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Robert | MARTEAU

« Autrefois, naguère, il était constant qu’en vue d’un tableau le peintre se livrât à des Études. C’est en voyant celles de Le Brun, au pavillon de Flore, aussitôt après l’irruption de François Fédier venu jusqu’à moi proclamer l’hellénité de la muse, que je ressentis l’irrépressible désir de me livrer sans contrainte, mais comme obéissant à la quête de la disparue. Toute forme d’imagination rejetée, il me fallait aller par les sentes maintenant recouvertes et me frayer là son chemin, ne me fiant qu’à l’instinct et à la mémoire, une fois encore imitant celui, forestier, braconnier, chasseur, qui, enclos dans la selva selvaggia, en elle écarté, par elle tente de retrouver son orient. » R.M.

Études pour une muse – Robert Marteau 1995

« Que la louange donne au présent journal son nom vient peut-être de ce que les jours ici pliés dans l’espace du sonnet, et serrés comme linge dans le cabinet, souhaitent ne se souvenir que de la trace laissée par son parfum volatil. » Suite de Liturgie, journal poétique s’égrenant sous la forme d’une série de sonnets qui couvrait les années 1987 à 1989, Louange est l’almanach des menus événements de chaque journée des années 1990 à 1993. La voix du poète s’y mêle au chant des oiseaux pour nommer et montrer « ce qui, sans lui, resterait invisible et muet. Il invente la parole de ce monde et la met en forme.Sa tâche est humble et majestueuse, gratuite et nécessaire » (P. Kéchichian, Le Monde).

Lire un extrait

Louange
L’extrait
(pp. 7-11)

L’hiver est la saison des merles. Ils accordent
Leurs plumes noires à l’herbe, courent au buis,
Dérangent le lierre et le laurier. Ils grattent
La terre froide, parfois lèvent le bec comme
S’ils interrogeaient. Ils épluchent; ils surveillent
Le corbeau venu surmarcher leur territoire.
Mésanges et ramiers sonorisent l’air. L’eau
Demeure immobile et muette, étale en l’auge
Où l’aile à peine suscite un reflet. Croasse
Haut un corvidé, au-delà des bouleaux blancs
Que les étourneaux saluent en s’éparpillant.
Il y a dans le jardin sans fleurs des statues
Qui regardent à l’infini. Une mouette
Alerte les alentours à cause des ombres.

(Jardin du Luxembourg, lundi 1er janvier 1990.)
Le sens constamment fuit les mots, comme les astres,
Selon l’interprétation des télescopes,
Les uns les autres, et vers aucune limite,
Et sans que nous voyions s’agrandir l’intervalle,
Ni l’espace augmenter, se dispersent, fuyant
Vers l’infini l’infinité des centres qu’ils
Constituent. Alors, ou contre tout, sans pourtant
Contraindre l’origine au temps, n’y aurait-il
Pas pour nous perte ou déperdition? Alors
Moins clairement nous pourrions lire et contempler
Le texte en premier lieu tissé; nous de nous-mêmes
S’éloignerait, la dispersion éloignant
Les messagers, ajourant de confusion
Le message avant nous qui nous fut confié.

(Mercredi 3 janvier 1990.)
Les larmes qu’elle a sur le seuil longtemps versées,
Un temps viendra-t-il enfin qui les essuiera
Sur les yeux mêmes dont elles sont la rosée?
Alors lustré l’ami mort ressusciterait
Lui qui se savait vivant tout entier parcelle
Du Christ et qui le connut dans sa propre chair,
Par le procès et la crucifixion
Concluant le chemin de croix. Elle est venue,
Délia, au beau nom prédestiné à rompre
Les liens. On lui vit sur les lèvres la grâce
Presque inconnue au regard ailleurs qu’en peinture.
Elle était avec nous comme l’une des dames
De la pietà exposée au Louvre et peinte
Par Enguerrand Quarton, peut-être, en Avignon.

(Mercredi 3 janvier 1990.)
Roseraie à l’ouest où le soleil disparaît,
Eclairant de biais la lune ainsi partagée.
Le calcaire est rose; un oiseau gravite au fond
De la concavité où les teintures laissent
Des traces. Il y fait clair encore entre l’arbre
Et l’eau, dans l’entrelacs des brindilles, lesquelles,
Cloisonnant la lumière, intensifient les teintes.
La nuit vient comme dans la mer la seiche souffle
Son encre: alors naît Vénus pareille à la perle
Au creux du coquillage. On attend les étoiles.
Le saule chevelu s’abîme au bout de l’île
A l’aplomb de la lune insolite au sommet
Du ciel où elle fait une flaque lactée
Exempte absolument de toute turbulence.

(Jeudi 4 janvier 1990.)

C’est l’heure du soir où la bécasse traverse
D’un vol sec entre ciel et sillon. Violette
Est l’ombre dans l’alisier. Guêtres et velours,
Le chasseur attend l’insolite écart et vise
La plume qui passe et s’évanouit si vite
Qu’il ne tire pas. Ecoutant il s’interroge,
Calcule en son âme et conscience quel poids
Devant Dieu il peut bien faire, scrute la nuit
Maintenant close et sans étoile aucune ni
Lune. L’effraie écarte en s’envolant des branches
Sans feuilles. Il n’y a d’autre horizon que poudre
Aveugle au ras des yeux. Il se souvient des noces;
Il entend sous le laurier bruire l’oiseau
Qui s’accueille et côche à l’heure de s’anuiter.

(Mardi 16 janvier 1990.)

Le jeune soleil est monté au ciel: archer
On l’a dit, archonte et conducteur de chevaux.
Eucharistique, il est en toute part le feu
Générateur, le soufre animant l’âme, l’or
Déjà, mais vif et comestible en quelque sorte,
Et potable: extrait du pommier vespéral qui
Ombrage le jardin qu’Héraclès visita;
Puis il périt dans la pourpre, imitant le Christ
Eternel qu’il devançait ici sur la terre
Et dans le temps. Je n’ai plus en mémoire toutes
Les stations, ni tous les épisodes, mais
Je me souviens de l’essentiel, par quoi s’ouvre
La voie au pied pèlerin: alors tu la vois
Naître et s’épanouir, l’étoile convoitée.

(Jeudi 18 janvier 1990.)

Liturgie, c’est ce que chacun peut entendre et voir chaque jour à chaque heure, en chaque instant aussi soudain soit-il. C’est l’œuvre à tous offerte en l’intimité des événements infiniment produits depuis le commencement et depuis l’origine, et qui donnent au temps ce que l’on nomme sa couleur, à l’éternité sa musique, au livre sa mutité. Si les oiseaux jouent ici un grand rôle, c’est parce qu’ils chantent, et que par leur jargon nous revient l’espoir d’accéder au lieu d’où nous venons. Si les arbres tiennent ici une grande place, c’est parce qu’ils escaladent, de branche en branche, la lumière, afin de parler plus haut à ce qui reste en nous de sylvestre ou sauvage.

Au jour le jour, chemin faisant, des écritures furent suscitées à l’improviste par une personne, un animal, une chose ; par une ville, une peinture, un vol d’étourneaux, un merle, une troupe de goélands, un troupeau de bovidés, enfin par toutes sortes de manières et de formes que la vie prend pour se manifester en tel lieu et tel autre.Ces mêmes écritures, une fois amassées, reçurent pour titre: Fragments de la France, non pas que le pays fût brisé, mais parce qu’il n’est là que fragmentairement dit.