Article(s) archivé(s) de la catégorie Collection détours

DANIEL FLEURY La poursuite en péniche du lac migrateur

DANIEL FLEURY La poursuite en péniche du lac migrateur

Voici un roman d’action écrit à la manière d’un Jules Verne très en verve. Ayant connaissance d’un mystère géographique — le lac Kob-Nor se déplace périodiquement dans le désert du Takla-Makane — le savant aventurier Evariste Combalescot décide qu’il le rattrapera. Non par le chemin des dunes mais en descendant à bord d’une péniche les dangereux cours d’eau qui l’alimentent.
Nous sommes en Chine dans les années trente.
On rencontrera aussi Olaf Erikkson, l’amant d’une momie; Marmaduke Blount, le voleur de montres; Gorlok, le baron hippopotame; Gracchus, le fox à poil dur… et puis Zoé et Varvara, jeunes femmes échangistes.
Il y aura des tempêtes d’eau et de sable, des scènes d’abordage, des traîtrises, des usurpations d’identité. On parlera de jalousie et de sexe sous des fourrures.

Daniel Fleury est l'auteur d'articles littéraires publiés en diverses revues et d'un ouvrage poético-romanesque intitulé Prospectus.

La poursuite en péniche
Mars 2019
14 x 22 cm, 320 pages
979-10-267-0770-7
24 €

JEAN-PAUL GOUX Sourdes contrées

JEAN-PAUL GOUX Sourdes contrées

« Au soir de ce jour-là, j’ai résolu de garder une trace de ce qui arrivait, qui avait commencé, sans que je sache vraiment ce qui avait commencé. » C’est une réflexion intime, tout intérieure que « note » le narrateur de ce roman au charme puissant qui interroge le « colombier de la mémoire », cette volière d’où s’échappent trop souvent les pigeons du souvenir. Après tant d’années riches de leurs mémoires partagées, Vivien est profondément troublé lorsque Julie, sa compagne architecte, évoque des souvenirs très précis de chantiers qui n’ont pour lui aucune réalité, et qu’il met en doute. Le monde clos de leur entente amoureuse et intellectuelle ouvert sur le jardin et ses ciels se fragilise, soudain menacé par la traversée inquiétante de ces « sourdes contrées » que fabrique à notre insu le Temps qui passe. Qu’il s’agisse d’un être ou d’un projet d’architecture, quelle est la réalité de nos souvenirs dès lors qu’ils sont aussi nourris de nos rêves et de nos rêveries ? ce sont ces troublantes confusions que scrute Jean-Paul Goux dans ces « notes » teintées d’une mélancolie non dénuée d’ironie, et dans une langue somptueusement poétique.

Annie Clément-Perrier

Né en 1948, Jean-Paul Goux est l’auteur d’une œuvre littéraire d’exception. L’essentiel des titres est rassemblé chez Actes Sud. La Commémoration (1995 ; Babel, 2005), La Maison forte (1999), L’Embardée ou les Quartiers d’hiver (2005). Et dans la collection Babel Les Jardins de Morgante (1999) ainsi que Mémoires de l’enclave (2003). Chez Champ Vallon, La Jeune Fille en bleu (1996) et La Fabrique du continu. Essai sur la prose (1999)

Janvier 2019
12 x 19 cm, 240 pages
ISBN 979-10-267-0750-9
20 €

DIDIER LAROQUE Le Dieu Kairos

DIDIER LAROQUE Le Dieu Kairos

Au siècle dernier, en divers lieux d’Afrique et d’Europe, jetés dans des aventures violentes, deux hommes attendent chacun d’accomplir l’acte qui donnera une plénitude de sens à sa vie. Ils se rencontrent, se découvrent leurs espérances, les croient complémentaires. Ils pensent former l’accord du héros et du poète : le geste courageux que l’un désire accomplir est cela même dont l’autre aspire à être le témoin le témoin, pour faire un récit. Naît une forte amitié. Mais le temps la ruine. Ils s’impatientent, se lassent, se désabusent beaucoup. Quand l’espoir semble faux et le dénuement parfait, survient ce qu’ils attendaient : la chevelure du dieu Kairos.

Biographie

Didier Laroque, architecte DPLG, est Professeur de théorie et pratique de la conception architecturale à l’École nationale supérieure d’architecture Paris-val-de-Seine, et membre de l’UMR 8210, ANHIMA, à l’Université Paris-Diderot.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages de théorie et d’histoire de l’architecture.
Il a publié en 2014 un premier roman (La Mort de Laclos, Champ Vallon) très remarqué par la critique.

Didier Laroque - Le Dieu Kairos 2018
À paraître le 6 septembre 2018
12 x 19, 240 pages
ISBN 979-10-267-0714-1
20 €

JONATHAN BARANGER Chokolov City

JONATHAN BARANGER Chokolov City

Qui se souvient des Bulgares de New York ? Leur présence en Amérique fut restreinte, mesurée, typique du génie de ce peuple confidentiel. Ainsi il ne se trouva personne pour pleurer l’amour malheureux qui unit l’actrice Elaine Chokolov au pâle Bogdan Oblanov, personne non plus pour étudier l’étonnante genèse du talent littéraire de Dean Grosslick. On ne sait toujours rien des conspirations de la camériste Feya Grubev, pas plus qu’on ne fit l’effort de comprendre et de louer le sens du devoir inégalé de Granville Kling. Nul ne tenta d’élucider le mal mystérieux qui égara la raison de Cornell Morris, et le monde entier s’appliqua à ignorer le destin fantomatique et pourtant fondamental de Jon Khalov, l’homme au beau visage.

Tant de fortunes diverses, eussent-elles été moins bulgares, auraient fourni la matière de savoureuses comédies et de drames pitoyables, universellement acclamés… Ou peut-être fallait-il justement être bulgare et rien que bulgare pour vivre ces aventures-là, et sans doute devra-t-on l’être encore davantage pour les lire.

Chokolov City est un roman composé de six chapitres qui retracent le destin d’une communauté imaginaire de Bulgares à New York, des années 1900 aux années 1960. Ces Bulgares doivent très peu aux Bulgares réels, pas plus que le cadre ne prétend restituer le véritable New York. Parce que Chokolov City se réclame d’une autre authenticité, celle du fantasme désuet de la grande ville américaine moderne, tel que la comédie classique hollywoodienne l’a façonné. Dans ce New York de studio, produit par la MGM, dirigé par George Cukor, vit et meurt un peuple poli, élégant et raffiné, sans doute trop parfait pour jamais exister.

Premier roman

La Nouvelle Quinzaine Littéraire Septembre 2018

Biographie

Jonathan Baranger est né le 3 avril 1980, à Orléans, où il a grandi et où il demeure. Il enseigne le français dans le Loiret. Il écrit de la fiction depuis dix ans.
Chokolov City est son premier texte publié.

Jonathan Baranger Chokolov City
Paru en août 2018
14 x 22, 392 pages
ISBN 979-10-267-0719-6
23 €

JOCELYN DUPRÉ Le Canal aux cerises

JOCELYN DUPRÉ Le Canal aux cerises

On rêvasse un voyage : un vieil ami le fait et vous en donne des nouvelles. Et que faire ensuite, quand une décision administrative vous oblige à un décathlon médical pour retrouver le permis de conduire ? Dans l’allée Marthe, la Twingo délaissée s’ennuie. Sur le trajet quotidien et immuable de la ligne de bus 114, dans le train ou le car descendant aux Cévennes, il vous reste des oreilles pour écouter, des yeux pour lire…

Revue de presse

Le matricule des anges — par Richard Blin, novembre 2017

Biographie

Né en 1959 à Courbevoie, Jocelyn Dupré s’est beaucoup et lentement imprégné : de musique, de paysages, de gens, de livres, sans jamais forcer, tâtant de la correction, mais de livres médicaux, et même de la vente, mais de livres d’artiste. Un jour d’avril 1992, à deux doigts de vendre des bas à varices, il est entré à l’Éducation Nationale. Il y enseigne les lettres modernes dans un collège de l’Académie de Créteil. Il a publié en revues des récits, des poèmes et des textes sur Jacques Réda.
Le Canal aux cerises est son premier livre.

Paru le 24 août 2017
12 x 19, 160 pages
9791026706038
16 €

FRANÇOIS DOMINIQUE Délicates sorcières

FRANÇOIS DOMINIQUE Délicates sorcières

Douze portraits de femme disent l’énigme réelle et sensible des figures féminines, la sorcellerie intime par laquelle ces figures ne cessent d’être absentes et présentes simultanément. D’Amina la petite fille malicieuse disparue trop tôt, à Kavira qui déroule sa mélopée envoûtante dans le métro parisien, en passant par la poétesse irakienne Nazik ou la belle Cécile aimée sur le carré Magique de Cruas, toutes ces figures féminines relevant à la fois du mythe, du rêve et du souvenir communiquent mystérieusement entre elles pour dessiner en creux une figure absente, peut-être la pièce manquante du puzzle…

Revue de presse

LITTORAL — par Gilles VCenier, 21 novembre 2017

UN NECESSAIRE MALENTENDU — le blog de Claude Chambard, 28 janvier 2017

ETUDES — par Agnès Mannooretonil, avril 2017

VOLKOVITCH.COM — par Michel Volkovitch, 8 mars 2017

Biographie

FRANÇOIS DOMINIQUE est né à Paris en 1943. Poète, traducteur de l’allemand (Meckel, Häfner, Rilke), il est l’auteur de plusieurs essais ainsi que de romans et de récits publiés chez POL, au Mercure de France et plus récemment chez Verdier pour Solène (Mention spéciale du jury, Prix Wepler-Fondation La Poste 2011, Prix Littéraire Charles Brisset 2012) et La Chambre d’Iselle (2015).

Délicates sorcières – François Dominique 2017
Paru le 19 janvier 2017
12 x 19 cm, 160 pages
ISBN 979-10-267-0460-7
16 €

MAXIME DECOUT Écrire la judéité

MAXIME DECOUT Écrire la judéité

Enquête sur un malaise dans la littérature française

Il est depuis toujours un élément qui, lorsqu’il vient à l’esprit des uns et des autres, déclenche les réactions les plus contradictoires, allant de la haine à l’empathie : la judéité.
Or l’histoire de notre littérature, lorsqu’on la contemple dans le miroir de notre société et de son Histoire, étonne sur ce point par l’ampleur du phénomène. De Céline à Barthes en passant par Sartre, le Juif fait figure d’élément dérangeant, inquiétant, prescrivant les défoulements ou les refoulements les plus divers. Car cet outsider rappelle tout un chacun à une vigilance nécessaire face aux représentations stéréotypées, aux désinformations et aux idéologies partisanes qui continuent de nous menacer. C’est dans ce cadre qu’on comprend mieux ce que fut l’écriture pour Perec, Gary, Cohen, Wiesel, Modiano, mais aussi Duras ou Blanchot. La judéité aura été pour eux une épreuve et un défi, un garde-fou contre les débordements de l’Histoire, tout comme une nécessité de réinvention de soi et de l’œuvre.
A l’heure où les tensions identitaires augmentent, où la mémoire des camps est suspectée d’abus et de monopoles, où l’antisémitisme revient en force, il semble ainsi nécessaire de se retourner sur les relations singulières, faites de partialité, de silence ou de fantasme, entretenues entre la judéité et la littérature, si l’on ne veut pas céder aux cécités les plus indéracinables, aux illusions les plus gratuites, aux excès les plus dangereux, dont notre société est aujourd’hui encore la proie.

Lire le début

Préambule
Judéité et littérature :
le malaise en partage

« Il y a des manques de mémoire qui sont des manques d’âme. Une telle lacune me condamne : désormais travaux forcés du souvenir à perpétuité. »
Serge Doubrovsky, Le Livre brisé
Céline avait peu à peu pris l’habitude de faire du mot « juif » et de ses dérivés argotiques le joyau de ses injures. Le mot a vu ses signifiés se multiplier à l’extrême, devenir le symptôme d’une obsession et d’une paranoïa. Cette polysémie étirée à son maximum a joué le rôle d’une transgression sémantique précipitant le réel sous la caution d’un signifiant maître qui révélait le régime de l’Un et de la totalité auquel le style aspirait. Traversée par le fantasme et la haine, l’écriture a cru pouvoir sidérer le réel et l’esthétique. À force de bassesse et de vigueur, sa fonction n’était plus seulement rhétorique, référentielle ou communicationnelle, mais elle cherchait à susciter un au-delà du langage où l’idéologie et les partis pris régnaient sans partage. Ce cas extrême, à la limite de l’hystérie et du rituel, lié à un moment bien particulier de notre Histoire, signale toutefois comme un invariant : celui d’un malaise face et dans la judéité, et dont la littérature témoigne de façon exemplaire. Lorsque les signes écrits buttent ainsi sur une obsession, on peut escompter que l’histoire littéraire rende compte, à sa manière, de l’Histoire d’une société. À défaut de pouvoir saisir totalement la complexité d’un tel phénomène, ce qui s’en déduit est pour nous de l’ordre de la question. Des questions auxquelles nous ne tenterons pas de répondre entièrement mais qui, malgré cela, doivent être posées dès à présent parce qu’elles se profileront sans cesse en arrière-plan comme des ombres chinoises : qu’est-ce qu’être juif ? qu’est-ce que la judéité dans notre monde ? son écriture ? qu’est-ce qu’un écrivain juif ? Et surtout ceci : pourquoi ce malaise continu ? Entreprise trop vaste pour être vraiment possible. Mais notre propos, qui sera plus limité, soutiendra ces questions et nous permettra de les laisser résonner dans toute leur force. Car les interrogations soulevées ici, si elles gravitent autour de la rencontre entre le Juif et la plume, ne peuvent pas être limitées à ce seul aspect, parce que, dans cette intersection singulière, dans ces influences réciproques, émergent des questions qui valent au-delà d’elles-mêmes et qui, peut-être, y apparaîtront avec une clarté et une force qu’elles n’ont pas ailleurs.
Parmi les multiples origines de ce livre, l’une d’entre elles mérite d’être signalée immédiatement : le constat que, si la mémoire d’Auschwitz est toujours vive, malgré les euphémismes ou autres atténuations qui tendent à s’en emparer aujourd’hui, si elle a mobilisé les commémorations, anniversaires, débats historiques, philosophiques et politiques, il me semble que nous n’avons pas encore pris la mesure du rôle de cette mémoire dans ce qu’elle a de spécifiquement juive et de spécifiquement littéraire. Si la littérature antisémite et celle du témoignage sur les camps ont retenu de nombreuses réflexions, la question de l’expression littéraire de l’identité et de la mémoire juives est pourtant demeurée parfois plus sous-jacente et implicite. Il faut le reconnaître : il y a une véritable inégalité de traitement et de visibilité entre la judéité et l’antisémitisme, entre la judéité et la mémoire de la déportation. On ne peut en effet qu’être surpris en constatant que la plupart des histoires des intellectuels et des écrivains du siècle précédent réservent un sort important à l’antisémitisme et presque absolument aucun à l’expression de la judéité. C’est donc aussi cette histoire intellectuelle et littéraire de la judéité dans le siècle que nous voudrions retracer. Parce qu’il semble important que la critique littéraire, elle aussi, prenne en compte cette dimension en s’ouvrant à un dialogue avec l’Histoire, la philosophie et la politique, dans la lignée des travaux de Susan Rubin Suleiman dans Crisis of Memory and the Second World War. Mais aussi que les historiens, comme l’a fait par exemple Henry Rousso dans Le Syndrome de Vichy, ne relèguent pas ces œuvres dans une sphère esthétique hypothétiquement autonome et imaginaire, sans enseignement réel pour notre compréhension du passé et de notre présent qui en est l’héritier.
Mon étonnement réside aussi en ceci que notre modernité ne paraît pas avoir entièrement conscience de ce qu’elle doit aux judéités qui se sont déclinées en ce siècle, malgré la publication régulière d’œuvres qui, aujourd’hui, ne l’oublient pas, qu’elles déclenchent des polémiques à la manière des Bienveillantes de Jonathan Littel et de Jan Karski de Yannick Haenel, ou qu’elles soient saluées plus unanimement comme Chaos de Marc Weitzmann, Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth, Les Disparus de Daniel Mendelsohn ou Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka. Si la judéité est toujours omniprésente sur la scène médiatique, sociale et littéraire, pourquoi cette discrétion dans le champ universitaire de la critique littéraire ? Cela met assurément en jeu des questions d’ordre épistémologique et anthropologique qui ne se posent pas de la même manière aux États-Unis par exemple, car elles ont aussi été déterminées par notre Histoire, avec ses périodes les plus sombres, et par nos habitudes de pensée. Mais ces questions, nous nous devons au moins de les soulever, à défaut de les éclairer complétement. Car, au-delà de la difficulté spécifique à la France pour reconnaître son rôle dans la tragédie des Juifs au cours du siècle passé, difficulté qu’on retrouve, à un autre niveau et avec un autre degré, en Allemagne, peut-être ne sommes-nous pas encore tout à fait prêts à reconnaître le rôle essentiellement politique que la judéité a pu jouer et doit encore jouer, à admettre ainsi que, même lorsqu’elle se replie sur un passé révolu, notre littérature est fille d’une mémoire directement en prise sur l’Histoire. Face à la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme, à la « nouvelle judéophobie », aux violents conflits qui se prolongent au Proche-Orient, ne faut-il pas rappeler à notre littérature le rôle collectif qu’ont joué la judéité et sa mémoire ? Or la judéité doit nous apparaître comme quelque chose qui ne peut appartenir à l’ordre de l’évidence. Elle est un espace fragile et mouvant, toujours en butte aux tabous, aux polémiques et aux formes diverses et renouvelées de l’antisémitisme. Aussi la littérature des écrivains d’origine juive aura-t-elle constamment été amenée à redéfinir ses contours et sa pertinence. En raison de quoi elle témoigne, à sa manière, des évolutions de notre monde. D’où ce sentiment proche de l’urgence, d’autant plus que les derniers témoins s’éteignent et que la littérature et ses fictions sont appelées à jouer aujourd’hui un rôle différent, nouveau et spécifique, dans la continuation de cette mémoire.
Notre projet est donc celui-ci : mesurer le rôle de la littérature dans la scénographie identitaire dont nous avons hérité aujourd’hui, évaluer le rôle de l’expression littéraire de la judéité avec ses transformations, notamment en regard de la question de la mémoire, dans l’ensemble du siècle, et en France. Il serait évidemment extrêmement riche en enseignements de comparer cette situation avec celle des États-Unis, des pays de l’Est, de l’Allemagne ou d’Israël, où d’autres configurations sociales, historiques et politiques ont modifié en profondeur l’écriture de l’identité juive. Il ne me semble pas possible de mener ce travail dans les limites de cette étude. Je me restreindrai donc la plupart du temps au cas français, en ayant à l’esprit que celui-ci, dans ses singularités, propose un modèle opérationnel pour comprendre plus largement la littérature et ses rapports avec la question identitaire. Pour ce faire, nous confronterons plusieurs strates d’expérience, en allant au-delà de l’opposition des témoins directs et des autres, en passant outre les générations et les appartenances. Pour faire dialoguer des judéités obsessionnelles, impropres, lacunaires, des rires aussi, des échecs et des réussites. Puisque nulle volonté d’exhaustivité ne préside à cet ouvrage, ce sont des portraits choisis et croisés qui y sont donnés à lire. Brassant ainsi les sensibilités et les écritures, à travers des regroupements et toute la part d’arbitraire qu’ils peuvent contenir, ce sont aussi des filiations qui s’esquissent, des communautés de pensée et des dissidences, au terme desquelles se laisse deviner quelque chose qui serait comme le portrait général des judéités d’une époque, avec leurs certitudes, leurs doutes mais aussi leurs contradictions. L’histoire de ces écritures, nous voudrions qu’on la lise comme le révélateur de nos liens à la littérature, à l’Histoire et surtout à l’homme. C’est pourquoi ce livre aura nécessairement des résonances politiques : il se propose d’interroger l’éthique de la littérature, tant celle de l’écriture que celle de la lecture, dans ses rapports avec notre Histoire, notre politique, notre société, et la manière dont elle conditionne notre façon de lire. Et c’est à cette dimension politique essentielle de la judéité, de sa mémoire et de son écriture, trop souvent tue, parce que dérangeante et angoissante, peut-être en train de devenir à nouveau taboue sous la pression des événements historiques et politiques actuels, que ce livre est dédié.

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TABLE

Préambule
Judéité et littérature : le malaise en partage

1. D’une gêne persistante à l’égard de la judéité
2. La littérature en question : défoulements et refoulements
3. Le Juif de mémoire
Chapitre I
La renaissance de la judéité

1. Il était une fois l’affaire Dreyfus
2. Où le style s’éprouve dans les vertiges du politique
3. Quand le Juif s’invite au festin des Modernes
La guérison par le Juif
Le sionisme dans l’alambic du socialisme 
Chapitre II
La crise de la mémoire juive

1. Autopsie d’un tabou multifactoriel
Engagement et dégagement
Le Texte : assassin de la mémoire juive ?
2. Le porte-mémoire (Wiesel)
3. La mémoire martyre
La douleur, « notre spécialité maison »
Une « histoire juive qui délire »
Les respirations de la mémoire
La mémoire-peuple
4. Le rire douloureux de la mémoire (Gary)
L’homme qui fut la France et le demi-parapluie
Visage et virage du dibbuk
Auschwitz et les pédérastes de la Renaissance
5. Rhétoriques du souvenir
« Écrire au bas de l’instant » (Jabès)
La parole après coup (Blanchot)
Ou(b)lipo ou l’histoire des pansements
pour l’alphabet (Perec)
6. Les mémoires greffées
La judéité de l’autre
Le Juif de cœur
Chapitre III
Les baptêmes politiques de la judéité

1. L’antisémitisme comme scène primitive
2. Communistes repentis et Juifs réinventés
3. Le mythe Israël
Chapitre IV
La judéité comme outil herméneutique

1. Les leçons de l’altérité
Vers une philosophie du dialogue
Éloge du nomade
2. Le Juif de plume
La preuve par le signe
Au fil de la plume, une terre promise
« Le livre n’est pas fait pour être respecté »
3. Judéité et littérature : des affinités électives
aux liaisons dangereuses
Au rendez-vous des Essences
Modiano : un iconoclaste au pays des idolâtres
Perspectives
Et aujourd’hui ?

1. L’antisémitisme partout ?
Du paradigme du signifiant « juif » à l’antisémitisme
hors de l’antisémitisme
Une nouvelle rhétorique
2. Le Juif de mémoire à l’heure de l’hypermnésie
Index

Revue de presse

EUROPE — par Michel Ménaché, mai 2015

MARIANNE — Le Génie du judaïsme, par Christian Godin, 7 mai 2015

LE MONDE — "Question juive", réponses romanesques, par Jean-Louis Jeannelle, 9 janvier 2015

FABULA — La place de la judéité. Littératures avant et après Auschwitz, par Nurit Levy, janvier 2017

CAHIERS BERNARD LAZARE — rubrique "L'œil écoute" de Claude Ash, juillet/août 2015

REVUE DES SCIENCES HUMAINES — par Elena Quaglia, N°319, 2015

REVUE JUIVE — Une étonnante exploration du monde juif, par Olivier Kahn, 2 avril 2015

BOOK REVIEW — par Bruno Chaouat, 2015

L'Identité juive à l'épreuve de la littérature, partie 1

L'Identité juive à l'épreuve de la littérature, partie 2

BIBLIOTHEQUE DE L'AIU — octobre 2015

Biographie

Né en 1979, MAXIME DECOUT réside à Lyon où il a passé sa thèse consacrée à Albert Cohen sous la direction de Jean-Pierre Martin, après des études à l’Ecole vétérinaire et un doctorat de médecine vétérinaire.
Il est actuellement maître de conférences en littérature française des XXe et XXIe siècles à l’Université Lille III. Outre la publication d’articles, d'un Classiques Garnier consacré à Albert Cohen, il a dirigé deux numéros de la revue Europe consacrés à Georges Perec et à Romain Gary. Son premier essai, Écrire la judéité, sera suivi de En toute mauvaise foi. Sur un paradoxe littéraire (Minuit, 2015) et de Qui a peur de l'imitation ? (Minuit, 2017).

Ecrire la judéité Decout
Paru le 5 janvier 2015
14 x 22 cm, 304 pages
ISBN 979.10.267.0001.2.2
24 €

MARTA CARAION (dir.) Usages de l’objet

MARTA CARAION (dir.) Usages de l’objet

Littérature, histoire, art et techniques
XIXe-XXe siècles
essais

Ce livre croise des études d’histoire littéraire avec des interrogations d’histoire sociale, d’histoire des représentations, d’histoire de l’art, d’histoire des sciences et des techniques et réunit des spécialistes qui, selon des angles d’étude différents (la collection, la publicité, la liste, les Expositions universelles et coloniales, la culture matérielle…), permettent de dessiner quelques linéaments d’une histoire transdisciplinaire de l’objet aux XIXe et XXe siècles. 
La transformation du rapport à la matérialité, au XIXe siècle, et son corollaire, la diversification, la multiplication, l’accumulation, le déferlement des objets constituent la ligne conductrice et unifiante de ces études.

Textes de M. Charpy, JL Diaz,  L. Guellec, C. Imperiali, C. Lorenzi, JF Luneau, H. Marchal, D. Pety, N. Rieder, G. Turin, S. Venayre, N. Wanlin…

Lire le sommaire

Introduction

Objets en représentation, XIXe-XXe siècles : une introduction
par Marta Caraion
LA SOCIÉTÉ DES CHOSES: OBJETS ET RÉCITS

La société des choses
par José-Luis Diaz

« Physiologie » de l’objet : de la série à l’emblème
par Valérie Stiénon

Le statut narratif de l’objet dans le roman-feuilleton (1836-1848)
par Anaïs Goudmand

« Au voleur ! Au voleur ! » Romans à intrigues et policiers
et culture matérielle domestique (Paris, 1830-1914)
par Manuel Charpy
LA SÉRIE ET LA SINGULARITÉ:
LE SUJET CONTRE L’OBJET
Une poésie des objets est-elle possible au xixe siècle ?
par Nicolas Wanlin

L’absent de toute anthologie. L’objet dans la poésie du XIXe siècle
par Christophe Imperiali

Un fantôme encombrant ? Francis Ponge et le spectre de Delille
par Hugues Marchal

Des choses à voir aux souvenirs à rapporter :
l’histoire du voyage du point de vue des objets
par Sylvain Venayre

Le sujet éclipsé par l’objet,
de Perec à Quignard, Ernaux et Chevillard
par Gaspard Turin

Du harcèlement des objets à l’appel publicitaire des choses
(d’après Simmel, Valéry, Perec et quelques autres)
par Laurence Guellec
COLLECTIONNER,EXPOSER ET CLASSER

Sémiotique de la pièce de collection
par Dominique Pety

Objets composés, corps décomposés :
Joel-Peter Witkin et la nature morte photographique
par Philippe Kaenel

Les objets industriels ont-ils une âme ?
par Jean-François Luneau

Aquariums et plantes d’appartement au xixe siècle :
le détournement des objets par les amateurs
par Camille Lorenzi

Redonner chair à la colonisation.
Réflexions autour de l’objet colonial à la fin du XIXe siècle
(France, Belgique, Royaume-Uni)
par Lancelot Arzel

L’objet et les sciences anthropologiques au xixe siècle :
apports scénographique et théorique
par Nicolas Rieder

 

Usages de l'objet – Marta Caraion 2014
Paru le 05 juin 2014
14 x 22 cm, 288 pages
ISBN 978 2 87673 964 2
24 €

MONA THOMAS Ton visage d’animal

MONA THOMAS Ton visage d’animal

Roman

C’est un livre né de l’empreinte laissée chez une femme par un problème de santé résolu que sa fille vient de traverser (une tumeur bénigne logée dans la parotide). Un livre qui pose la question de la durée de vie, de l’insignifiance de la beauté, de l’importance de la beauté, du temps. La fiction se mêle à l’expérience, les souvenirs de lecture à la réalité en tant que telle. On se demande ce qu’est un visage, le rôle d’un vêtement, quoi faire de la peur et comment appréhender le corps d’un enfant grand. Il y a la distance mère-enfant sans cesse parcourue, la réaffirmation de ce lien étrange, toujours inédit, mis à l’épreuve le temps d’un huit-clos, dans une situation de mise au monde. C’est un livre qui tente d’établir entre soi et le monde un rapport juste, et qui remet aussi en jeu les certitudes, la force échangée entre les générations. Il y a le rire, la légèreté, il y a la gracieuse liberté.

Illustration  couverture Valérie Belin.

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Ton visage d'animal – Mona Thomas 2008
Paru le 23 février 2008
12 x 19 cm, 244 pages
ISBN 978.2.87673.467.0
18 €

MONA THOMAS Comment faire une danseuse avec un coquelicot

MONA THOMAS Comment faire une danseuse avec un coquelicot

Roman

 » De mars à juillet, sous la couette et dans l’herbe, je lis Le Seigneur des Anneaux à mon fils qui a dix ans. Très vite il y a le plaisir de la répétition, un suspense. Ensemble on acquiert le goût de ce livre plein d’herbes et de fleurs. On le retrouve, on le cultive. Comme un ami. Par le biais de la lecture à mon jeune auditeur, le jardin révèle sa nature romanesque. Faire un jardin, c’est intervenir sur le monde à ma portée. Inventer une histoire. Transformer une fleur sauvage en petit personnage. Retourner un coquelicot en demoiselle.  »

Lire un extrait

Comment faire une danseuse avec un coquelicot
Les premières pages
Mars

Quand ma grand-mère décidait de s’occuper de ses fleurs, elle laissait ce mot à la porte au cas où une amie passerait. Un neveu, une de ses sœurs, un vieux copain:

Je suis
au jardin.

Sur un bristol usagé.
Ma grand-mère m’a donné un jardin. Je ne lis pas encore, je ne vais pas à l’école comme les autres. Mon grand-père lit le soir les contes d’Andersen. La journée, je peux rester des heures devant les images du livre. Ma grand-mère est au jardin. La petite sirène a un jardin. Elle ne va pas à l’école non plus. Je veux un jardin. Je demande un jardin. Accordé. Un petit carré.
Ma grand-mère regarde beaucoup son jardin. Regarder fait partie du jardinage. Mon grand-père se promène dans les allées en griffonnant sur des bristols usagés qu’il sort de ses poches. Je croyais qu’il écrivait des mots, des phrases, les histoires sans doute qu’il racontait le soir et dans les moments libres ou en voiture. Or, ces histoires qu’il semblait avoir vécues, j’ai découvert très tard qu’il les avait lues chez Conrad, Melville, Stevenson. Des histoires qu’il aimait trop pour en rester là, pour ne pas les raconter encore. Tout commençait entre Binic et les Sept îles, avec une percée vertigineuse dans les territoires de Guingamp ou de Crozon. San Francisco c’était l’Arcouest, le fleuve Congo s’étirait comme chez lui dans le lit du Trieux. Le canal de Suez, de Panama et de Nantes à Brest ne faisaient qu’un.
Les griffonnages du jardin, c’étaient des chiffres. Ma grand-mère ne griffonnait pas. Mais après la mort de grand-père, elle s’y est mise à son tour. Pour moi, ils ont la même écriture. Comme il existe un timbre de voix d’époque. Par exemple, quand on entend un enregistrement de Sartre, de Yourcenar ou de Queneau à la radio, on entend la voix de ceux qui sont nés au début du vingtième siècle. Si bien que, sur le mot à la porte, je vois d’abord le tracé d’une écriture d’époque et presque en même temps le mot jardin.
Ce qui me les rend présents tous les deux en même temps. Elle qui regarde les fleurs, lui qui se promène en griffonnant.
Surtout, ils sont là.
Depuis peu je lis le soir, au petit garçon qui devient grand, l’œuvre féerique en trois tomes que John Ronald Reuel Tolkien, citoyen britannique né en 1892, a composée au cours des années cinquante. Il a bien fallu répondre à la question «Quoi lire après La coupe de feu?» Bien sûr, il y a une vie après Harry Potter. Et même avant. Nous avons lu Moonfleet, L’île au trésor. Nous partirons pour Le merveilleux voyage de Nils Olgerson à travers la Suède. Le libraire passe commande. Et en attendant? Je ne connais pas Le Seigneur des Anneaux. Aïe, mille trois cent pages! Allons-y.
Une initiative louable où je vais perdre cinq mois de ma vie. De lecture du soir. Au troisième jour d’entame d’un ouvrage encore plus compact qu’il n’y paraît, après un quart d’heure de lecture de bonne volonté, je me tourne vers mon jeune Jacob avec la ferme intention de lui dire, On arrête. Mais lui, rose de bonheur, déjà à fond avec Gandalf, Bilbon et autres fripons: C’est bien, hein, maman! Allez, tu lis?
Le moment est venu de lui révéler combien j’en ai sauté, des passages concernant l’histoire des Hobbits, Petites Personnes aux grands pieds poilus, au caractère heureux et à la longévité biblique. Le moment de lui révéler que j’ai à peine survolé le chapitre des documents d’archives de la Comté, le pays de ces Hobbits ou Semi-hommes que je vois assez bien, sans tarder, drapés de l’étoffe des héros à plein temps. Le moment de lui révéler, enfin, que les chansons de Bilbon en vers de mirliton, je ne les chante pas toutes, parce que…
– Allez, maman, tu lis?
L’amour est un grand lecteur. Qui vous embarque vers des mondes dont vous ignoriez tout jusque là, vers des connaissances dont vous auriez parfaitement pu continuer à vous passer. L’amour vous ôte jusqu’à la possibilité de vous plaindre: vous lisez avec ses yeux désormais. Vous vous sentez comme Frodon qui a accepté de se rendre à l’autre bout de la Montagne du Destin sans savoir ce qui l’attend. Et encore, s’il y parvient. Et vous avec, n’est-ce pas, puisque vous êtes du voyage.

*
La cabane

Quand il fait la visite, Jacob commence par «le jardin du rhodo». Rhododendron, un sauvage on ne peut mieux acclimaté, hauteur maximale, confortable embonpoint entre un budléïa bleu et un immense camélia rouge, avec à ses pieds quinze jours par an, le muguet. C’est mon jardin, déclare-t-il. Et négligeant de préciser que Vita, sa grande sœur, le surnomme «mon Rodo», il prend sa part de l’admiration qui va au volumineux arbuste couvert de grappes violettes. Le visiteur conçoit sans peine qu’à bientôt onze ans, ce garçon souriant, disert, soigne les fleurs et compose des bouquets pour les amis. D’ailleurs, sécateur bien en main, il demande, C’est quoi vos fleurs préférées?
Il a peut-être même conçu et dessiné ce coin frais en été, premier à fleurir dans l’hiver. Il explique bien qu’après la floraison du rhodo, il est recommandé d’enlever les centres fanés pour fortifier l’arbre, multiplier les fleurs.
– Mais nous on ne le fait pas, ça fleurit tellement déjà.
Vient ensuite le jardin de papa, le jardin bleu. Papa ne fait pas le jardin, mais il voulait du bleu sous ses fenêtres, alors vas-y que je te centaurée blue boy et lupins gentilhomme! Héliotrope sous les hostas, violettes avec anémones avant les verveines et les iris, le tout se poussant du col au fil des saisons pour ne pas disparaître sous les coussins de myosotis qui se ressèment davantage chaque année. Du bleu, il en veut, il en a. À la demande. Et des fuchsias sky rocket, que j’ai défendus jusqu’à l’idée fixe contre les limaces.
Le reste, très vite, on passe. Ah, enfin, Nous voici à la cabane, dit Jacob avec un grand sourire. J’ai les clés? Vous pouvez sonner la cloche si vous voulez. Au-dessus de votre tête, vous voyez?
Le visiteur fait sonner la cloche. La porte s’ouvre.
C’est un deux-pièces-électricité-chauffage (il suffirait de remettre le poêle en route), aménagé par le premier habitant d’ici, un prof de maths bricoleur raisonnable pendant ses années d’enseignement, collectionneur fou de n’importe quoi après la retraite. Cargaisons de bouchons, collections de flacons et de boîtes vides, fonds de peinture, d’huile de voiture, de produits de jardin et de pharmacie. Également des outils lourds de rouille, des tiroirs de pépites sans nom, d’étonnants fétiches et autres curieux trésors récupérés en vue de grands projets à jamais suspendus dans les limbes.
La première pièce accueille le matériel horticole. Du léger. Le carillon Westminster de mon grand-père a trouvé sa place ultime sur un escabeau trop amoché pour bouger du mur. Le mécanisme d’horloge est cassé. Pas la musique. Le premier geste en entrant dans la cabane: tirer sur la petite ficelle attachée au carillon: «Dingdong-dingdong. Dongdong-dongdong. Dong!»
Derrière la seconde porte -qui «doit» rester fermée à clé, se trouve la pièce intérieure, le cœur de la cabane, le sanctuaire. J’ai été invitée à venir voir ce cabinet autrefois réservé au professeur, royaume actuel de mon écolier, une fois que tout a été arrangé.
Les reliquats d’activités du premier habitant voisinent avec les chantiers plus récents. Bazar d’outils par terre, mécano et clous répandus partout, craies écrasées dans les bouts de ficelle, festival de copeaux de bois, chutes de carton. David, heureux père, a souvent du mal à garder son calme. Et rien ne peut l’irriter autant que la question des clés de la cabane. Tu les as rangées, tu sais où elles sont?
À l’origine déjà, les clés étaient perdues. Premier été, on fait connaissance avec les lieux. Mon frère et sa famille viennent nous voir. Impossible d’entrer dans la cabane.
– Je vous les trouve, ces clés, a dit mon frère. Il est où, le grenier?
– C’est un faux grenier, on ne peut pas y aller, il n’y a pas de plancher.
Mon frère a souri. Enfant, il avait obtenu d’habiter le grenier de la maison où nous sommes nés, un peu comme j’avais obtenu un jardin. Il avait ses quartiers dans le pigeonnier où l’on accédait par une échelle de meunier, là même où ma grand-mère cachait du monde pendant la guerre 39-45 et aussi des faux papiers, un deuxième poste radio, l’ensemble devant se ramasser en cas d’alerte dans les double-fonds qu’elle avait aménagés avec un système de portes coulissantes et beaucoup de gingin. À l’habitant de ce repère-là je disais: Le grenier, on ne peut pas y aller.
Mon frère a poussé la porte, a regardé le vasistas, s’est avancé en équilibre sur les poutres tandis qu’à l’entrée, on lui lançait des mises en garde inutiles ou dangereuses.
Indifférent, après quelques avancées prudentes mais franches, mon frère s’est arrêté, a fixé un point dans le vide du faux plancher, s’est accroupi, a tendu la main et:
– C’est bon, je les ai.
Revenu vers nous, vers les «Bravo bravo, vraiment t’es fort», mon frère a déclaré: C’est pas le tout! Puis il s’est lancé dans l’escalier comme s’il y avait le feu. On dévale derrière lui, les cousins se bousculent. Devant la porte de la cabane, mon frère agite les clés.
– Vous êtes prêt?
Et quand enfin il a ouvert sur le capharnaüm, après qu’il ait posé le premier un pied dans le sanctuaire, on n’a plus entendu que des «Oh», des «Ah», des «Regarde, papa!» «T’as vu, là! Oh et ça!»
Les filles sont restées dehors.
Découverte et bricolage. Fil nylon, mouches, vis et bouts de crayons ont été triés. Au mur, la première boîte à outils de Jacob s’ouvre en triptyque. Sur l’établi nettoyé mais pas trop, il a posé son microscope. D’étranges objets de pêche et de pyrogravure sont demeurés suspendus ça et là. J’ai emporté le plan des arbres fruitiers établi par le créateur du jardin en 1960. Un agrandisseur photo trône à tribord. Il ne sert plus, mais on ne peut pas le jeter – c’est le piège.
Les filles ne se battent pas pour entrer dans le saint des saints. Elles apprécient plutôt «la maisonnette» du dehors, et la vigueur du lierre Marengo qui, guidé en manchon, cache artistiquement la gouttière au-dessus de la réserve d’eau. Les messieurs, eux, tous âges confondus, tombent sous le charme de la cabane au fond du jardin. En sortant on se souvient de choses qu’on n’a pas vécues et qui font parler. On aimerait y retourner seul, pour s’asseoir devant l’établi, toucher les outils, être celui qui ferme à clé à l’envers à cause de la serrure récupérée.
Bien des expériences ont lieu là. Les allumettes sont interdites, mais la boîte de chimie reste à portée de la main. On y forge des armes pour la guerre contre Saroumane, on y distille de puissants poisons auxquels on donne des noms de fleurs à terminaison latine façon Astérix. On y rédige des indices de chasse au trésor comme les déductions d’enquêtes de «Cherlok Homme.» Des camions en chutes de contre-plaqué -Vrrm, Vroum– en sortent avec inscrit à la craie: «Transport pour les gens». On y invite un copain quelquefois, on aime à y «réfléchir». Un soir de long printemps, à force de réfléchir sous la lumière ronde du projo solitaire, Jacob s’est endormi, la tête sur l’établi.
– C’était trop bien d’être là comme au fond des bois avec toutes les énigmes.

*
L’amitié

Dans le prologue de son livre, Tolkien nous apprend que les Hobbits aiment «la tranquillité et une terre bien cultivée». Ils ne pratiquent pas la magie, ils ont «une amitié intime avec la terre».
– Tu vois, dit mon jeune auditeur tandis que je parcours le journal au premier soleil frisquet, Harry Potter il «apprend» la magie, il «fait» de la magie. Mais dans Le Seigneur, ils «sont» magie. Donc. «Donc,» ils n’ont pas besoin d’apprendre.
– Hmm.
– Ils n’ont pas «besoin», tu comprends?
– Hmm!
– Ils «sont»!
Sur quoi mon fin comparatiste va jouer aux pirates (un pluriel, toujours plusieurs pirates): Chw! Ha! À l’abordage! Mais bientôt il lâche la brouette-gallion espagnol pour revenir à la table. Songeur.
– C’est la magie, c’est comme l’amitié.
– Ah bon?
– Comme je t’ai dit, Harry Potter, il apprend la magie. Que dans Le Seigneur ils «sont» magie.
– Ah bon?
– T’as pas compris?
– Redis voir…
– L’amitié, on n’a rien «besoin» de «faire», on est de l’amitié ensemble. Tu comprends, là?
– J’essaie.
– Dans Le Seigneur, ils «sont». Tu les verrais pas apprendre des tours comme moi ou Harry Potter! Ils «sont une amitié» avec le monde entier, ils sont magie. Avec les copains, on joue, on «fait» des jeux, il faut toujours «faire» quelque chose avec un copain. Avec un ami, on n’est pas obligé de jouer. On «est» juste avec son ami. L’amitié quoi, la magie qu’il y a pas besoin d’apprendre, tu comprends?
Il paraît essoufflé.
– Oui, je comprends. Bien sûr, je comprends.

*
Figure de la jonquille

Les premiers dimanches de sa vie, aux beaux jours, quand il allait avec son père dans la forêt de Senlis, jouer aux Indiens, construire des cabanes, il me ramenait des jonquilles sans tige, à la mesure des petites mains. Tiges de plus en plus longues bientôt. Je plaçais les bouquets dans les vases et les vases sur le buffet face au canapé. On s’installait pour admirer les jonquilles, il me racontait la forêt.
Il regardait de travers le bouquet de jonquilles des bois quand j’en achetais un dans la rue. La jonquille rejoint la première joie, la première fois qu’on offre des fleurs à une fille.
Ensuite nous sommes allés vivre sur la côte avec rochers dans le jardin et jonquilles plus précoces que celles des avenues à Paris. Plus grosses qu’en forêt de Senlis. Puis nous avons quitté la côte pour la petite ville où les premiers gestes du jardin ont été pour les jonquilles sauvages découvertes sous les ronces et les branches cassées.
J’en ai pris soin, je les ai mêlées à des bulbes sophistiqués de plusieurs intensités de jaune, excepté au jardin blanc où les narcisses comme du papier parfument autant que du jasmin ou des tubéreuses.
Jacob, trop content d’être invité chez Évariste la première fois, fonce dans le jardin. J’ai suggéré d’apporter un bouquet à la maman. Le temps de trouver le sécateur, la douzaine de premières jonquilles a fait place nette. Il n’y avait que ça, des jonquilles, pour le coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. David, comme les Hobbits, déteste ce qu’il appelle «la terre noire» et demande chaque matin quand ce sera «fleuri». Jacob, ravi, tient au poing une assemblée de museaux jaunes, perplexes.
– T’as vu comme il est beau mon bouquet?
Sourire crispé. Calme.
– Tu peux ajouter un peu de verdure.
Il se précipite de nouveau sur les jonquilles.
– Non! Pas de jonquilles, plus de jonquilles. Là, ce sont des boutons. Non, ils ne s’ouvriront pas. On va plutôt prendre quelques camélias.
– J’adore les jonquilles, il dit. Y’a aucune fleur «plus beau» qu’une jonquille.
En réalité il ne voit que la jonquille, se désintéresse complètement de la production du jardin après les jonquilles. Pour lui il y a «la» jonquille et les fleurs. Cette année encore il a de longs Oh d’attendrissement. Jean-Luc au téléphone lui demande, Alors ce jardin, dis-moi? Y’a des jonquilles, il dit. Il les décrit, en donne le nombre exact d’épanouies, redit comme elles sont belles et quand à l’autre bout du fil: Tu es sûr que ce ne sont pas plutôt des narcisses? La jonquille est un narcisse, répond-t-il sans hésiter. De la même famille, tu sais?
Gare de Lyon ce soir, j’attends Jean-Luc. Comme à Montparnasse, à Austerlitz ou Saint Lazare, beaucoup de fleurs descendent avec les bagages en mars. En avril, les lilas, mais en mars, c’est la jonquille qu’on voit danser le long des sacs plastique. En mai, moins de fleurs, alors qu’il en vient bien plus au jardin. En juin, plus rien.
Un couple avance comme un seul homme au pas de charge. Monsieur tient au bout du bras un sac Darty rempli de jonquilles de jardin. Voilà Jean-Luc.
Le pas de charge nous dépasse pour s’arrêter net au milieu de la galerie vers la sortie. Les bagages sont lourds.
– Je peux porter les fleurs, propose Madame.
– Sûrement pas, répond Monsieur. J’ai pas confiance.
– Ce que tu es gamin, dit Madame.
On sonne à la porte. Un garçon d’à peine dix ans. Billets de tombola ou ballon envoyé dans le jardin? Bonjour monsieur, est-ce que je pourrais cueillir des jonquilles, s’il vous plaît? C’est pour ma grand-mère. J’habite le HLM derrière. Attends là, dit David. J’attrape le sécateur. Le soir il nous raconte la visite.
– Tu as bien fait papa, il vaut mieux prendre le sécateur, dit Jacob. Pas facile à cueillir, une jonquille. Ah! C’est pas toujours facile, la jonquille!
L’air coquin qu’il a eu.
Mercredi
Ils vont d’une cabane à l’autre en claquant le portillon. Je bondis à la fenêtre. Évidemment, il n’y a personne. On entend les rires, ils disparaissent vite dans la rue, Xavier habite trois maisons plus loin. Le mercredi, il faudrait travailler dans un bunker étanche pour ne pas être dérangée avant l’heure du goûter. En plus, aujourd’hui, il y a la cabane de Xavier, nouvellement aménagée, à visiter. Les tantes ont fourni du mobilier, un coffre bourré de trésors. Il faut que tu voies, Il faut que vous voyiez.
– Et ça?
Devant la cabane de Xavier arrangée en Q.G. de campagne du club des Cinq, un morceau de bordure de grillage entoure quelques jonquilles écrasées.
– On les protège contre les grands prédateurs.
– Il y a des prédateurs à part vous?
– Oh, maman, on les avait pas vues et…
Alors Xavier, yeux écarquillés, l’air plus déterminé que quand ils jouent à C’est-nous-qui-mène-l’enquête, avance d’un pas.
– Elles ont poussé là sans qu’on sache. Maintenant on sait, alors on les défend! Ma théorie -aux choses sérieuses il faut toujours une théorie-: la jonquille est la tendresse du jardin. La primevère, plus précoce, fait figure d’éclaireuse. On la regarde sans l’emporter, on l’offre en pied, pas en fleur. La jonquille est plus civilisée.
Le soir
– Hein maman, hein?
Jacob me parle tout en faisant un dessin pour Kasaïné, son copain d’Afrique. J’ai entendu passer des lions, des roses. Des tortues menacées de disparition, entendu parler de jonquilles et de jonquilles, qu’est-ce?
– C’est comme tu disais, maman que Vita, c’est la figure de la jonquille.
– Quoi?
– Donc j’ai écrit: Salut Kasaïné, je t’écris de ici où y’a plein de jonquilles dans le jardin et ma sœur vient nous voir samedi et, hein je peux mettre, euh, c’est la figure de la jonquille.
– Je disais ça, tu es sûr? Attends, il va rien comprendre, Kasaïné. Ce n’est pas plutôt la figure de la jeune fille? Attends, on s’emmêle, là.
– Mais c’est quand même bien si on dit «figure de la jonquille»?
Les garçons adorent les jonquilles. La seule théorie qui vaille: Pour les garçons, la jonquille c’est la jeune fille.

*
La vie de l’arbre

Un dimanche, le printemps s’annonce sans prévenir. La texture de l’air est plus fine, on remarque les renflements au bout des tiges, il y a des chatons sur le bois des arbres. De jeunes feuilles fripées. L’après-midi se prête à la taille des arbres qui ont besoin d’air, de lumière. J’ai demandé à David de bien vouloir couper les vieilles branches mortes. Et de rectifier les avancées aberrantes de certaines autres. Je marquerai les emplacements au crayon forestier.
Mon scieur du dimanche arrive à l’aucuba japonais. Les entrelacs d’horizontales exigent un dégagement central, de belles branches étouffent. Il faut aussi en supprimer de vigoureuses, les feuilles entièrement vertes contrarient la panachure jaune de l’ensemble. Si on n’y veille, elle aura bientôt disparu, colonisée par le vert uni d’origine qui essaye sans cesse de revenir.
Le bruit de la scie s’est arrêté. Que fait le travailleur, accoudé à l’avant-bras d’une branche maîtresse complaisamment avancée à sa hauteur? La scie est posée contre le tronc et au lieu du bruit de l’outil en action, j’entends que l’on murmure: Ça sent bon on on on…
Les pieds dans le lierre saupoudré de sciure fraîche, la tête au creux du coude, mon fiancé est tombé en pâmoison dans la vie de l’arbre. Il demeure comme enivré, souriant.

*
Le train regarde les jardins

C’est d’abord une ligne droite, une courte horizontale. Puis une sombre petite surface, un quadrilatère découpé au milieu du vert. Un jardin. L’envie de modifier l’état du monde, de le voir s’épanouir. Il y suffit d’un peu de travail. Le plaisir qu’on y prend éloigne les chagrins et rend content. Longtemps.
Orléans-les-Aubrais: une langue de terre au milieu des champs un peu jaunes. Le vert vient, sans s’être encore imposé, il est jeune. Un grand diable laissé là, les bras levés, achève de donner au lopin fraîchement retourné une aura moyenâgeuse.
Entre Cher et chemin de fer, jardins familiaux en bord de rivière. Petites parcelles, grandes largeurs. Les barrières sont ouvertes, un joli débraillé règne, une effervescence sans rien qui urge. Il y a deux semaines, voile de l’immobilité, tout dormait. Près de la terre préparée, on distingue un seau, une tête de binette, un bac en plastique. Des hommes parlent devant les carrés, deux par deux, droit plantés, copains de jardin prêts à échanger conseils et boutures. Cascades rose froid des groseilliers en fleurs. Un sachet de graines bouchonné sur le tuteur signale le semis. Une couleur suffit à dire l’activité humaine, l’été qu’on anticipe, le projet, l’indécrottable besoin que quelque chose arrive. D’ailleurs un petit garçon court vers les hommes du jardin, une feuille de papier à la main.

*
Perdue dans la terre

– Tu pleures? Qu’est ce…
Il a perdu une de ses «plus belles billes» dans le jardin. Où? Dans quel coin?
Il lève les bras en soufflant, la figure rouge barbouillée de larmes comme dans Poil de carotte. Mon nounours, se mettre dans des états pareils, ça s’est passé où? Parterre, allée?
– Une bille ça roule, tu t’rends pas compte!
– Oui, mais où? Elle a roulé dans quelle direction?
– Dans la terre.
Je soupire. Il dit: Tu vois!
C’est comme découvrir un infini du jardin. Sa véritable nature. Son double fond. C’est comme disparaître dans l’eau, dans la nuit. On croyait se mouvoir en surface et voilà qu’une bille remet le monde à ses dimensions de profondeur invisible, désespérante. Tu as cherché un peu?
– À quoi bon.
Il ouvre les bras, les laisse retomber. Comment espérer s’y retrouver quand le monde est si étendu, si confondant. Si glouton?
Il est parti à la patinoire. En rentrant, il aura oublié.
Lors du grand débroussaillage, on a trouvé des billes. Des billes en terre, des bouts de boîtes en fer, des petites voitures cassées. C’est fragile, une «bille-terre», comme il dit. C’est rapide, un passage d’enfant. Moins de quinze ans. Les billes qui avaient résisté à des années d’enfouissement au jardin, il les a achevées en jouant. Un jour, la terre aura le hoquet, elle rejettera une de ses «plus belles billes». Mais les jardins aussi s’effacent, les ronces recouvrent, l’espace entier a tôt fait de disparaître sous les herbes conquérantes, les entrelacs de branches. Si d’ici là une route ne détruit pas tout. Un jour, un autre enfant viendra. J’ai trouvé une bille, il dira. C’est du verre de couleur. Une bille d’autrefois.

*
La loi du bégonia

Sur le marché, trois frères pépiniéristes, les Dalton de la profession. Je regarde souvent ce qu’ils ont. Le plus jeune des trois se met à énumérer courageusement les coloris de ses petits lupins, plus gêné que s’il commentait un sommet de la poésie érotique. L’aîné vient s’en mêler, pour passer aux choses sérieuses, hélas. Après le produit qui fait les allées nettes, il passe à la pelouse.
– Je ne mettrai pas de pelouse, je dis. Seulement des fleurs.
– Des fleurs partout?
– Et un jardin d’herbes.
– Vous n’aurez que des mauvaises herbes. C’est grand?
– Un petit jardin. Moins de mille mètres carrés.
Il tire sur sa bouffarde, le Dalton en chef. Me regarde derrière ses paupières d’huître. Ventre rebondi sous la blouse, il approche de son étal, me dévisage et lance, d’une voix assez forte pour que chaque passant en prenne de la graine: Moins de mille mètres carrés! Il faut deux jeunes retraités sans rhumatismes pour en venir à bout! Pas une jeune femme qui peut! Pas de pelouse, que des fleurs, vous n’y arriverez pas, Madame. Ah, Madame! Pourquoi vous ne mettez pas de pelouse? Il n’y a pas plus propre, pas plus joli. Une belle pelouse bien entretenue, il n’y a que ça!
Bon, j’accepte la réévaluation de la surface à l’aune des mauvaises herbes. Mais ce qui me confond, ce que je ne comprends pas:
– Vous vendez des fleurs et recommandez de la pelouse?
– Bien sûr! Et au bord de la pelouse, vous allez planter des bégonias! Des pétunias! Nous en aurons d’ici trois semaines. Et aussi des surfinias qui tiennent encore mieux à la pluie.
– Je n’aime pas les bégonias.
– Vous y viendrez. Vous aimerez, s’il n’y a que ça. Et vous ne le regretterez pas. Vous y viendrez au bégonia, ah, ah!
Propos de dealer. Une fois que vous en aurez goûté… Cynisme mercantile, on compte sur le comportement moutonnier qui fait douter Hannah Arendt de la capacité du jardinier à innover. C’est dans Crise de la culture, je crois. Complètement dégoûtée, je vais lire le journal au café. Asseyez-vous, dis-je à ma voisine du bord de mer qui ne sait plus où mettre ses paquets et prendra un chocolat chaud.
– Alors, ce jardin?
Je lui raconte les Dalton ronds en blouse grise, le primat de la pelouse, la loi du bégonia, la guerre chimique qui ravage les allées et les sans-rhumatismes à plein temps lâchés par couple comme les dindons dans tout beau jardin de moins de mille mètres carrés.
– Les mauvaises herbes, dit-elle, il y en aura toujours. Mais en serrant les plants comme vous faites, on empêche l’installation tapissante des indésirables. On couvre le terrain de fleurs choisies au lieu de laisser la place aux orties. En mélangeant les types, les essences, on freine sacrément les maladies du ciel et du sol. Les plantes sont plus fortes ensemble pour lutter. Au jardin, la force est dans la diversité. Vous souriez. Avec une pelouse-produit-bégo, que devient l’échange de plantes? Sans le don de fleurs vous savez bien, sans ce premier geste jardinier, on n’a pas de beau jardin, vivant, dans la durée.»
Et puis le bégonia, franchement! Une annuelle hydropique tassée, qui ramène un jardin de pleine terre à la dimension d’une potée. D’ailleurs «Convient bien en potées» est le leitmotiv qui l’accompagne. Pour Valéry Larbaud, il y a des livres «que c’est pas la peine». Le bégonia est une fleur que c’est pas la peine. Un port relâché, le coloris lavasse. Pas d’odeur. Fragile puisque gorgée d’eau, donc ça casse. Une fleur qui met le pot en valeur. Elle aime l’ombre, d’accord, mais les anémones du Japon aussi.
Le pétunia, je ne dis pas. Plébiscité par les petites villes et les concours, lui au moins fleurit fort. Aussi pimpant que son nom, le petit gars doux à regarder. D’un parfum délicieux, vaguement mentholé, tentation citronnelle, une nostalgie d’île. À ras du sol dans mes plates-bandes, le pétunia est aussi ravissant que dans les hauteurs en cascade des balcons de la bibliothèque ou à la mairie. Car rien ne réussit mieux au pétunia que l’espace public. Certes, il devrait revoir sa palette. On peut déplorer la tendance des petites villes à forcer sur le rose écrasé et le parme saturé. Pas toujours heureux, le côté Andy Warhol revu et interprété par les pages Mon jardin du fanzine municipal. N’importe, tout vaut mieux que les bégos.
*
Une graine de courage

«Brouillard sur les Hauts des Galgals». Au chapitre VIII de La Communauté de l’Anneau, Frodon le Hobbit se trouve pris dans un piège. Une peur terrible, pas un geste. Le jeune héros pense à Bilbon, «à ses histoires et à leurs entretiens sur les routes et les aventures». Va-t-il s’en sortir? Je pense que oui, il nous reste plus de mille pages à lire. Mon jeune auditeur, dénué de mon cynisme de renard, mordille nerveusement le drap tout en cherchant à forcer du doigt l’intervalle des jours Venise. J’interviens pour la défense des jours.
– Allez, maman, Frodon est prisonnier, et toi …
Avançons. «Il y a une graine de courage cachée (souvent profondément, il est vrai) au cœur du plus gras et du plus timide des Hobbits, attendant que quelque danger final et désespéré le fasse germer.»
Bientôt, Frodon est sauvé.

Le lendemain matin
– Une graine de courage, maman, tu te rends compte si tu semais du courage dans le jardin!
– Je sèmerais de la bourrache officinale. Une bonne grosse plante pleine de feuilles poilues, dodues. Et tout en haut, une petite fleur bleue en forme d’étoile.
– C’est ça, du courage?
– Un proverbe anglais dit: A garden without borage is like a heart without courage. Un jardin sans bourrache est comme un cœur sans courage.

Quelques soirs plus tard
Un malheur est arrivé. Gandalf le magicien, l’allié des Hobbits, un père pour Frodon, un mentor et un ami nous a quittés. Dans la Moria, territoire creusé à même les soubassements de la montagne, gardé par d’horribles orques armés de cimeterres, archers habiles aux flèches empoisonnées, la compagnie perd espoir, on n’en sortira pas vivant. Soudain, une ombre, un nuage animé de malveillance, une force ruisselante de feu, plus redoutable que tout ce que nos amis ont eu à affronter jusqu’à présent, menace Gandalf. Ce puissant enchanteur lui barre la route, l’empêchant de fondre sur la compagnie pour l’anéantir. Dans un combat aussi bref qu’inégal, ce Balrog d’épouvante, cette fumée dardant deux points rouges incandescents s’enroule sur Gandalf et l’entraîne dans le vide et le sombre néant. C’en est fini de l’immense protecteur, la pure ténèbre est retombée. La Compagnie reste figée d’horreur. Mon jeune auditeur éclate en sanglots. Ah non, j’arrête si tu pleures!
Alors au milieu des larmes, une plus vive protestation:
– Je sais bien que dans les grands livres on meurt! Les héros meurent pour leur pays, je sais! Pour la liberté! N’empêche qu’ils meurent! Je suis sûr que Frodon va mourir et Sam, oh, mais Frodon, non! Déjà qu’ils ont dû abandonner Bill le poney! Et comment ils vont se débrouiller sans Gandalf si…
– Pense à la graine de courage dans le cœur du plus gras des Hobbits. Ils se sont donné une mission, ils vont l’accomplir. Sois courageux ou je ne pourrai pas continuer. Des choses terribles les attendent. Regarde le nombre de pages. Imagine. Des guerres, des chagrins. Tu ne supportes pas la mort de Gandalf, l’abandon du poney? Alors tu es trop jeune pour cette histoire. Je ne lis pas pour te rendre malheureux. Allons, courage! Regarde: «Aragorn arracha les autres à leur stupeur en criant:
– Venez!»

L’après-midi
Dans la vacance d’esprit à laquelle dispose l’exercice du jardinage, je reviens à cette ombre qui emporte Gandalf. Le mot mort n’a pas été prononcé, ce qui sans trop l’abuser, a laissé une lueur d’espoir au jeune auditeur. Cette fumée, cette terreur comme il est dit plus loin, me fait souvenir du MrPanado des Fruits du Congo d’Alexandre Vialatte. Je crois même que le narrateur devenu grand y reconnaît la paranoïa. C’est quelque chose qui rampe et suit la bande de garçons. Ça se passe dans une province éloignée, une ambiance campagnarde, une ville aux publicités peintes sur les murs. Je pense à l’ami Michka, enfant, se baignant dans le canal de l’Ourcq à Aulnay-sous-bois. Et cette balade en tandem avec Emmanuel un jour d’été des années 80. L’été, Emmanuel était l’été. Quel numéro appeler pour lui demander, Tu as fait quoi, du tandem? As-tu lu Les fruits du Congo que j’étais passée prendre à la Hune la veille de la balade avec toi, en sortant du cinéma?
Les années passent comme un cartouche apparaît sur l’écran d’un film muet. Une éternité. Des lointains. L’actuel auditeur du Seigneur des anneaux est un jeune bébé silencieux au creux d’un fauteuil dans le salon de repos, près de l’écurie où Emmanuel vient d’étriller le cheval après la promenade sur l’île St Germain. Vita, grande sœur du jeune bébé regrette qu’aujourd’hui son cheval se soit montré nerveux. Les deux cavaliers parlent ensemble à l’animal inquiet. Leurs mains à plat sur le col isabelle.
Était-ce cette fois-là. Le cheval d’Emmanuel lâché sur le pré lance des ruades de plaisir, des hennissements, des pets de liberté. Était-ce cette fois où, «devant le pont étroit et la venue de la terreur», J’ai arrêté les médicaments, dit Emmanuel. Je ne fais plus rien, je me soigne au gingembre confit que ta fille m’apporte, je ne serai pas un insupportable squelette pour mes amis, je ne fais plus que vivre, on verra.
Il y a des années où tous les amis sont présents. Il y a des années où c’est différent. La maladie a piégé les corps. Cependant tout ce qui concerne les étés où Emmanuel est vivant demeure présent. Brillant. Malgré le bruit des pas sur le gravillon du Père-Lachaise. En dépit du fait que le Père-Lachaise a cessé d’être seulement un jardin de marronniers et d’art funéraire pour devenir tout à coup un cimetière. Une voix de jeu


Revue de presse

Le Figaro Lyon
Nelly Gabriel
Vendredi 12 mars 2004

La succession des mois en toile de fond, et le jardin en motif principal. Comment faire une danseuse avec un coquelicot est une chronique des travaux et des jours. De mars à juillet, s’y égrènent notés par une certaine Mona, mère d’un petit Jacob dévoreur de livres et de tartines de confiture, récits, portraits, contes, réflexions, souvenirs. C’est un journal de bord. Un pêle-mêle. Une manière d’herbier où toutes ces notations d’un temps qui passe, d’un temps passé, trouvent leur place. En son cœur, à sa source, le jardin d’enfance. Au fil des pages, les autres, familiers et étrangers. Le sien comme ceux croisés au hasard des routes. Comment faire une danseuse… est un roman. C’est écrit sur la première de couverture. On n’aurait pas cru. Quelle importance, au fond, sa nature ? Par sa fraîcheur, son tonus, le choix qu’il fait du vivant, ce livre rend heureux. C’est là ce qui compte. Son charme. Sa séduction immédiate. Le plaisir vif et soutenu que sa lecture procure ; Dans la typologie horticole, ce livre serait un jardin de curé : le genre fouillis délicieux où se mêlent en harmonies et dissonances étudiées de multiples espèces, d’infinies couleurs et senteurs. Par-ci par-là, de naguère, parfois de jadis, et surtout de maintenant, lui viennent des rires, des chagrins, des nostalgies, des petits drames, de grandes joies. On y découvre une littérature qui a la main verte, et des jardins comme des livres. Se trament des complicités de générations. Filiation, transmission. Le passé, humus du présent. Le lecteur fait son miel d’histoires de chat qui fugue et qui revient, de lectures à voix haute le soir dans la chambre, de graine de courage. La cause des pavots, la loi du géranium, la jonquille en figure de la jeune fille, la malédiction des limaces… : histoires naturelles et humaines. C’est la leçon des choses. Celle de la vie. La vie qui va, qui farniente, qui court ou qui s’enfuit. Concise, elliptique, Mona Thomas sait l’attraper de ses mots toujours bien choisis, de ses phrases prestement tournées. Jamais elle ne la fige. Cette femme a le secret de la pulsation, du rythme, de la cadence et des ruptures orchestrés. Sa phrase court, rapide elle aussi. Respire, s’arrête, repart de plus belle. Souple, vive. Vivante. On y revient toujours : pour grandir, et pour vivre tout simplement, rien de mieux que des livres, de l’amour et un jardin. Qu’il faut cultiver, bien sûr.
Nelly Gabriel

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Comment faire une danseuse avec un coquelicot – Mona Thomas 2004
Paru le 27 janvier 2004
12 x 19 cm, 192 pages
ISBN 2.87673.386.2
15.50 €