Champ Vallon

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Michel | JOURDAIN

Contrairement à ce que tout le monde pense, sans être un lieu franchement désagréable, le Paradis n’est pas un lieu si agréable que cela.

Les rencontres que l’on y fait ne compenseront jamais les rencontres que l’on n’y fait pas. Surtout celles auxquelles on s’était longuement préparé.
La présence de Frank Sinatra dans les parages pourrait être d’un certain secours.
Comme d’ailleurs les écrits de ce grand menteur de Dante.

 

Dans ce pays, au sortir de la guerre, existait un nom de famille très répandu. D’est en ouest, on ne comptait plus les personnes qui le portaient. Des personnes qui ne faisaient pas partie pour autant de la même famille. Même si, la plupart du temps, elles appartenaient à la grande famille des pauvres.
S.N.P était ce nom: S.N.P. Zhora, S.N.P. Nourredine… S.N.P., c’est-à-dire Sans Nom Patronymique.
Les personnes en question n’avaient-elles jamais porté de nom comme tout le monde? En avaient-elles porté un, qu’elles avaient ensuite perdu ?
À la façon d’une monographie, ce petit livre énigmatique tente de décrire le plus précisément possible le monde dans lequel elles ont vécu. Il serait peut-être préférable de dire: tenté de vivre.

Lire un extrait

Une petite ville au bord du désert:
histoire vraie
L’extrait (pp. 5-12)

A

Certains habitants de la ville n’avaient qu’un prénom. Ils n’avaient pas de nom. Ils l’avaient perdu, ou n’en avaient jamais eu. Ils n’avaient pas de nom à eux. Ils avaient celui qu’on donnait à ceux qui étaient dans leur cas. Le même pour tous. Ils en éprouvaient un peu de honte.
Leur ambition était d’avoir un vrai nom. Ils disaient que leur prénom était un nom, et se faisaient appeler par leur prénom. Jusqu’au jour où tout se découvrait. Ils prenaient aussi des noms d’emprunt. Jusqu’au jour où le propriétaire du nom s’en apercevait et déposait une plainte.
Les habitants de la ville n’étaient pas des loups les uns pour les autres. Il y avait un moyen légal d’obtenir un nom. En payant. Cela prouvait que ceux qui avaient un nom ne cherchaient pas à empêcher les autres d’en posséder un. Simplement, on ne voulait pas qu’ils se servent eux-mêmes, car dans les pays civilisés les habitants n’entreprennent rien sans autorisation.
Il y avait aussi le cas de ceux qui s’étaient toujours appelés Soude, et voulaient s’appeler Sode. Les Soude pouvaient devenir Sode. De la même façon, les Sode devenaient Soude: en payant.
On aura une idée plus claire des choses quand on saura que la chaleur d’août au pays des Franches ressemblait à celle de mai au pays des Algdes. Celle de septembre au pays des Algdes à celle de juillet au pays des Franches. La chaleur de l’août algdais n’avait pas d’équivalent chez les Franches. Cependant, le mois d’avril des Algdes pouvait ressembler au mois d’avril franchon.
Les habitants de la ville qui se respectaient peignaient ou faisaient peindre leur maison en bleu ou en mauve. Le bleu ou le mauve des murs se mariait au violet des portes. Auparavant la ville avait été blanche, et dans le passé ocre. En mauve elle paraissait plus fraîche en été.
Il n’y avait pas que des avantages, car les étés ne duraient pas. L’hiver apportait des pluies, du vent, voire la neige. Certaines années, le chaud durait plus que le froid, mais en général c’était le contraire. Le mauve n’était pas une bonne couleur dans l’humidité, pas plus que le bleu pâle ou le vert pâle.
En tout cas, sous la brosse des peintres, le centre de la ville se transformait. Seuls les toits demeuraient tels quels, parce qu’ils étaient en tuile.
Si on voulait voir la ville comme elle était autrefois, il n’y avait qu’à monter sur les collines qui dominaient le centre. Le point de vue était tout différent. On pouvait dire que rien n’avait changé. Une vraie ville d’autrefois.
Quand on la regardait de loin, c’était comme quand on la regardait de haut. Avec en plus la surprise de voir ce grand rassemblement au milieu de l’aridité.
C’était le désert de toute part. Il n’y avait que la route, et le sol quand la route s’effaçait. Le soulagement venait dans une ondulation d’où la ville tout entière se laissait apercevoir. Une véritable Jérusalem céleste, mais fortement implantée. Il fallait encore beaucoup marcher, monter, descendre pour que les choses deviennent claires.
On tombait sur des fabriques de toutes sortes. C’était la ville, les immeubles de rapport, les habitants, et dans le centre, les trottoirs cimentés. En quittant le centre, on retrouvait les maisons et les rues posées à même le sol, ce qui favorisait l’élevage.
La ville s’étendait sur une pente douce, bornée au midi par une ligne de chemin de fer, et dans les autres directions par sept collines d’inégale hauteur. L’une, à l’écart, servait de socle à des constructions hautes, du genre gratte-ciel. Six portaient des maisons basses anciennes et n’attiraient pas l’attention.
Sur ces six, trois avaient des vocations particulières: la colline de la protection des biens, ou colline militaire, la colline de la santé, la colline du salut de l’âme. Cette dernière était celle qui se distinguait le moins, symboliquement couverte de maisons jusqu’à mi-pente. Il s’agissait de maisons clairsemées, de murs sans fenêtre. Plus haut, le sol était nu, caillouteux. Encore plus haut, deux chapelles ressemblaient à des maisons d’habitation.
La colline de la protection des biens, ou colline militaire, était presque entièrement du domaine des soldats. Elle était entourée d’un rempart, mais celui-ci était caché par les arbres ou des immeubles édifiés devant. C’était une colline qu’on était forcé d’imaginer, qu’on entendait plus qu’on ne la voyait. Car certaines nuits les soldats tiraient vers le ciel. Les habitants du moins le supposaient.
Quant à la colline de la santé, située non loin de la précédente, elle était invisible de la plus grande partie de la ville, et visible de certains points.
En quittant la ville par le nord, on arrivait au bord d’une grande falaise, d’où se voyaient des terres cultivées. Les plaines du lait étaient encore plus loin, derrière les montagnes de l’horizon. À l’est, à l’ouest, au-delà de la ligne de chemin de fer commençait la plaine de couleur ocre. Les ondulations empêchaient d’en voir la fin.
Il n’y avait pas de ponts. Mais leur absence ne se faisait pas sentir, la ville n’étant arrosée par aucun cours d’eau. Pour les habitants, il en avait toujours été ainsi. Les ponts étaient remplacés par des escaliers. Escaliers droits de toute beauté, réalisés dans une pierre grise très rare, que les habitants empruntaient. Ils n’auraient pas supporté d’en être privés. Il se disait que cela s’était déjà produit.
Il n’était pas facile d’envisager une ville de cette importance sans cours d’eau. C’était une ville sèche, où les eaux de pluie ruisselaient, tant l’altitude et la pente étaient fortes. Elles descendaient de chaque colline en creusant, avant de traverser la ville par les caniveaux et les égouts.
C’était les plaines du bas qui en profitaient. Néanmoins, les habitants de la ville avaient de quoi boire. Dans les citernes de la ville, l’eau potable ne manquait pas. Et on savait qu’il y avait, à quelques heures de marche, une certaine rivière qui coulait dans une vallée un peu verte. Avec des gués et tout ce qu’on voulait. Pour boire tout ce qu’on voulait, aussi frais qu’on voulait, jusqu’à une heure avancée.
La ville étant sans muraille et sans portes, de jour comme de nuit on y entrait. On y entrait de sept façons, et on en sortait de six. Une route ne menait nulle part, quatre menaient au désert, deux vers les régions du lait. Les choses avaient été bien faites, car la route qui ne menait nulle part menait quelque part jusqu’à un certain point. D’où il était intéressant de venir, mais pas d’aller. Toutes les routes se rencontraient, à un carrefour dans le bas de la ville.
Sur la colline qui était à l’écart poussaient neuf arbres toujours verts. Ils formaient un lieu de promenade publique naturel. Les habitants de la ville en prenaient le chemin avec plaisir. Du cercle parfait que faisait la route autour du sommet, on embrassait la ville. Elle était déjà dans l’ombre que le soleil découpait encore la colline sacrée. Il aurait fallu être peintre. Les habitants jouissaient de ce spectacle en buvant de la petite bière. Ils jetaient ensuite les cannettes pour qu’elles se cassent sur la route.
Il était fortement question d’édifier un hôtel, car près du sommet, au milieu des touffes de chardons géants, un écriteau annonçait: Prochainement, ici, construction d’un hôtel. Des balcons duquel, ultérieurement, les voyageurs pourraient s’extasier et prendre toutes les photographies qu’ils voudraient de la ville. Revers de la médaille: non loin du fameux bosquet existait un amas de rochers réputés dangereux. C’était le séjour ordinaire des espèces venimeuses. Elles logeaient entre pierre et terre. Elles avaient la couleur de la terre et leur piqûre était mortelle.

Les lettres sont-elles faites pour être lues ? Sont-elles condamnées à se croiser en pure perte ? Pourquoi avoir classé ces trois correspondances selon leur destinataire ? D’où vient ce sentiment qu’à travers elles une étrange histoire prend un malin plaisir à ne pas vouloir se dessiner ? Le détective Marcel Le Marchant a-t-il correctement identifié les obstacles qui contrariaient sa quête ? Les charmes de Raymonde Bauer ont-ils suffi à le faire rentrer sain et sauf au bercail ? Monsieur Le Marchant père a-t-il réussi à raisonner ce fils intrépide et chimérique ? Quel secret se cache encore dans le fameux carton à chaussures ? Jusqu’à quelle compromission faudrait-il s’abaisser pour en savoir plus ? Toute vie n’est-elle qu’un roman policier ? épistolaire ? comique ?… Se peut-il que tant de questions n’aient jamais trouvé leurs réponses ?