attention aux orages, je les prévois en général très bien, et j’évite de sortir, surtout en forêt, dès qu’ils menacent. Je n’ai pas peur de l’orage, mais je me souviens du sort du père Jousseaume, cela remonte bien loin avant la guerre, la dernière, bien sûr, pas celle de 14, mais on racontait ça, à Yverney, comme si ça remontait à la nuit des temps ! Il s’était abrité de la pluie sous un gros chêne, et il a été foudroyé. On ne l’a trouvé que le lendemain, tout raide, avec juste une petite tache brune sur la tempe, à l’endroit où la foudre l’avait frappé. Hier je n’avais rien prévu. En un instant le ciel est devenu tout noir. J’ai vu l’éclair et entendu le tonnerre au même moment, sans une seconde d’intervalle. Aussitôt après la pluie s’est abattue en gouttes énormes. Il a bien fallu que je patauge dans la boue et dans les grosses flaques d’eau pour rejoindre ma vieille 203. Mes espadrilles, déjà bien fatiguées par un long usage, s’enfonçaient dans le sol si profondément que j’avais du mal à les en tirer pour faire chaque nouveau pas.
L’orage n’a pas duré longtemps : Baradel avait complètement cessé de tonner quand je suis arrivé chez moi, à la gare. Dès que le soleil est revenu, j’ai extrait mes espadrilles des blocs de boue qui les engainaient comme une armure et je les ai fait sécher au soleil. J’espérais que je pourrais renouer entre elles les grosses torsades de ficelle des semelles. Mais les petits liens de corde qui les reliaient se sont cassés dès que j’ai essayé de les faire passer autour des torsades qui, elles, étaient restées gonflées comme si elles avaient gardé une part de la pluie et de la terre qu’elles avaient absorbées.
Je les ai jetées dans la cheminée dès que le feu que j’avais allumé pour réchauffer mon petit fricot – j’y avais mis les trois russules : elles lui donneraient du goût – a commencé à bien brûler. Elles ont tout de même pris pas mal de temps pour se mettre à flamber, tant elles avaient absorbé d’humidité. Elles m’ont épargné à peu près une petite bûche. Je fais très attention à ma consommation de bois et j’essaye de compléter ma provision avec les branches mortes que je ramasse en forêt. Car la vieille Mademoiselle Demussy, la seule marchande, entre Vendeuvre et Lusigny, qui accepte de me livrer le demi-stère dont j’ai besoin pour un mois, me le fait payer très cher.
Il faudra que j’aille m’acheter, jeudi prochain, une paire d’espadrilles neuves au marché de Lusigny. À Vendeuvre, il y a bien un marchand de chaussures, mais c’est un jeune, et il ne vend pas d’espadrilles.

La gare de Vendeuvre-sur-Barse

À un passant hâtif, voire à un promeneur plus attentif, la gare de Vendeuvre-sur-Barse risque de passer inaperçue. Elle se situe sur la Nationale 19, à quelques centaines de mètres du centre de la petite ville, tout près d’une cimenterie désaffectée dont les installations abandonnées continuent lentement à se dégrader. C’est un bâtiment assez coquet de deux étages, construit entre la voie ferrée et une placette bordée d’arbres où se rangent commodément les quelques voitures qui viennent quotidiennement chercher ou déposer la très modeste foule des voyageurs pour Troyes ou Culmont-Chalindrey. Ils entrent par une grande porte vitrée qui s’ouvre sur une salle coupée en deux parts égales par un haut comptoir qui en occupe toute la largeur. Le robuste grillage métallique qui surmonte ce comptoir s’ouvrait originellement par deux guichets sur la partie de la salle réservée au public. Mais celui de droite a été désaffecté, et définitivement fermé par un solide cadenas, au moment de la réforme des carrières qui a supprimé les sous-chefs dans les gares de 3ème division, dont Vendeuvre fait partie. Les voyageurs se munissent du titre de transport nécessaire auprès du chef de gare, désormais seul occupant de la partie du local « strictement réservée au service ». Ils passent, sur la droite, dans la salle d’attente, modestement équipée de quelques chaises fatiguées, qui donne directement sur la voie en direction de Troyes. Pour prendre, en sens inverse, la direction de Culmont-Chalindrey, il faut traverser les voies sur une chaussée de bois, en prenant garde au passage éventuel d’un train. Car il y en a plusieurs par jour qui passent sans s’arrêter à Vendeuvre : trains de voyageurs ou de marchandises pour Mulhouse et Bâle dans un sens, pour Paris dans l’autre. Sur le quai opposé au bâtiment de la gare, un vaste abri de ciment couvert d’une tôle ondulée peinte en vert sombre protège de la pluie et, pour une faible part, du vent, car il ne comporte aucune fermeture du côté de la voie. Les voyageurs peuvent s’asseoir sur deux grands bancs de bois dont la peinture blanche se détache çà et là par plaques plus ou moins étendues. Selon leur épaisseur, elles subsistent sur le sol quelques jours ou quelques semaines avant de se briser en fragments plus petits, qui finissent par se confondre avec la terre dans laquelle ils s’enfoncent progressivement.
Au premier étage du bâtiment principal de la gare est installé le bel appartement du chef de gare : quatre grandes pièces bien carrées et largement éclairées par des fenêtres qui donnent les unes sur la place, les autres sur la voie. Une cuisine bien équipée et même, depuis 1958, une salle de bain aménagée aux frais de la SNCF dans l’ancien débarras confèrent à l’appartement un confort convoité par les candidats au poste.
Le poste de chef de gare de Vendeuvre-sur-Barse est en effet très envié. Moins, pourtant, pour les dimensions et le confort, en eux-mêmes recherchés, de son appartement que pour les perspectives de fin de carrière qu’il ouvre à ses titulaires : il est en effet devenu traditionnel que le chef de gare de Vendeuvre soit, après un « purgatoire » de trois ou quatre ans, nommé à Bar-sur-Aube ou même, cela s’est vu deux fois, directement à Troyes. Ce sont de magnifiques postes de fin de carrière, de seizième classe pour Bar-sur-Aube, et de dix-huitième pour Troyes, juste au-dessous des grandes gares de Paris, alors que celui de Vendeuvre plafonne modestement à la quatorzième classe. Mais la mémoire collective des employés de la SNCF ne conserve pas le souvenir qu’on ait jamais vu aucun chef de gare y prendre sa retraite.
Le résultat est qu’à Vendeuvre le chef de gare n’est jamais, comme on dit en ville, qu’un « oiseau de passage ». Il ne fréquente généralement à peu près personne, sauf, de loin en loin, le gros Léon, le patron du « Café-Restaurant de la gare », installé depuis 1871 – il portait à l’époque le nom d’« Auberge des Voyageurs », comme le rappelle une notice affichée sur la façade à côté du modeste menu à prix fixe – dans une vieille bâtisse de pierre sèche, de l’autre côté de la Nationale : il est utile de lui faire connaître les changements d’horaire des trains, pour qu’il les indique de vive voix à ses clients, qui négligent de lire les imprimés apposés à côté de la porte de la gare, dans un cadre de bois où ils sont protégés par un treillis de fils de fer rouillé. Pour des raisons de voisinage, il lui arrive aussi d’échanger quelques mots avec les locataires – le père Manouvrier et la Senhora Doutora – de deux des bâtiments annexes de la gare. En réalité, ces deux bâtiments n’ont plus aucun rapport avec la gare : c’est désormais la Commune de Vendeuvre qui en est propriétaire et qui essaie de prélever auprès de chacun des occupants le loyer, d’un montant très modéré, qui a fait l’objet d’un contrat en bonne et due forme. Le chef de gare pourrait donc se dispenser de toute relation avec ces deux personnes. Mais la proximité est telle que les relations sont inévitables. Elles sont généralement plutôt agréables.
Quand le hasard fait qu’il a des enfants d’âge scolaire, le chef de gare est bien forcé de consulter de temps en temps le docteur Maldidier, le généraliste local, d’aller faire exécuter ses ordonnances par le pharmacien Delamain ou sa jeune consœur qui vient de s’installer rue Victor Hugo, Mademoiselle Doudet, parfois aussi de rencontrer l’un ou l’autre des instituteurs ou des institutrices de l’École primaire. Mais personne à Vendeuvre ne garde le souvenir d’un Chef de gare qui ait fait partie de la Fanfare Vendeuvroise, ou qui ait été ne serait-ce que candidat au Conseil Municipal.
Le deuxième étage de la gare est de dimensions un peu plus modestes : l’appartement comporte aussi quatre pièces, mais de dimensions plus réduites que celles du premier étage. Le dernier occupant régulier, bizarrement soucieux d’hygiène, a bricolé tout seul, de façon pittoresque, mais efficace, une petite salle de bain dans le cagibi originel. C’était autrefois le logement de fonction du sous-chef de gare. Ce modeste poste, une fin de carrière honorable pour un employé parti de la voie et parvenu, au bout de trente ans d’efforts, à la douzième classe, a été supprimé lors de la réforme de 1952. Depuis cette époque, l’appartement est, en principe, resté inoccupé. Mais l’un des chefs de gare successifs, père d’une famille de cinq enfants, a cru pouvoir, en dépit du règlement, qui est très strict sur ce point, en coloniser deux pièces et la salle de bains pour y installer ses enfants. Dénoncé par la rumeur publique, il a été sanctionné par sa mutation immédiate à la gare de Longueville, en Seine-et-Marne, qui est moins bien classée et dont l’appartement de fonction est plus petit.
Depuis que sa clientèle a pris de l’importance, la Senhora Doutora rêve de transférer son cabinet du petit hangar où elle est s’installée voici déjà deux ans, bien comptés, dans le logement qui reste vide depuis le départ du dernier sous-chef de gare. Elle se rend bien compte que son activité perdrait en pittoresque ce qu’elle gagnerait en confort, mais elle s’est mis en tête que tout compte fait son installation dans un véritable appartement serait bénéfique. Elle ne serait plus obligée de dormir, la nuit, dans le lit sur lequel, dans la journée, elle allonge ses patients. Elle en laisserait peut-être échapper quelques-uns, ceux qui se donnent l’illusion de s’encanailler « en se faisant analyser, voyez-vous, sur un lit de bois dans un vieux hangar de la SNCF, à … je vous le donne en mille : Vendeuvre-sur-Barse, oui ! On est loin des divans de Saint-Germain des Prés, n’est-ce pas ? » : c’est ce qu’on entend parfois murmurer, entre un whisky et une coupe de champagne, dans les salons bourgeois de Troyes, de Chaumont ou de Reims. Mais on ne s’encanaille pas très longtemps : ce que la Senhora perdrait d’un côté, elle le retrouverait de l’autre, sinon en plus aisé, au moins en plus régulier. Tout compte fait, ce serait sûrement favorable à sa réputation, qui commence à s’établir, dans la région et au-delà, jusqu’à l’étranger, elle en a des témoignages. Elle sait que le chef de gare est à un niveau bien trop peu élevé dans la hiérarchie de la SNCF pour l’aider à réaliser son projet : elle ne lui en parle que pour le plaisir de bavarder. Mais elle essaie par tous les moyens qui sont à sa portée d’approcher la personnalité assez haut placée pour prendre, en infraction patente avec un règlement séculaire, la décision nécessaire à son installation dans le ci-devant logement du sous-chef. Elle a de l’entregent et des relations, dans des milieux divers, souvent inattendus, elle est obstinée, et, à sa façon, habile : elle finira sans doute par avoir gain de cause.
Le bâtiment de la gare n’est pas daté. Il semble bien avoir été construit peu avant la guerre de 14, à l’emplacement d’un édifice qui remontait sans doute à l’époque, complètement enfouie dans un passé voisin de la préhistoire, de l’installation de la ligne Paris-Culmont-Chalindrey. Son intérêt architectural, assez faible, est celui que présentent bon nombre des gares de la même époque dans la région : elles semblent toutes avoir été construites sur le même modèle.

 

Revue de presse

L’HOMME QUI ACHETAIT LES RÊVES

PAGES DES LIBRAIRES
(Janvier2012)

Manouvrier est un vieux type qui vit à deux doigts de la clochardisation dans un appentis de dix mètres carrés. Il a vécu, bien vécu, sans trop d’ambitions cependant, et il se retrouve là, heureux à ne s’occuper que de mycologie, de sorcellerie et d’écriture (ses écrits sont très brefs, toujours plus, soumis à l’exigence d’une règle intransigeante). Toutefois, la matière de ses écrits est plus que vaporeuse puisque composée de ses rêves… Et qaund la source vient à se tarir, il n’a d’autre solution que d’aller négocier les rêves des autres avec la senora Doutora, plantureuse psychothérapeuthe brésilienne assez peu à cheval sur la réserve classiquement attendue de sa corporation; Tout aurait pu continuer aussi simplement si le pharmacien, ami de Manouvrier, n’était venu s’ouvrir à lui de quelque problème extra-conjugal. Sous le couvert d’une aimable histoire avec ce qu’il faut de légèreté et de drames ridiculement provinciaux, Michel Arrivé, en grammairien doublé d’un spécialiste de Jarry, cisèle un roman d’une perfection d’écriture rare et bourré d’humour.

Michel EDDO
Librairie Lucioles, Vienne

L’AGREGATION
(Mars 2012)

Un bon lecteur de roman, disait Nabokov, doit savoir « caresser les détails. », car c’est dans les plis et les replis du texte que se cache l’essentiel. Un nom de lieu, un patronyme, un effet de réel en trompe-l’œil, une ironie sous-jacente, un mot de lexique oublié et qui soudain renaît sous la baguette du magicien. Le septième roman de notre collègue Michel Arrivé remplit, à cet égard, toutes ses promesses (and much much more…) L’action se passe d’août 1982 à août 1983 à Vendeuvre-sur-Barse, c’est-à-dire au diable vauvert, au cœur de la Champagne humide et dans une France rurale qui se meurt (les pleins et les déliés, les espadrilles, les lignes secondaires de la SNCF, le franc français, les bouilleurs de cru et les bons légumes achèvent d’agoniser dans quelques oasis archaïsantes, où l’on dit encore « 6 heures de relevée » pour « 6 heures de l’après-midi).
Deux habitants tiennent leur journal. Le premier est Rémy Manouvrier, un autochtone, qui vit d’une petite pension d’invalidité, jadis contraint de quitter l’École normale pour mener une vie de labeur. Le quinquagénaire a cependant quelques cordes à son arc : il aime le latin et l’Égypte, a des champignons une connaissance intime et se croit capable de tuer ses ennemis (les instituteurs qui ont pris la place qui lui revenait) par le feu de son seul regard, accompagné d’une formule cabalistique. Le second diariste est une de ses voisines, une certaine Lucrecia, surnommée la Doutora, psychothérapeute brésilienne à la forte libido mais élevée par des nonnes, qui a dû se séparer d’un mari recyclé à Sodome. Cette femme s’est créé une philosophie personnelle où se mélangent la religion baptiste, le candomblé du Matto-Grosso et les œuvres de Lacan et Sigmundo (sic) Freud. Son discours puritain ne l’empêche pas de se livrer sans déplaisir aux « assauts impies » des hommes, mais pour la bonne cause, la guérison de ses patients.
Or, Manouvrier, qui prépare un mystérieux manuscrit sur le rêve, décide d’acheter à Lucrecia les songes de ses clients (au tarif de 11 francs l’unité)… De son côté, le pharmacien Delamain qui rêve d’une carrière politique, fornique avec une jeunette – ce qu’apprend la Brésilienne, laquelle, y voyant une source de revenus, se livre sur lui à un chantage… Le roman comporte aussi un narrateur, et il y a même, pour faire bonne mesure, une « note de l’éditeur » en bas de page. Se croisent, bien sûr, devant la gare, au marché ou au café, divers autres personnages, comme « l’Alfred », « la Julie Coulon », « le Gros Léon » ou l’évêque qui réussit « à faire entendre les majuscules ». Un vrai roman, qui se déguste en ronronnant, un verre de champagne à la main.

Michel RENOUARD

CORRESPONDANCIER DU COLLÈGE DE ‘PATAPHYSIQUE

Acheter des rêves

Kubla Khan et Olalla (que traduisit Jarry) sont parmi les plus célèbres œuvres écrites à partir de rêves. Mais l’onirographe qui ne rêve plus? Il ne lui reste plus qu’à acheter des rêves à une psychothérapeute peu scrupuleuse, prête, malgré ses protestations déontologiques, à vendre ceux que lui ont confiés ses patients.
Les lecteurs du Correspondancier n° 16 ont pu constater que Vendeuvre-sur-Barse, dans l’Aube, y avait été immortalisée comme capitale de la «Sainteterie», cette manufacture qui avait industrailisé l’iconographie des élus.
La religion n’est pas absente du dernier roman du Régent Michel Arrivé, sous la forme de l’Eglise baptiste du Brésil. Ni l’art, représenté par un nouveau mode d’expression (ou plutôt d’impression) qui laisse loin derrière lui le sulpicien le plus pompier comme l’art conceptuel le plus avant-gardiste. Il s’agit de la sculpture sur tongs: nous voulons parler de ces chaussures, ultrasimplifiées que le héros du roman transforme patiemment en œuvres qu’il faut bien appeler «d’art», puisqu’elles sont encadrées. «Performance» originale dont les célèbres «anthropométries» d’Yves Kein n’étaient une approche grossière. Le journal et la biographie de cet artiste brut – le père Manouvrier – se croisent avec ceux de la Senhora Doutora, maîtresse chanteuse dans tous les sens de l’expression. Tout finira par un bon plat de cèpes farcis. La science mycologique, très bien exposée dès l’ouverture du roman, s’avère plus efficace que le jet de sorts, dont l’apparente scientificité ne résiste pas à l’expérimentation. Tant il est vrai que seule la science du particulier permet de distinguer Lepioda helveole et la grande courtemelle. Comme la bonne ivraie, suivant la formule du docteur Sandomir.

LE NOUVEL OBSERVATEUR
(février 2012)

Années 1980. Le père Manouvrier et la Senhora Doutora vivent dans une petite ville de Champagne. Lui est du cru, ancien propriétaire déchu de la ferme de Sombrevoir, mycologue averti et amateur de rêves ; elle est brésilienne, adepte de l’Eglise baptiste, versée dans la psychanalyse. Tous deux sont un peu sorciers et solitaires: leurs destins ne pouvaient que se croiser, pour le meilleur et pour le pire. Alternant récit, extraits du Journal de Manouvrier et souvenirs de la Senhora, l’auteur réussit avec bonheur à nous embarquer dans ce roman du terroir à tiroirs.

Sylvie Prioul

Un bel immeuble des années 1900, tout près de Paris, entre 1945 et 1960. Le jeune Bornichet, choyé par ses deux tantes infirmes, s’initie aux différents métiers dont il sera chargé à l’Hôpital voisin. Le Docteur Ménétrier et sa belle épouse Solange se déchirent, séparés à la fois par leurs différends sentimentaux et leur rivalité professionnelle. Deux enfants vivent quelques moments d’éternité, cachés dans le grenier de l’immeuble. Olga Letonturier surveille avec une lucidité angoissée les progrès de la déchéance intellectuelle de son époux. Mesdames Gandillot et Pinaudier, dans d’interminables colloques, commentent la vie de l’immeuble et de ses habitants.
C’est Joël Escrivant, garagiste retraité se faisant fort de terminer enfin un roman, qui entreprend d’écrire l’histoire des locataires du 26 bis rue Pougens. Il découvre les joies et surtout les angoisses de la création littéraire. Mais réussira-t-il à mener son ouvrage à son terme ?

Revue de presse

LIVRES HEBDO
(le 12 décembre 2009)

Le 26 bis

Excellent linguiste, éditeur d’Alfred Jarly, Michel Arrivé développe depuis vingt ans une œuvre littéraire originale avec un goût du jeu qui parfois s’apparente à l’Oulipo, sans en avoir l’esprit de système. Indéniablement, Georges Perec eût aimé vivre au 26 bis rue Pougens, à Montrouge, où se trouve le bel immeuble dont un garagiste retraité de 75 ans, Joël Escrivant, a décidé de tenir la chronique. Pas si facile, toutefois, de faire l’histoire du 26 bis, de sa situation cadastrale, de son architecture et de ses habitants surtout lorsque l’on se fixe des contraintes telles que s’en invente Joël Escrivant, dont un bref prélude plein d’humour sérieux nous révèle les doctrines en matière d’art poétique. Nous allons donc suivre, pas à pas, les itinéraires d’Escrivant et les questions qu’il se pose. Il parle bien sûr des habitants mais aussi de ses plagiaires [une de ses obsessions, en effet, c’est d’avoir fait l’objet d’un plagiat anticipé de la part de Lesage (Le diable boiteux), Zola (Pot-Bouille) et bien sûr Perec lui‑même (La vie, mode d’emploi)]. Michel Arrivé propose un empilage de vies bien françaises et parfois ubuesques. Mais il raconte aussi une disparition. Peut-être s’agirait-il de la vengeance du fantôme de Perec.

Jean-Maurice de MONTREMY

 

 

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR
(le 25 février 2010)

Montrouge, années 1950
Roman mode d’emploi
Par Sylvie Prioul

Comment écrire après Georges Perec et sa «Vie mode d’emploi » l’histoire d’un immeuble et la vie de ses occupants ?
Michel Arrivé a trouvé un subterfuge : ce n’est pas lui qui s’attaque à ce projet, mais son personnage, Joël Escrivant, au nom prédestiné, qui estime que son illustre prédécesseur n’est qu’un plagiaire par anticipation. Ce roman gigogne se développe donc sur deux niveaux (l’immeuble du 26 bis, rue Pougens, sis à Montrouge, en possédant pour sa part six, plus le grenier) : en caractères romains, l’ouvrage d’Escrivant ; en italique, les interventions de l’auteur.
Ancien vendeur de voitures de sport, pris de la fièvre de l’écriture et des angoisses qui l’accompagnent, Escrivant n’en est pas à ses débuts (il a déjà anéanti plusieurs ouvrages) et il sait dans quels travers il ne veut pas tomber : l’autobiographie lui répugne, tout comme les descriptions, auxquelles il lui faut bien sacrifier pour ce « Bel Immeuble ». Le lecteur arpente avec lui les étages, s’immisçant dans l’intimité des locataires. Des amours naissent au 26 bis ; des drames s’y jouent : la vie dans ce Montrouge de l’après-guerre a un parfum de nostalgie.
Michel Arrivé, pourtant, nous ramène à la réalité : Escrivant constate que ses personnages mènent une vie de plus en plus indépendante. Certains se mêlent même d’écrire : le docteur Ménétrier (premier étage sur la droite), délaissé par la belle Solange, remplit les pages d’un grand cahier vert, pages qu’il fait disparaître aussitôt écrites. Le neveu Bornichet (qui vit au rez-de-chaussée avec ses deux tantes) se lance à son tour dans la rédaction d’un Journal. Mais une calamité s’abat sur le manuscrit d’Escrivant : des signes disparaissent, son ordinateur en supprimant toujours plus chaque nuit… Cette autopsie d’un roman est un régal littéraire.

Sylvie PRIOUL

 

 

 

 

VOSGES MATIN
(le 25 février 2010)

Chacun de ces derniers siècles a connu son grand roman d’immeuble : le XVIIIe avec Le Diable boiteux de Lesage, le XIXe avec Pot-Bouille de Zola et le dernier avec La Vie mode d’emploi de Georges Perec. C’est au tour de Michel Arrivé, connu pour ses travaux de linguiste et ses études sur Alfred Jarry, de se lancer dans le genre avec au départ un homme, Joël Escrivant, qui entreprend la description d’un immeuble étage par étage, appartement par appartement, et imagine la vie de ses occupants. Cette enveloppe contient un tas d’histoires qui se succèdent et finissent par s’imbriquer, renfermant elles-mêmes une autobiographie entreprise par un des locataires. Au milieu de ces récits, un narrateur anonyme nous montre Joël Escrivant au travail, nous fait part de sa démarche, de ses hésitations, de ses difficultés, de sa progression. Un bel immeuble est le roman d’un roman qui se construit – et se défait – sous les yeux du lecteur, transformé tantôt en chef de chantier tantôt en visiteur d’appartements.
Peu à peu, une sorte de tourbillon se forme : où est la farce, où est le farci, qui est dans quoi, le manège accélère, ralentit, on manque s’y perdre et on s’y retrouve toujours, ravi de repartir pour un nouveau tour. La construction ingénieuse, l’effet de poupées gigognes, sans oublier la vision de l’écrivain au travail, rappellent clairement La Vie mode d’emploi mais ce qui est plus important, c’est que Michel Arrivé a hérité de Perec le goût des histoires « à lire à plat-ventre sur son lit », cet art de simplement raconter. Il y a dans Un bel immeuble un foisonnement de récits, de personnages, de parcours qui se côtoient ou se croisent et que l’on suit avec un intérêt grandissant : les déboires conjugaux du docteur Ménétrier, les parties de bridge-plafond avec le docteur Lefébure et sa sinistre épouse, les toilettes mortuaires de ce demeuré de Bornichet et les cancans de Madame Pinaudier, l’exil d’Anatole Gandillot, et les époux Tournesac, et le sulfureux abbé Bérardier, et Roger Arrivé qui était si bon élève…
Michel Arrivé, architecte romancier, nous invite à le suivre pour une visite guidée des plus stimulantes : on peut lui emboiter le pas sans hésiter.

 

 

 

 

 

L’AGREGATION
(N° 444)

Comment savoir ce qui se passe ou se trame derrière les murs d’une maison ou d’un immeuble ? Alain-René Lesage avait résolu le problème dans Le Diable boiteux (1707): son personnage soulevait les toits de Madrid. Michel Arrivé fait un peu de même dans son tout dernier roman. Ses lecteurs se souviennent avec ravissement des deux précédents, également parus au Champ Vallon, Une très vieille petite fille (2006) et La Walkyrie et le professeur (2007). Cette fois, nous sommes à Montrouge, dans un immeuble bourgeois de la rue Pougens, où vivent des personnages aux noms balzaciens : Bornichet, Pinaudier, Gandillot, Ribaudier, Letonturier (le lecteur note même la plus discrète présence d’un fort en thème, un certain Roger Arrivé). Ce bel immeuble est fait de bric et de broc, de pièces et de recoins, d’effluves et de parfums, d’amours fanées et de haines recuites. Une atmosphère de roman policier à la Simenon (avec, en filigrane, la virtualité d’un meurtre), alors que nous sommes dans la douce France, celle des beaux jeudis, des Frères Quatre Bras et de Robert Doisneau (lequel d’ailleurs vivait à Montrouge)… Le livre se proclame d’emblée (p. 3) «roman d’un roman», c’est-à-dire roman et réflexion sur le roman (sans que celle-ci vienne parasiter le plaisir de lecture). Le narrateur principal (car il n’est pas le seul plumitif de l’immeuble) est un certain Joël Escrivant (eh oui !), ancien marchand de voitures de soixante-quinze ans. Le quidam, qui n’en est pas à son premier manuscrit, a des idées arrêtées sur la création littéraire et, comme Perec, s’impose des contraintes. Il n’a «aucune sympathie pour la linguistique» (ce qui ne l’empêche pas de vivre à l’ombre du polygraphe Pougens, linguiste à ses heures), mais c’est surtout de l’informatique que ce monomaniaque devrait se méfier, tant son boiteux, diabolique et même criminel ordinateur lui joue de vilains tours… Un livre plein d’humour. Un roman à la Nabokov, tout en jeux subtils, chausse-trapes, mises en abyme, clins d’oeil littéraires et trouvailles en tout genre (comme le «plagiat anticipé»). C’est que le garagiste Escrivant se trompe : tous les vrais linguistes ne sont pas infréquentables. Il y en a même qui ont lu Perec et Jarry. La preuve: Un bel immeuble est dédié à un certain Emmanuel Dieu… Et qui s’en étonnerait ? Dieu est partout dans ce roman. Même dans les prénoms.

Michel RENOUARD

Un petit village, près de Fribourg, en Allemagne. Le nazisme règne de façon absolue sur le pays, la guerre se prépare, puis éclate. Une petite fille réussit à être à peu près heureuse. Sa mère pense surtout au fils qu’elle n’a pas eu. Son père, haut dignitaire nazi, l’aime de façon assez lointaine. Mais la petite Kriemhild est choyée par sa grand-mère, institutrice retraitée. C’est sous sa bienveillante tutelle qu’elle apprend à écrire, aux deux sens du mot : elle trace avec délices et talent les belles lettres pointues de l’écriture gothique, et elle commence à composer des contes, sur le modèle des frères Grimm. Bientôt, hélas, sans qu’elle en décèle vraiment la cause, elle perdra, pour longtemps, le véritable don d’écriture qu’elle a eu jusqu’à l’âge de douze ans.
Une station de ski déserte, au début de l’été, une trentaine d’années plus tard. Un notable de province, professeur à la Faculté de Pharmacie, expert en mycologie, et romancier à ses moments perdus, entreprend d’étrangler sa maîtresse, qui vient de lui signifier son congé. Mais il manque autant d’exercice que d’expérience : elle survit.
La jeune femme qui vient d’échapper à la mort ne serait-elle pas la petite fille allemande qui ne pouvait plus écrire ? On se pose la question avec une insistance croissante en lisant les récits alternés que le professeur et la « Walkyrie » font de leur passé et de leur « lune de miel » passionnée et orageuse.
C’est donc que la jeune femme a retrouvé le don d’écrire qu’elle avait dans son enfance ? Et pour quelle raison ? Quelle est la fonction de cette étrange cérémonie sadique dont elle fait souvent le rêve, et qu’elle raconte, de façon haletante, à son mari, puis à son amant ?

Une très vieille dame, Geneviève Briand-Lemercier ? C’est ce que l’état civil indique : quatre-vingt-onze ans. Mais en même temps une toute petite fille. Elle ne résiste à aucune tentation de consommation, et se trouve réduite, chaque fin de mois, à vendre chez Gibert quelques-uns de ses livres. Et elle suit toujours à la lettre la consigne, donnée par son père il y a trois quarts de siècle, d’écrire chaque jour quelques lignes de son journal.
Et pourtant, depuis quelques mois, l’angoisse la point, de façon de jour en jour plus aiguë. Madame Bertrand, la prestigieuse professeur dont elle paie à prix d’or les leçons de graphologie et d’astrologie transcendantale, lui donne la consigne inverse : ne plus écrire, et même « désécrire » ce qu’elle a précédemment écrit. C’est que, elle le sait avec la certitude authentiquement scientifique de la graphologie et de l’astrologie, le poids de ces écrits est un obstacle à la longévité de Geneviève. Il est même étonnant qu’elle ait malgré eux atteint un âge aussi avancé. Pour continuer à vivre, pour égaler et surpasser le record encore imbattu de Jeanne Calment, voire pour atteindre l’Immortalité, il faut « désécrire ».
Geneviève désécrit. Elle conserve toutefois, mais réduits à de brefs coups de phare, les épisodes les plus marquants de sa vie : les terreurs de son enfance et leurs résurgences dans sa vie d’adulte, son mariage, l’occupation allemande et la captivité de son mari, ses amours féminines…
Peu à peu cependant, elle s’interroge sur la consigne de Madame Bertrand : comment l’écriture peut-elle être si néfaste ? Ne vaudrait-il pas mieux, somme toute, tuer les êtres plutôt que les lettres ? Elle s’y essaie. Avec un succès limité. Mais le hasard lui sera d’un précieux secours.
Finira-t-elle par atteindre l’Immortalité ?