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Emmanuel | FUREIX

Après la Révolution française, le « vandalisme » est répudié et la « guerre aux démolisseurs » lancée avec emphase. Pourtant, au fil d’un xixe siècle convulsif, des statues sont bel et bien déboulonnées, des bustes brisés, des emblèmes martelés, des drapeaux brûlés, des cocardes arrachées et piétinées. L’iconoclasme est certes miniaturisé et négocié, mais il se répète avec insistance. De la Restauration à la Commune de Paris, la destruction des signes de l’adversaire devient le lot commun de la politique.

Que détruisent, alors, ces « iconoclastes modernes » ? Avec quels gestes s’attaquent-ils aux images et aux signes visuels ? Que visent-ils à travers eux ? Quelle puissance et quelle vitalité attribuent-ils aux images ? Quels effets croient-ils produire sur le monde social et sur les rapports de pouvoir ?

Toutes ces questions prennent une singulière acuité au xixe siècle : la fragilité des pouvoirs, les profondes poussées démocratiques, la transformation du rapport au passé, la laïcisation graduelle de la société, la reproductibilité technique des images dessinent un nouvel iconoclasme.

Nourri d’archives vivantes et sensibles, l’ouvrage ne se contente pas d’exhumer des gestes oubliés ou effacés de l’histoire. Il définit le paysage des signes conflictuels et les regards portés sur eux. Il construit, surtout, une grammaire de l’iconoclasme qui résonne fortement avec notre présent. Dans des conjonctures fluides où la souveraineté paraît disponible, les iconoclastes s’attaquent aux signes qui la rendent visible et s’affirment eux-mêmes comme souverains. Ils épurent aussi les images du passé lorsqu’elles infligent une « blessure » morale à l’œil du regardeur. À d’autres moments, ils cherchent plus simplement à entrer par effraction dans l’espace public, sans autre espoir que de prendre la parole en s’attaquant à des signes intolérables.

Comment lire le politique à travers le culte rendu aux grands morts, héros ou martyrs? À l’âge romantique, de la Restauration des Bourbons au retour des cendres de Napoléon (1814-1840), au moment où la dignité des morts est réaffirmée, où les larmes sensibles sont valorisées, Paris résonne de ces deuils dynastiques, étatiques, contestataires, voire insurrectionnels qui disent les fractures et les efforts de réconciliation d’une société avec elle-même.
Une génération après la Révolution, en plein apprentissage de la vie parlementaire, les affontements politiques s’expriment par des panthéons rivaux, des mémoires contradictoires et des rites concurrents. Le deuil des victimes de la Révolution vise à exorciser le régicide dans une improbable expiation nationale. Les funérailles dynastiques des Bourbons (duc de Berry, Louis XVIII) célèbrent le seul sang royal, quand le régime de Louis-Philippe «bricole» un deuil national réconciliateur – celui de Napoléon ou des insurgés de 1830. Au risque de voir se retourner cette mémoire contre lui-même. Dans le même temps, des funérailles d’opposition permettent à des exclus de la politique de pénétrer par effraction dans le cours de l’histoire. Des foules en deuil traversent la capitale et inventent l’«enterrement-manif» autour de la dépouille du général Foy, de Benjamin Constant, du général Lamarque ou de La Fayette. L’impossible deuil des vaincus, de Napoléon aux insurgés tombés sur les barricades, parvient aussi à percer dans l’espace public populaire.
À travers ces deuils concurrents, l’ouvrage propose un «étonnant voyage» (Alain Corbin), une immersion complète dans des gestes, des mots, des émotions qui suggèrent une autre manière d’écrire l’histoire politique.