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WILLY [Jean de TINAN] Maîtresse d’esthètes

WILLY [Jean de TINAN] Maîtresse d’esthètes

Préface de Jean Goujon

Publié en 1897 sous la signature de Willy, Maîtresse d’esthètes est un roman à clefs qui, avec autant de brio que d’ironie, nous propose une galerie de personnages représentatifs de certains milieux littéraires et artistiques du Symbolisme: le théâtre de l’Œuvre, le Mercure de France, le Sâr Péladan, Colette, Willy lui-même, etc. À travers le « collage » du sculpteur Franz Brotteaux avec une jeune esthète frottée de littérature symboliste et de musique wagnérienne, ce roman de mœurs étourdissant de drôlerie va au-delà de la caricature gratuite pour « épingler » avec justesse l’époque symboliste.

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Chapitre premier
qui est un chapitre d’exposition

Il laisse retomber la portière, s’effondre dans mon rocking avec un sourire fat, me tend la main, l’air encore plus «Christ vanné» que de coutume. Ses yeux bistrés de cernures significatives quêtent l’interrogation.
J’interroge donc:
— Eh bien, mon vieux Franz?
— Ah, mon cher!
— Fatigué? Trop travaillé? Non?
— Ah! mon cher! Epatante!
— Comme toutes les femmes.
— Fichtre non! Pour banale elle ne l’est pas!
— Mais si, mais si…
Franz Brotteaux leva les bras, au ciel naturellement, mais un peu mollement tout de même.
— Et puis, Jimmy, et puis, c’est tout à fait le modèle dont j’avais besoin pour ma «Volupté».
— Aïe!
— Extraordinaire! prodigieux!
— Aïe! Aïe!
Franz s’emballe:
— …… Autour des yeux, aux pommettes, dans la façon dont elle avançait le menton, tout à l’heure, quelque chose de crispé, d’animalement et de sereinement féroce, vois-tu, que je n’aurais même pas rêvé trouver jamais. La volupté considérée comme un sport, tout à fait, avec cette volonté de battre le record qui souvent, à l’arrivée, met aux regards des coureurs une expression d’acharnement sombre, admirable…
— Aïe! Aïe! Aïe! Aïe!
— Ah! vrai, tout à l’heure, renversé dans ses cheveux, les yeux grand ouverts, fixes, les lèvres presque retroussées sur les dents, le menton tendu, les épaules, les bras, les poignets, tout cela crispé, oui, crispé, il n’y a pas d’autre mot. Ah! mon vieux! ce que ça y était!
— Je…
— Si on avait de pareils modèles, vois-tu, avec cette vie-là, avec tous les muscles vivants sous la peau toute vivante, on ferait des machines rudement chouettes.
— Je…
— Non, mais, Jimmy, tu vois cela d’ici: assise, accroupie, presque morte jusqu’à la taille, presque pétrifiée, presque socle d’elle-même…
— … Heautonsocloumenos?1
— … et puis, là-dessous, une gorge, des épaules, des bras, un cou, une tête, des cheveux de femme plus que vivants, comprends-tu, plus que vivants, jouissant, jouissant depuis les doigts tordus jusqu’au bout des boucles, et dans les yeux, et aux lèvres, ce qu’elle avait tout à l’heure d’admirable, un hurlement que l’on n’entend pas, un hurlement que l’on voit, chaque place frissonnante et muette de la peau criant qu’elle jouit, qu’elle veut jouir, et dans tout cela une férocité, une intensité…
— Et cætera…
— Ah! ne blague pas! Tu ne peux pas comprendre parce que je t’explique mal, mais tu verras, tu verras!
Je ne demandais qu’à voir. J’ai toujours aimé voir. Mais que Franz avait donc l’air béatement avachi! Pendant qu’il soufflait un peu, je m’enquis:
— Je crois pouvoir conclure, jeune passionné, des «tout à l’heure» dont tu parsèmes ton enthousiasme, que tu viens de faire le plus mauvais usage de cette inestimable personne.
— Oui, oui, je suis un peu fatigué. Est-ce que ça se voit beaucoup? La première fois… tu sais…
— Tout nouveau, tout chaud, oui.
— Je ne t’avais pas parlé d’elle avant, de peur que tu ne me la…
— Compris.
— Il n’y a que huit jours que je la connais. Figure-toi…..
Je sais ce que l’on doit à ses amis. Je m’accoude au bras de mon fauteuil et j’écoute. Je ressemble à la statue de la Résignation.
Pendant qu’il discourt, permettez-moi de vous présenter mon ami Franz Brotteaux2. Il est sculpteur; vous avez certainement admiré les groupes d’expression qu’il a exposés, la Douleur, L’Emprise, le Sourire, et qui, à vingt-cinq ans, l’ont classé un des plus habiles et des plus fiévreux parmi ceux qui se passionnent pour la figure et la ligne de la femme. Des critiques ont chicané: «Il fait de la sculpture littéraire.» Si c’est un compliment, je veux bien, il le mérite. N’insinuez pas que je l’admire parce qu’il est mon ami, je vous répondrais qu’il est mon ami parce que je l’admire; ça n’en finirait pas.
Donc Franz Brotteaux sculpte, non dans un chic atelier central, mais entre le cimetière Montparnasse, qu’il admire avec modération, et le lion de Belfort, qu’il n’admire pas du tout. Il est fin, maigre, pâle, et ressemble aux portraits du Christ d’une façon frappante — sainte Véronique s’y tromperait, — surtout aux Christs byzantins crucifiés (à cela près qu’il n’a pas de croix: ce sera pour le 14 Juillet prochain). Il les rappelait encore davantage lorsqu’il relevait ses cheveux courts à la Bressant3; maintenant ses longues boucles, en soulignant la ressemblance, la diminuent; il a trop l’air de le faire exprès. Ses vestons de velours ont des coutures, il ne marcherait pas sur le lac du Bois de Boulogne sans enfoncer, et son côté n’a jamais reçu le moindre coup de lance; mais il changerait volontiers l’eau en vin, et pardonnerait même au mauvais larron.
Il est plutôt sceptique, pour un Messie.
C’est un des êtres les plus amoureux du toucher que j’aie connus. Ses mains blanches et longues ont d’exquises tendresses adroites, qu’il effleure des chevelures, des fruits, des chats ou des ivoires. Il touche aux claviers comme il touche au velours, et les ébauches qu’il modèle sont sœurs des musiques énervées qu’il interprète.
Voulez-vous que je me présente aussi, pendant que j’y suis?
Jim Smiley4 (Jimmy, pour les amis qui durent et les maîtresses qui passent). Vingt-neuf ans, cheveux à l’état de souvenir. Un peu de mal à boutonner mes bottines. J’écris des romans pleins de talent: le prochain surtout, un pur chef-d’œuvre. Vous pouvez le répéter, cela ne me fâchera pas.
Donc, j’écoute l’idylle de Franz. Je suis là pour ça.
— Figure-toi qu’il y a huit jours, un lundi, je vais à la Revue Mauve5 chercher le nouveau drame de Jef van den Kerkove, Adlaguigne et Cerisette6. Tu l’as lu?
— Oui, mais la traduction ne vaut rien.
— Ce n’est pas une traduction, mon Jim! Il écrit en français, Kerkove.
— Ah fichtre! tu crois? Alors, c’est très curieux comme style.
— Je vais donc à la Revue Mauve, je cause un instant avec l’ami Spéret7, qui me conte que…
— … sa revue marche très bien……
— Oui, puis je passe au salon-fumoir8 pour y distribuer quelques utiles hommages; c’était plein à s’asseoir par terre. Je reconnais là Charlie Campbell, Alonzo Pérez, Sixte Mouront — tu as raison pour Mouront9, il n’y a vraiment pas moyen de trouver le moindre talent à un être aussi répugnant.
— Parbleu!
— … Otto Bodensée10 et sa femme, tu sais, une petite blonde qui a assommé autrefois Jean Nancy11 à coups de lorgnette parce qu’il l’avait trouvée «inodore». J’aperçois encore, estompés emmi les vapeurs du pétun, comme ils disent encore à la Critique, Christian Jossetennoode12, Isaac Mayerth13…
— Enfin, toute la jeune littérature française…
— Tu l’as dit, Jimmy! Je serre quelques mains; Spéret me présente à deux crânes et me présente trois tignasses; ensuite il me conduit vers quelque chose de bleu et jaune écroulé dans un fauteuil et mâchouille: «Mademoiselle… ol… ou… ar… Monsieur Franz Brotteaux.»
Je m’incline. Une voix de psalmodie sort du tas jaune et bleu: «Oh, maître! Je remercierai le hasard. J’ai passionnément aimé la Douleur diadumène…
— Ouf!
— … que vous érigeâtes l’an dernier au Salon du Graal d’Or14, comme un Défi à la Foule infâme!» Je me re-incline! très peu de lumière dans la chambre, et une fumée dense à se croire dans un tableau de Carrière15, si bien que je ne puis deviner même l’âge de l’incantatrice. Elle redéclame: «Je veux que vous me permettiez d’aller chez vous, une fois, adorer la genèse des œuvres que vous enfantez.» Je plonge une fois de plus. «Mais comment donc, je…» Décidément, trop de fumée. Et puis Clarisse m’attendait.
— Tiens, au fait, il va falloir que tu la lâches, la p’tite Clarisse?
— Dame, oui, l’autre n’en laisserait pas pour deux…
— Dis donc, Franz, veux-tu que je la reprenne, Clarisse? Elle m’allait, à moi; et mon Odette chante trop, et trop faux.
— Si tu veux. C’est cela. Mais laisse-moi te raconter, sans m’interrompre.
— Va.
— Donc je quitte la Revue Mauve; je cherche «diadumène» dans le Larousse.
— Ça veut dire?
— Statue-qui-a-le-front-ceint-d’un-diadème.
— Elle s’exprime bien, la dame jaune et bleue.
— Tu parles! Et puis, et puis, je pense à autre chose qu’à la dame jaune et bleue dont je ne me rappelais même pas le nom à peine entendu… tu sais si Spéret parle vite… quand, il y a trois jours, vendredi…
— Ah! ah! l’action se noue!
— … en arrivant à l’atelier, la mère Granger (200 livres), ma digne femme de ménage…
— … qui m’aime.
— … qui t’aime, et qui a servi dix ans en Russie, me remet un papier. «C’est une dame qui était venue pour voir monsieur.» Une écriture étonnante, avec des lettres si personnelles que chacune ressemblait à une autre, les A à des Z, les B à des S…
— Ne t’étale pas, mon vieux.
— Je déchiffre, péniblement:
Ysolde Vouillard, et ses regrets d’avoir manqué Franz Brotteaux.
Ysolde ne sait jamais l’heure.
Ysolde oublie toujours ses cartes de visite.
J’avais probablement l’air ahuri; on aurait dit l’écriture de Sotaukrack17!!! La mère Granger eut pitié de moi: «C’est une dame blonde, qu’a une robe rouge et verte. En Russie, y en a souvent d’habillées comme ça.» Je ne trouvais pas. Je ne connaissais pas d’Ysolde…
— Bref?
— Bref, vendredi soir, je vais m’édifier au Théâtre de l’Ame18. Y étais-tu, toi? Je ne t’ai pas vu.
— Non, j’opérais à côté, au Casino de Paris.
— Je voulais parler à Suzanne Gazon19, lui fixer un jour pour terminer son buste. Je flâne aux coulisses après le Un, et, pendant le Deux, je reste à fumer dans le couloir avec Maugis20, aussi incapable que moi de subir autant de vers de Mouront à la queue leu leu… C’est vrai… on n’a même pas le temps de les trouver ridicules; alors, qu’est-ce qu’il leur reste?
— Mais marche donc. Pas de critique littéraire!
— Au milieu de l’acte, Maugis, toujours distingué, me chuchote: «Pige donc c’te gueule qui s’amène.» Je pige. C’était mon incantatrice de la Revue Mauve. Toilette impressionnante, mon cher! Gaînée dans un fourreau de velours orange broché d’immenses iris, des gants de peau mauve jusqu’au coude, et une coquine de toque Henri II empanachée comme un corbillard de première classe…
— C’était d’un goût discret.
— Je ne dis pas; mais une démarche, mon vieux, une ligne et puis des cheveux… Oh! oh!… Je salue. Elle s’approche. «Maître, j’ai été désolée de ne pas vous trouver hier.» Ysolde Vouillard! c’était elle!
— Tu sais, moi, je m’en doutais.
— Je pense bien. Mais moi, je ne m’en doutais pas. Elle était charmante; une bouche pourpre, des yeux pailletés d’or…
— Eau-de-vie de Dantzig; connu22.
— Je bafouille: «Tous les regrets sont pour moi et j’espère qu’une autre fois…» (Sourire.) «Vous venez entendre le poème de Mouront?… (Sourire.) Ce sont des vers qui…» (Sourire.) Et ce regard, mon cher! et puis elle s’était accoudée à la balustrade des baignoires: une ligne de hanches… ah!
— Et Maugis, qu’est-ce qu’il faisait pendant ce temps-là?
— Maugis? Il nous considérait allègrement à travers son monocle; il m’a prétendu depuis que j’étais tout à fait grotesque. Je continuais à dire n’importe quoi: «Et… vous avez vos places?» Elle tendit le menton, avec un geste! «Sixte Mouront est inesthétique; je me fous pas mal de ses drames; il a l’âme sale.»
— Le fait est que s’il ne se lave pas l’âme plus souvent que les mains…
— Ensuite, elle me propose: «Allons parler de votre Art au foyer.» Je l’accompagne; Maugis veut nous emboîter le pas: «Enjoignez à votre ami de rester, il me déplaît.» Maugis lève son bords-plats avec une gravité désopilante. Je commençais à la trouver très drôle. Et puis une façon de poser le pied, une ondulation de la nuque! Je salue Maugis en me mordant les lèvres et je monte au foyer avec elle…
— C’est vrai toute cette histoire-là?
— Bé dame!
— Et elle s’appelle Ysolde Vouillard?
— Oui.
— Hé ben, mon cochon!
— C’est ce que Maugis m’a dit le soir même.
— Continue, tu m’intéresses.
— Tu connais le foyer de l’Ame, rocaille en délire. Elle s’assit en plaquant tout son velours orange à droite. Elle avait l’air de la caricature d’un Helleu de 190624, mais, pour la courbe du genou, j’aurais vendu mon âme.
— Tu n’aurais pas trouvé acheteur. La mévente des âmes, depuis quelque temps, est…
— Tais-toi donc, fumiste, je ne sais plus où j’en étais.
— Tu étais emballé.
— Oh! pour ça, à fond! J’imaginais déjà, d’après elle, plus de figurines qu’il n’existe de poètes ayant inventé le vers libre25. Elle me regarda; j’attendais; elle se leva, étendit les bras en l’air et prononça: «Je suis belle.»
— Mon petit Franz, je ne suis pas curieux, mais ce que j’aurais voulu voir ta tête!
— Je la voyais, moi, dans une glace, ce qui me donnait une envie de rire! D’un autre côté, Ysolde n’était pas aussi ridicule que tu pourrais le croire; un peu anachronique, voilà tout.
— Enfin, elle est vraiment belle?
— Empoignante, plutôt! Je blague ici, mais là-bas, j’étais pincé en plein, comme je l’étais il y a une heure…
— Ça se voit, autour des yeux.
— … Et comme je le serai encore demain. Elle parlait lentement, avec la visible préoccupation d’être imposante, hiératique.
— Descends d’ton trépied, hé, feignante!
— Elle disait: «Je suis belle. Je t’ai choisi pour que tu offres ma beauté à Dieu. Je veux que tu crées d’après Moi des œuvres où se reconnaîtront les Archanges.»
— Enfin, elle se proposait comme modèle.
— Oui, c’était lyrique, mais clair. «Veux-tu être le prêtre de ma Beauté? Je suis libre de neuf heures du matin à huit heures du soir, sauf les jours où je suis saoule.»
— Oh la, la, la, la!
— Les couloirs s’emplirent de hurlements. «C’est idiot! — C’est génial! — C’est surhumain! — C’est du gâtisme! — Vive l’anarchi-i-i-e!» Les écrivains du prochain siècle26 auréolaient de questions insidieuses les «Trois critiques» impassibles27.
— Tableau bien parisien.
— Lors, je fus séparé de ma prêtresse. Maugis me rejoignit, hilare. Un chuchotement ricocha: «Le Grand Maître, le Grand Maître» et, près de nous, suivi de quelques-uns d’entre les meilleurs archontes, Sotaukrack passa majestueusement, tout en velours noir, très décoratif, ma foi. Maugis me poussa le bras; le «Grand Maître» s’appuyait sur l’épaule d’Ysolde.
— Ça devait faire un attelage réussi.
— Je saluai Sotaukrack. Elle me regarda: «Demain matin à neuf heures, pour Votre Art.» Ils descendirent. Nous retournâmes aux coulisses encenser Suzanne Gazon et recueillir un peu de poussière le long des portants. Puis Maugis voulut absolument quitter ce lieu de délices, soutenant que les vers de Sixte Mouront faisaient craquer les boutons de son caleçon, qu’il valait beaucoup mieux ne pas avoir l’air de courir après ma femme orange, et que, d’ailleurs, il crevait de soif…
— A propos, veux-tu boire quelque chose?
— Oui, donne-moi du curaçao et de l’eau.
— Des seimigen Methes süssen Trank mög’st du mir nicht verschmæhn…28
— Tu vas faire pleuvoir, Sieglinde; un peu plus de curaçao: c’est de la lavasse, ça.
— Reprends ton fil, ami, ton petit fil, pendant que je prépare ta drogue.
— J’arrive à l’atelier le lendemain, ponctuel comme un billet échu, à huit heures. Cet animal de Maugis, la veille au soir, m’avait fait boire inconsidérément. J’étais encore très excité.
— Trink’erst, Held, aus meinem Horn!29
Franz avala un breuvage moins compliqué que celui de Hagen et poursuivit:
— A l’atelier, je m’énerve, je touche à tout. Je range des moules à pièces. Neuf heures: j’essaie de l’harmonium. Neuf heures et demie: je ratisse un peu les boucles de Suzanne Gazon. Dix heures. On sonne…
— Péripétie!
— C’était un petit bleu adressé à Phranz Brotteaux (P-h-r-a…). Le voici. Toujours l’écriture compliquée et pas de fautes d’orthographe. C’est une femme qui ne fait rien comme les autres. Lis-moi ça.
— Voyons:
«Je ne viendrai pas ce matin.
Je suis trop éreintée d’avoir toute la nuit rêvé de célestes amours pour me lever avant midi et demi.
Et ce matin mon corps n’est pas beau.
Je viendrai demain pour être admirée.
Ysolde.»
— Chouette!
— Non. Pas chouette! J’étais furieux. Est-ce qu’elle croyait, par hasard, qu’elle allait s’amuser à me faire perdre mon temps, et à ne me poser que des lapins? Elle m’embêtait avec son velours orange, et ses palabres de Dame du Graal d’Or, et…
— Et le reste. Continue.
— Quand ce matin…
— Oh! oh!
— … je travaillais à l’atelier d’après une orchidée dont je veux faire un chandelier pour Decauville31. La mère Granger m’expliquait dans tous les détails que son fils Prosper venait de passer sergent au 104e de ligne et que, si elle était restée en Russie, il commanderait une sotnia32 de cosaques à l’heure qu’il est… On sonne…
— C’était un petit bleu…
— Non. C’était Ysolde Vouillard, dans la robe bleue et jaune, toujours fourreau, où je l’avais vue à la Revue Mauve, tenant son ombrelle verte comme un lys. «Maître je suis venue…» Je le voyais bien, parbleu! Je déblaye un coin du divan. As-tu remarqué que, sur un divan, il y a toujours des livres à l’endroit où l’on veut s’asseoir?
— J’ai remarqué.
— Je fais signe à la mère Granger de calter.
— A’s’barre…
— Et je reprends la conversation. «Vous êtes venue… — Je n’ai pas pu venir hier… — Je regrettais que vous ne vinssiez pas…»
— Deuxième conjugaison. Exercice sur les verbes irréguliers.
— Et elle explique: «Aujourd’hui, je tenais particulièrement à venir, car, hier, j’ai prostitué mes yeux et mes pas à l’immonde vernissage des Champs-Elysées, et j’ai grand besoin d’être purifiée.»
— Mon vieux, Purificateur de grues esthétiques, c’est une jolie profession à graver sur tes cartes de visite.
— Blague toujours! Si tu avais vu son geste pour s’asseoir les deux pieds en avant, croisés. Décidément, elle n’était pas jolie, même elle aurait été assez ordinaire sans sa petite mise en scène de hiératisme, de je ne sais quoi…
— De battage…
— Si tu veux. Mais c’étaient les yeux, les cheveux, le teint, la moue de la lèvre, les gestes surtout! Un coude dans un coussin, tout le corps appuyé, l’épaule remontée un peu, la tête alanguie.
— N’en jette plus, tu m’incendies.
— J’essaie quelques phrases diverses sur l’Art, la Beauté, l’Idéal, la Vie… Elle ne m’écoute pas. Elle se lève: «Que ferez-vous de moi?»
Je n’ai pas le temps de rien lui dire. Sans attendre ma réponse, la robe jaune et bleue glisse, puis des dentelles, et la voilà devant moi, nue, en bas noirs, gants noirs avec un immense chapeau rose sur la tête.
— Un chromo obscène, quoi!
— Non, Jimmy, non. Je t’assure que je n’avais pas envie de rire devant la splendeur de cette gorge, de ces reins, de ce bassin! Tu sais comme elles ont ordinairement le bassin déformé, même à seize ans, les femmes.
— Oui on m’a parlé de ça.
— J’étais ébaubi. Je ne savais que dire…
— Et t’as rougi d’abord. Gretchen, va!
— Je me mis genou, tant pis! Elle enleva le chapeau et les gants: «Tu me trouves belle?» J’y allai du lyrisme: «Ysolde! Ysolde!»
— Avec épithètes choisies dans les meilleurs auteurs, j’espère?
— Elle parut satisfaite et dénoua ses cheveux: «Je suis encore plus belle lorsque l’on m’aime!»
— Mince!
— J’étendis les bras vers ses épaules. Elle prononça: «Ote d’abord les livres du divan.» Ils sont encore au milieu de l’atelier, les livres!
Le narrateur vida son second verre de curaçao à l’eau et souffla un peu. Mais je tâchai d’obtenir de lui les dernières précisions:
— Maintenant, Franz, prodigue-moi les détails.
— C’est ça! Et la pudeur, alors? Non, je ne veux pas, mon vieux. Les détails, cela pourrait sembler malpropre, parce que je ne te ferais pas comprendre ma conviction. J’ai eu des femmes amoureuses, toi aussi (c’étaient les mêmes, souvent). Mais ça, comment veux-tu que je te dise? La conviction, vois-tu, il n’y a que ça. Si l’on va au fond des choses…
— Intus et in cute…34
— Des étreintes comme celles-là! Non, tiens, n’en parlons plus, ça m’énerve trop.
Franz se leva, marcha dans la chambre, les jambes mollettes, et conclut:
— Voilà comment j’ai depuis ce matin pour maîtresse une esthète qui sera un modèle admirable, mais qui s’habille en jaune, vert, bleu, rouge, orange et rose, fréquente Sotaukrack et parle comme un néo-mystique belge35. Qu’est-ce que tu penses de ça?
— Mon Dieu, je pense… 1° qu’il ne faut pas trop t’éreinter; 2° que ta «Volupté» sera une belle chose; 3° que cela va bien m’amuser de vous regarder.
— Voyeur, va!
C’est ainsi que mon ami Franz «trouva belle» Ysolde Vouillard.
Informons-nous d’Ysolde Vouillard.

 

Maîtresse d'esthètes – Willy [Jean de Tinan] 1995
Paru en novembre 1998
12 x 19 cm, 208 pages
ISBN 2.87673.206.8
15 €

CLARISSE VIGOUREUX Parole de Providence

CLARISSE VIGOUREUX Parole de Providence

Préface de Jean-CLaude Dubois

Première adepte féminine et zélée propagandiste d’une doctrine perçue par elle et ses contemporains comme celle d’un complet renouvellement social, Clarisse Vigoureux découvre les théories de Fourier et entretiendra avec lui une correspondance régulière. Elle publie Parole de providence en 1834, réponse aux théories de Lamennais, dans laquelle elle voit une apologie de la lutte des classes et de la violence qui sont aux antipodes de la conception fouriériste de l’harmonie universelle.

Parole de providence – Clarisse Vigoureux 1993
Paru en 1993
12 x 19 cm, 192 pages
ISBN 2.87673.169.X
14 €

EX MADAME PAUL VERLAINE Mémoires de ma vie

EX MADAME PAUL VERLAINE Mémoires de ma vie

Préface et appareil critique de Michaël Pakenham

En juin 1869, Verlaine fait la connaissance de Mathilde Mauté de Fleurville qu’il épouse un an plus tard. Le mariage de Mathilde avec Verlaine amorce la chronique aigre-douce d’une période où la relation intime du couple se mêle aux événements qui traversent le monde littéraire et artistique dont le poète est l’une des figures de proue.
D’un style alerte, naïvement frais et non dépourvus d’humour parfois, ces souvenirs racontent la vie tumultueuse du ménage Verlaine et sa lente dérive, qui conduira Mathilde à demander le divorce après avoir vainement tenté d’arracher son mari au jeune Rimbaud.
Source incomparable de documentation sur la personnalité et les relations littéraires du Verlaine des années 1870, ces Mémoires ont force de document dans l’histoire littéraire.

Lire le sommaire

Préface / 5
par Michaël Pakenham

Note sur l’établissement du texte
et genèse de la publication / 22

Mémoires de ma vie / 27
de Ex-Madame Paul Verlaine

Préface / 29
I Ma première rencontre avec Paul Verlaine / 30
II Enfance / 34
Mes aïeules — Mes Parents — Petites amies — Education — Vie de château — 1867-1868 — Poètes
III Fiançailles / 62
IV En ménage pendant la guerre / 99
V Pendant la Commune / 122
VI Depuis l’arrivée de Rimbaud à Paris jusqu’au départ de Verlaine avec Rimbaud / 139
VIII Depuis le départ de Verlaine avec Rimbaud jusqu’au procès en séparation / 162
VIII Depuis la séparation jusqu’à la mort de Verlaine / 178
IX Après la mort de Verlaine / 202

Appendices / 223

I Contrat de mariage de Verlaine, juin 1870 / 223
II Lettre et épithalame de Lepelletier, 2 septembre 1870 / 231
III Rapport de Police, 4 juillet 1871 / 233
IV Liste des objets laissés rue Nicolet par Verlaine en 1872 / 235
V Articulets de la séparation / 237
VI Jugement du 14avril 1874 / 240
VII Lettres de Mathilde Delporte et de Georges Verlaine au sujet de la mort du poète / 241
Bibliographie / 244
Notes / 247

Mémoires de ma vie – Ex-madame Paul Verlaine 1992
Paru en 1992, réimprimé en 2014
12 x 19 cm, 256 pages
ISBN 2.87673.134.7
12 €

STENDHAL Lettres d’amour

STENDHAL Lettres d’amour

Préface et commentaires de Victor Del Litto

Réunies pour la première fois, ces lettres perdues dans l’ensemble de la correspondance de Stendhal sont révélatrices d’une personnalité à nulle autre pareille et constitue un tableau vivant, et combien émouvant, de la vie sentimentale de l’auteur du célèbre De l’amour.

Lire la préface de Victor Del Litto

Le nom de Stendhal est étroitement associé au mot amour puisqu’il est l’auteur d’un livre intitulé De l’amour. Titre aussi prometteur que décevant car il ne répond à l’attente ni de ceux qui seraient tentés d’y chercher une analyse minutieuse, voire clinique, de cette pulsion primordiale de tout être vivant, ni des amateurs de récits croustillants, de ce qu’il est convenu d’appeler les «curiosa». A qui la faute? On ne doit jamais oublier que Stendhal ne serait pas Stendhal s’il ne réservait à tout moment des surprises, l’originalité étant l’un des traits essentiels de sa personnalité et de son œuvre. De l’amour ne fait pas exception à la règle: c’est un livre à clé, le récit à mots couverts d’un «amour-passion» qui a fait le tourment de son auteur et qui a fini par se muter en rêve. C’est dire que Stendhal n’est ni un Don Juan ni un émule de Casanova. Dans le domaine — ainsi d’ailleurs que dans tous les autres — il occupe toujours une place à part. Cela explique que De l’amour ne figure pas sur les rayons des sex-shops.

*

Il y a une page de la Vie de Henry Brulard, l’autobiographie où est narrée la première partie de la vie du futur écrivain, qu’il serait coupable de ne pas mentionner lorsqu’il est question d’amour: la page qui évoque le souvenir des femmes aimées. Page remarquable par sa force émotionnelle et par la technique de l’écriture. En extraordinaire metteur en scène, Stendhal commence par camper le décor: un chemin poussiéreux au milieu des chênes et des châtaigniers sur les pentes des monts Albains, près de la Ville éternelle; le mur d’un couvent, un arbre centenaire poétiquement désigné sous le nom d’«Albero bello», en contrebas le miroitement du lac d’Ambano. Le quinquagénaire solitaire avance lentement sur ce chemin, son regard se perd dans le lointain, car il vit ailleurs.
Mais sa solitude n’est qu’apparente, les traits des femmes qu’il a aimées, qui l’ont aimé, font subitement surface. D’un geste machinal, il trace dans la poussière du chemin l’initiale de leur nom. Rentré chez lui après cette promenade empreinte d’une mélancolie qui sied si bien à l’ancienne capitale du monde, ville des souvenirs et des tombeaux, il consigne sur une feuille de son œuvre en gestation la scène qu’il venait de vivre, et encore ébloui par l’évocation il ajoute: «La plupart de ces êtres charmants ne m’ont point honoré de leurs bontés, mais elles ont à la lettre occupé toute ma vie». Qu’on est loin d’un vulgaire coureur de jupon!

*

Stendhal n’était pas beau. Mais ce défaut de la nature était compensé par un autre don: il fascinait les femmes par un langage plein d’esprit, les vraies femmes, celles qui «ont une âme». Nous n’avons que d’une manière réflexe la perception de ce don; en revanche nous savons comment il leur écrivait. D’où l’intérêt de ses lettres en général, et plus spécialement de ses lettres d’amour. Ces lettres, qui n’avaient jamais formé l’objet d’un recueil spécial, méritaient d’être réunies. Elles permettent d’apprécier les termes et les tournures, le dit et le non-dit.
Il y a, à ce propos, un point qu’il est indispensable de bien mettre en lumière. Le propre des lettres d’amour, seul moyen de communication autrefois à la disposition des amants, est d’être vouées à la destruction par les intéressés eux-mêmes ou par leurs héritiers, soit à cause de leur caractère compromettant si la liaison était réprouvée par la morale, soit pour éviter d’être accusé de profanation si la liaison était irréprochable. On ne peut que regretter ces autodafés tout en reconnaissant leur légitimité. Or Stendhal ne s’est jamais livré à des éliminations volontaires. Bien au contraire, il appartient au petit nombre d’écrivains qui ont conservé toute leur vie durant les moindres papiers, même ceux sur lesquels il leur était arrivé de griffonner de simples notes. Ce qui rend par ailleurs inexplicable la non-conservation de tout le travail préparatoire, qui a dû nécessairement exister, relatif à la composition des grands romans, tels Armance ou Le Rouge et le Noir. On se demande si l’errance de l’auteur peut être considérée comme la seule raison de cette disparition. Pour en revenir à la correspondance, il paraît peu probable qu’il ait brûlé les lettres de ses maîtresses. A preuve la décision qu’il a prise un jour de confier les lettres de l’une d’entre elles, Mélanie, à sa sœur Pauline à charge pour elle de les copier avant de les détruire. Mais le geste destructeur, qu’il n’a pas fait, est certainement imputable à ceux qui, après sa mort, ont eu entre les mains ses papiers. Un exemple flagrant du recours au bûcher est fourni par le triste sort réservé à la correspondance de Clémentine Curial, particulièrement sulfureuse, il est vrai.
Quant aux lettres qu’il a écrites à ses maîtresses, à plus forte raison elles auraient dû être emportées par le vent, la chance de les retrouver auprès des héritiers n’étant pas concevable. Alors, par quel miracle les possédons-nous, du moins en partie? En réalité, il n’y a pas eu de miracle. C’est uniquement la conséquence d’une habitude de cet homme pas comme les autres. Alors qu’on l’a trop souvent qualifié de léger, étourdi, écervelé, il fait preuve d’un comportement rigoureux inattendu. La lettre d’amour destinée à la femme aimée est précédée d’un brouillon souvent assez laborieux. A première vue, il y a là non seulement antinomie, mais même quelque chose de choquant, de «comique», aurait dit Paul Léautaud: comment l’expression de la passion peut-elle s’accommoder du filtre du brouillon? A bien voir, pour Stendhal, il n’y a ni contradiction ni incohérence. Pour lui, la lettre d’amour n’est pas la conjugaison banale du verbe aimer; elle engage la responsabilité de son auteur, elle a un statut auquel on peut se soustraire. Qu’il s’agisse de se déclarer ou de plaider en faveur de sa sincérité, de sa bonne foi, la lettre doit être convaincante. Ces brouillons sont pour lui des pièces à conviction, des feuillets de son journal intime, et non des pièces d’archives. On aurait pu craindre que cette alchimie ne s’exerçât au détriment de la spontanéité; il n’en est rien. Stendhal a reçu en don par une fée bienfaisante le naturel, un divin naturel, qui le met à l’abri de toute atteinte d’un quelconque pédantisme. Ce qui explique que ses meilleures lettres d’amour, les plus passionnées, les plus émouvantes sont celles qu’il a rédigées à l’intention de Matilde, la femme qu’il adorée et qui n’a pas voulu de lui. Et à ces lettres feront écho, bien des années plus tard, les lettres poignantes que Jules Branciforte, le héros de L’Abbesse de Castro, écrira à Hélène, la femme qui, victime d’un complot, l’a trahi. Ce n’est pas sans doute par un simple hasard que dans la vie comme dans la création littéraire, des propos pathétiques sont adressés à une femme perdue à jamais.

*

Aujourd’hui la communication épistolaire appartient désormais au passé. Stendhal, qui a eu recours à ce procédé, le seul existant encore à son époque, risque-t-il de subir les conséquences d’un changement de société et de devenir obsolète? La question se pose. Le débat est ouvert.
Victor Del Litto

Lettres d'amour – Stendhal 1991
Paru en 1991
12 x 19 cm, 256 pages
ISBN 2.87673.126.6
15 €

LEOPOLD VON SACHER-MASOCH La pêcheuse d’âmes

LEOPOLD VON SACHER-MASOCH La pêcheuse d’âmes

Préface et bio-bibliographie de Jean-Paul Corsetti

Dans une intrigue à la fois policière et mystique, on voit une secte mystico-politique prête à tout — y compris à la torture et au meurtre — pour conquérir son idéal. Son instrument privilégié est la belle Dragomira, cruelle et fanatique, qui entreprend de séduire, de convertir et de trucider les pêcheurs.Dans le décor agité de l’Empire austro-hongrois secoué par les multiples conflits des minorités, deux jeunes amoureux tentent d’échapper à l’acharnement et à la jalousie de Dragomira.naire si singuliers de ce grand écrivain slave.

Pecheuse d'âme (La) – Léopold von Sacher-Masoch 1991
Paru en 1991
12 x 19 cm, 400 pages
ISBN 2.87673.127.4
22.50 €

LEOPOLD VON SACHER-MASOCH La mère de Dieu

LEOPOLD VON SACHER-MASOCH La mère de Dieu

Préface et bio-bibliographie de Jean-Paul Corsetti

Dans le décor typique du monde rural de la plaine galicienne, se noue une histoire d’amour tragique entre Sabadil, un jeune paysan, et Mardonna, la «mère de Dieu» à la tête d’une secte adamique, sorte de sainte à travers laquelle peut s’opérer la rédemption.Ce récit initiatique où l’amour pour devenir salvateur devra être sublimé dans la mort du jeune paysan, appartient au dernier cycle, celui de la Mort, du Legs de Caïn, sorte de Comédie humaine à laquelle Sacher-Masoch travailla sa vie durant. On y retrouve la figure emblématique de la femme souveraine et despotique, les thèmes récurrents de la Passion, du sacrifice et du salut, et surtout l’univers et l’imaginaire si singuliers de ce grand écrivain slave.

Mère de Dieu (La) – Leopold von Sacher-Masoch 1991
Paru en 1991
12 x 19 cm, 256 pages
ISBN 2.87673.126.6
17 €

JEAN RICHEPIN Les étapes d’un réfractaire : Jules Vallès

JEAN RICHEPIN Les étapes d’un réfractaire : Jules Vallès

Préface de Steve Murphy

À la fin de mai 1871, Paris est en flammes et la Commune agonise; la majorité des écrivains se range du côté des armées victorieuses de Versailles mais, dans la jeune génération, quelques voix marginales expriment une autre conception des responsabilités et des crimes de cette guerre civile. Deux mois après la Semaine sanglante, le poète bohémien Jean Richepin, futur auteur de La Chanson des gueux, publie en feuilleton cette brillante et virulente biographie de l’écrivain le mieux connu de la Commune: Jules Vallès, qui est aussi une critique sociale acerbe et une dénonciation retentissante de l’égoïsme des riches.

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Les étapes d’un réfractaire: Jules Vallès
Le sommaire
Introduction /
Richepin lecteur de Vallès
par Steve Murphy

I. Du feuilleton au livre: étapes des Étapes d’un réfractaire
II. Le portrait d’un réfractaire
La physionomie de Vallès
Violences et douceurs
L’argent
Vallès nihiliste?
Femmes, vin, paresse : l’Orgie parisienne
Communard, mais surtout réfractaire
Les menaces d’un épilogue
III. «L’Affaire Gill»
L’Égalité des opportunités
La folie de Gill
Psychopathologie de Vallès
Conclusion
Les étapes d’un réfractaire/
de Jean Richepin

Prologue. Les déclassés
I. Enfance. – En province.
II. 1848. – La foi.
III. Paris. – Le doute.
IV. 1852. – L’avenir fermé.
V. L’argent.
VI. Le réfractaire.
VII. Épanouissement.
VIII. La rue.
IX. Le ruisseau.
X. Le chemin de la Commune.
XI. La Commune.
Épilogue. – A qui la faute?

Documents
Richepin contre Vallès /

I. Jean Richepin, compte rendu du Bachelier de Vallès,
1er juin 1881.
II. Jules Vallès, « André Gill », 23 octobre 1881.
III. Jules Vallès, « Chronique », 31 octobre 1881.
IV. Jean Richepin, « Pour André Gill », 2 novembre 1881.
V. Jules Vallès, « Chronique », 4 novembre 1881.
VI. Jean Richepin, « Chronique », 5 novembre 1881.
VII. Jules Vallès, La Glu, 29 janvier 1883.
VIII. André Gill, « Jules Vallès », 1884 (publication posthume).
IX. Jean Richepin, « Vallès », 1924.

Étapes d'un réfractaire (Les) – Jean Richepin 1993
Paru en 1993
12 x 19 cm, 208 pages
ISBN 2.87673.156.8
17 €

CATULLE MENDÈS La maison de la Vieille

CATULLE MENDÈS La maison de la Vieille

Roman contemporain
Préface de Jean-Jacques Lefrère, Michaël Pakenham, Jean-Didier Wagneur

La Maison de la vieille, paru en 1894, s’inscrit dans le genre, très populaire au cours des dernières années du XIXe siècle, du Roman contemporain ou du Roman parisien, qui est le plus souvent à clefs. Dans ce livre cruel, Mendès dépeint le milieu littéraire et artistique qui gravita pendant deux décennies chez une jeune mondaine nommée Nina de Villard. Muse de Charles Cros et Dame aux éventails de Manet, elle accueillit dans son salon, à toute heure du jour ou de la nuit, artistes et écrivains connus ou en passe de le devenir. Cros, Villiers de l’Isle-Adam, Richepin, Ponchon, Nouveau, Coppée et bien d’autres sont, sous des noms fictifs, les protagonistes de ce récit satirique et impitoyable qui révèle quelques aspects ignorés de la vie littéraire des années 1860-1880. Tout ce qui comptait dans le milieu littéraire et artistique du Paris des dernières années du Second Empire et des premières années de la Troisième République est passé par le salon de Nina de Villard, plaque tournante du Parnasse, du Symbolisme, du Naturalisme, de l’Impressionnisme.

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Préface 5
Jean-Jacques Lefrère
Michaël Pakenham
Jean-Didier Wagneur

Personnages d’identification certaine ou probable 99
personnages non identifiés 101
La maison de la vieille
Catulle Mendès 103

Livre premier 107
Livre deuxième 147
Livre troisième 247
Livre quatrième 305
Livre cinquième 407
Livre sixième 455

Notes sur le roman 503
L’album de Nina de Villard 35

Personnalités dont la présence
a été signalée chez Nina de Villard 588
Bibliographie sommaire 593
Remerciements 591
Index des noms de personnages réels 596
Index des noms de personnages de fiction 604

La maison de la vieille – Catulle Mendès 2000
Paru le 20 janvier 2000
14 x 22 cm, 608 pages
ISBN 2.87673.286-6
26 €

JEAN DE LA VILLE DE MIRMONT Oeuvres complètes

JEAN DE LA VILLE DE MIRMONT Oeuvres complètes

Introduction et présentation de Michel Suffran
Avant-propos de François Maurac

Fils rebelle mais impeccable de la bourgeoisie bordelaise, Jean de La Ville de Mirmont (1886-1914) fascina Mauriac dont il fut camarade au long d’une adolescence rêveuse.Avec Péguy, Pergaud, Alain-Fournier, il s’inscrit à l’avant-garde des sacrifiés au matin de la grande tuerie de 14. Suicide d’une génération ou mort d’une espérance qui, paradoxalement, ne peut se préserver intacte qu’en s’immolant, en se donnant tout entière sans céder une parcelle de son absolu? Sont rassemblés ici les poèmes inédits de la prime jeunesse, jalons d’une insaisissable vie, ceux plus affirmés de L’Horizon chimérique, mis en musique par Fauré, les Contes nonchalants et corrosifs, le fulgurant constat d’irréalité des Dimanches de Jean Désert, le pointillé des ultimes Lettres à sa famille, où percent , sous une stricte « retenue », la prescience, le vertige et presque le désir d’une issue appelée autant que redoutée…

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Introduction / 5
Jean Dézert de La Ville ou la vie écrite
par Michel Suffran

Quand revient le temps de Noël / 51
par François Mauriac

Note sur la présente édition / 55
Remerciements / 56

Œuvres / 57
de Jean de La Ville de Mirmont
I. Conquête de l’horizon (1903-1912)

Premiers essais poétiques (1903-1906) / 61
Lettres — 1906 / 64
Lettres — 1907 / 67
Lettres — 1908 / 71
Poèmes — 1908 / 73
Lettres — 1908-1909 / 76
Poèmes — 1909-1910 / 82
Lettres — 1909-1910 / 84
Poèmes — 1910 / 92
Lettres — 1910 / 95
Poèmes — 1911 / 102
Lettres — 1911 / 107
Poèmes marins — 1911 / 112

L’Horizon chimérique (1911-1912) / 115
L’Horizon chimérique / 115
Jeux / 129
Attitudes / 138
Chansons sentimentales / 148
Confidences / 156
II. Le Désenchanté (1912)

Lettres — 1912 / 163

Contes / 168
City of Benares / 168
Les pétrels / 171
La mort de Sancho / 174
Le piano droit / 177
Les matelots de la «Belle-Julie» / 180
Entretien avec le diable / 183
L’orage / 187
Mon ami le prophète / 191
III. «Ce jeune homme, appelons-le Jean Dézert…»
(1912-1914)

Lettres — 1912-1913 / 213
Poèmes inédits — 1912-1913 / 225
Lettres — 1914 / 231

Les Dimanches de Jean Dézert / 237
Définition de Jean Dézert / 239
Journées / 243
L’aventure / 263
Après tout / 287
IV. La tranchée, dernier sillage (1914)

Le grand voyage / 295
Lettres de Guerre / 296
Bibliographie / 347

Table des illustrations

Manuscrit du poème d’«ouverture» de L’Horizon chimérique (I) / 4
Jean de La Ville posant en «Dormeur du Val» / 6
Jean de La Ville et sa mère / 50
Manuscrit du poème V de L’Horizon chimérique / 58
L’écolier / 60
Manuscrit du poème «La porte vitrée» / 74
Jean de La Ville pendant son service militaire / 162
Quelques lignes du manuscrit des Dimanches de Jean Dézert / 210
Portrait de Jean de La Ville par Jacobi / 212
Dédicace autographe et page de titre de l’édition originale des
Dimanches de Jean Dézert / 238
Jean de La Ville dans son appartement de l’île Saint-Louis / 294

Lire la préface de François Mauriac

Quand revient le temps de Noël…*

Quand revient le temps de Noël, un vieil homme remonte le cours du fleuve qu’il descend depuis plus de quatre-vingts années. Il marche sans se confier à personne, tout à l’amer plaisir de se replonger seul dans ce magique Bordeaux de quand il était petit, dans l’odeur des trottoirs mouillés et de l’acétylène des boutiques en plein vent. Ce Bordeaux avait la voix grondante du bourdon de la tour Pey-Berland les soirs de Noël et sa plainte était celle des sirènes de bateaux dans la brume.
Cette année, je n’aurai pas fait seul cette remontée: Jean de La Ville de Mirmont m’accompagne, grâce à Michel Suffran qui le fait revivre, pour ma joie et pour ma douleur, et qui va republier chez Seghers L’Horizon chimérique, mais aussi des poèmes oubliés, dispersés dans des revues. Etrange épreuve que d’apprendre sur un ami qu’on a aimé, qu’on a cru aimer, cinquante ans après qu’un obus l’a enterré vivant, des choses de sa vie qu’il ne nous avait pas confiées ou, ce qui est pis, que nous avons peu à peu oubliées, comme s’il ne s’était jamais interrompu de mourir en nous durant ce demi-siècle. Je ne savais pas, ou je ne savais plus, qu’enfant Jean de La Ville avait perdu plusieurs frères et sœurs, qu’il avait tenté de se suicider en buvant de l’encre.
J’ai dû lire, il y a bien des années, ce que sa mère qu’il adorait a écrit de lui après sa mort… Mais tout cela a disparu, roulé par l’immense fleuve dont parle Renan, qui nous entraîne dans un gouffre sans nom. Michel Suffran, son frère d’aujourd’hui, plus fidèle que je n’ai su l’être, prend Jean de La Ville entre ses bras avant que l’abîme l’ait aspiré, le ramène sur la rive et l’étend à mes pieds, ce grand garçon sombre qui trouva pour moi le nom de mon premier recueil: Les Mains jointes. Le 3 mars 1909, il écrivait à notre ami Louis Piéchaud: « J’ai refait connaissance ces temps derniers avec Mauriac. Tâchez de le rencontrer pendant les quelques jours qu’il passera à Bordeaux. Il vous racontera nos promenades nocturnes dans Paris, jusque vers trois heures du matin, nos causeries auprès de son feu, nos projets insensés et nos enthousiasmes ridicules.»
Ces mots perçus à travers un gouffre de cinquante-huit années, ce qu’ils éveillent dans le vieil homme d’aujourd’hui, je ne chercherai pas à l’exprimer. La vieillesse est le contraire du dessèchement, c’est le désespoir dominé et vaincu mais qui renaît d’un seul coup, d’une phrase comme celle-là ou comme celle qu’un an plus tard Jean m’écrivit après avoir lu dans L’Echo de Paris l’article de Barrès sur Les Mains jointes: «L’homme dédaigneux t’a compris, mais, sans vanterie, je crois te comprendre encore mieux que lui parce que je ne me demande pas: “Qu’adviendra-t-il de la charmante source?” Je sais où conduit le pli de terrain, bien que la source me suffise. Barrès compte sur ton bon sens, ta raison, pour moi je compte encore sur autre chose. D’ailleurs, quoi qu’il espère de tes “quatre saisons”, quoi que nous espérions tous, il me semble que je n’aimerai jamais rien de toi davantage que ces Mains jointes que j’ai vues s’unir dans notre obscure amitié et que ces vers que tu m’as lus pour la première fois dans une chambre d’hôtel…»
A quoi je ne puis rien ajouter aujourd’hui que deux vers du Grand Testament de Villon:

En escrivant ceste parolle
A peu que le cuer ne me fend.

Mais quoi! De La Ville de Mirmont et de Jacques Rivière et d’André Lafon à Jean Cayrol et à Michel Suffran, et à ce poète bordelais Louis Emié qui vient de mourir et auquel nous n’avons pas su rendre une suffisante justice, il reste que notre ville continue de sécréter une certaine race qui a survécu aux deux séismes des grandes guerres et que l’ère atomique, l’ère du yé-yé, n’a pas mordu sur elle. Michel Suffran ne paraît pas avoir conscience de ce qu’a d’anachronique ce vers de Jean de La Ville en qui tient toute l’inspiration de L’Horizon chimérique:

Et j’ai de grands départs inassouvis en moi.

De grands départs inassouvis… Cela ferait sourire aujourd’hui nos enfants qui atteignent New York en moins d’heures qu’il ne leur en faut pour aller à Bordeaux. Si Jean de La Ville avait vécu, j’imagine que sa nostalgie se serait transposée et que ce «départ inassouvi» lui eût été inspiré non par le port déserté où nous avons rêvé tous les deux, mais par l’époque dont l’atmosphère est devenue irrespirable et où on dirait que Michel Suffran circule grâce à un scaphandre. Il habite au fond d’un océan où la terrasse du Jardin Public de Bordeaux, sa primatiale merveilleuse, qui n’a pas rang parmi les cathédrales de France, et cette façade illustre sur le fleuve courbe, déshonorée par la crasse des siècles, où toute la ville bien-aimée n’est plus telle qu’elle subsiste encore aujourd’hui, mais telle qu’elle se reflète dans ce que j’ai écrit, dans les poèmes et dans les romans de Jean Cayrol, dans le cœur de Michel Suffran. Les villes ne survivent que grâce aux poètes qu’elles ont enfantés et dont elles demeurent le secret refuge.
Un refuge… Bordeaux le fût-il resté pour Jean de La Ville? Le livre de Michel Suffran m’oblige à prendre conscience de cette vérité amère qu’en fait notre amitié, à Jean et à moi, n’a duré que deux années: 1909-1910. Puis il fut reçu aux examens de la préfecture de la Seine et il réalisa son rêve: il quitta ce logis bas où il vivait rue du Bac, en face des magasins du Petit Saint-Thomas, et alla habiter l’île Saint-Louis, un rez-de-chaussée (heureusement un rez-de-chaussée! s’il est vrai, comme je crois m’en souvenir, mais peut-être l’ai-je rêvé? que ce doux jeta un jour sa maîtresse par la fenêtre). Dès que nous ne fûmes plus voisins, je ne le vis guère. Le rond-de-cuir dont il avait horreur était entré dans sa vie. Il s’éloigna de moi, qui étais au moment de me marier. A la veille de la guerre, il vint pourtant déjeuner chez nous. On jura de se revoir. Qu’en eût-il été? Moi j’étais déjà à mon affaire, comme on dit. Lui, il n’eût jamais été à la sienne. Un léger vent gonflait déjà ma voile. Nous attendions un premier enfant, nous espérions un premier succès. Lui, dans son bureau à la préfecture de la Seine, il s’occupait de l’assistance aux vieillards, espèce à laquelle il n’appartiendrait jamais et dont il parle sans s’attendrir.
S’il avait vécu, que serions-nous l’un pour l’autre aujourd’hui? Aurait-il eu un destin littéraire? Pour lui qui avait vingt-cinq ans, comme pour Charles Péguy qui en avait quarante, c’est un fait que la guerre fut une délivrance. Oui, ce qu’il y a de plus horrible au monde, des millions de jeunes hommes qui s’entretuent, il dut y voir le point final mis par le destin à une vie besogneuse et sans issue et qui lui donnait tout à coup une signification héroïque. Les vers retrouvés par sa mère sur sa table de travail sont tout frémissants d’une immense et vague espérance:

Cette fois, mon cœur, c’est le grand voyage,
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages?
Qu’importe, mon cœur, puisque nous partons!

La mort qu’il ne nomme pas, il se doute bien qu’elle est déjà là; et moi, après tant d’années, je songe que c’est elle, la mort, qui me l’a rendu, lui et tant d’autres que, s’ils étaient devenus des vieillards aujourd’hui, je ne connaîtrais peut-être plus ou dont je redouterais la visite. Tous ces morts qui auront à jamais vingt ans au-dedans de moi, ce Philippe, ce Raymond à qui j’ai dédié Les Mains jointes, ce Robert qui était l’oncle de François Mitterrand, et tous ceux de la guerre (tous les saints du calendrier y passeraient si je les nommais). Ils sont demeurés pris au-dedans de moi comme ces cadavres d’alpinistes qu’on découvre intacts dans la glace après des années. Michel Suffran les a retrouvés et me les rend, et il me ressuscite du même coup, tel que ces amis m’ont connu.
Notre chance, à nous les vieux survivants et les jeunes morts d’autrefois, c’est d’être encore aimés comme Michel Suffran nous aime. Il avance entouré de ces ombres peut-être suppliantes: Jacques Rivière, Jean de La Ville, André Lafon, il réveille une à une leurs voix étouffées. L’Horizon chimérique, la musique de Fauré l’aurait empêché de disparaître tout à fait; mais cet admirable poème La Maison pauvre, d’André Lafon, que Michel Suffran va rééditer aussi, a besoin de silence pour être entendu — de ce silence intérieur contre lequel tout se ligue aujourd’hui. Ces poètes que Suffran nous ramène, puissent-ils nous rendre le goût de ce silence qui fut leur état habituel, et dans lequel ils ont vécu, souffert, rêvé leur vie avant de la donner.

François Mauriac
de l’Académie française.

Oeuvres complètes – Jean de La Ville de Mirmont 1992
Paru en 1992
14 x 22 cm, 352 pages
ISBN 2.87673.150.9
22 €

ALPHONSE DE LAMARTINE Histoire de Charlotte Corday

ALPHONSE DE LAMARTINE Histoire de Charlotte Corday

Un livre de l'Histoire des Girondins
Préface de Roger Parisot

Charlotte Corday d’Armont, petite-nièce du grand Corneille, guillotinée le 17 juillet 1793, à l’âge de vingt-cinq ans, était belle comme une vivante allégorie. Lamartine fut séduit par son courage, sa fierté, sa grâce. Elle lui apparut comme un ange, chargé de rendre la justice de Dieu. Mais cet ange avait du sang sur les ailes: le sang noir de Marat. Le poète fit d’elle l’héroïne du Livre 44 de son Histoire des Girondins, où il la salua comme la « Jeanne d’Arc de la Liberté » et l’ »Ange de l’Assassinat ».

Extrait de la préface de Roger Parisot

 

I

De l’Histoire des Girondins, dont Lamartine entendait tirer «une haute leçon de morale révolutionnaire» pour le peuple, et, pour lui-même, les enseignements de cette «politique expérimentale» qu’est l’histoire, se détache un livre qui a son unité et forme à lui seul un tout. C’est le Livre 44e, qui raconte la vie de Charlotte Corday, récit d’une destinée tout entière soumise à une logique de sacrifice et de mort, qui tient à l’histoire de la Révolution, dont elle concentre, en un pathétique épisode toute la terrible grandeur, et qui tranche sur elle à la fois par sa vertu exemplaire et sa singulière beauté, comme le ferait la pure fiction d’un poète. Lamartine en a fait une œuvre parfaite en son genre, vivante comme un roman, émouvante comme un drame, fatale comme une tragédie, comparable chez lui, à divers titres, à ce qu’est la Vie de Rancé chez Chateaubriand. Il est vrai que l’histoire de Charlotte de Corday avait de quoi retenir l’attention de l’historien, frapper l’imagination du poète, et toucher le cœur de l’homme. D’abord parce que, dans cette période tumultueuse et bruyante, où des partis, des factions et des comités s’affrontent dans des débats houleux et des conflits virulents, Charlotte Corday se distingue en agissant dans la solitude, le silence et le secret. Son geste est celui d’une inconnue qui n’a aucun complice, ne représente aucun groupe, n’est l’agent d’aucune conjuration. Ensuite parce qu’elle est jeune, belle, courageuse, et qu’elle va faire preuve d’autant de détermination dans l’action que de sérénité en face de ses juges et d’héroïsme devant la mort. Lamartine sera sensible à tant de mérite; il étudiera l’histoire de Charlotte Corday avec une attention émue, et restera longtemps attaché à son image. Sans doute l’avait-il encore dans l’esprit quand il écrivait, dans Graziella: «Nous nous plaisions à combiner ces grandes circonstances, ces merveilleux hasards des temps de révolution, où les hommes les plus obscurs sont révélés à la foule par le génie, et appelés comme par leurs noms à combattre la tyrannie et à sauver les nations; puis, victimes de l’instabilité et de l’ingratitude des peuples, condamnés à mourir sur l’échafaud, en face du temps qui les méconnaît et de la postérité qui les venge.» Charlotte Corday était bien à l’image de ces héros qu’il rêvait d’être.
Mais l’intérêt de Lamartine avait encore d’autres motifs. Le geste fatal de la jeune meurtrière soulevait des problèmes religieux, moraux et politiques, qui l’«interpellaient», comme on dit aujourd’hui. Pour le croyant qu’il était, la Providence était à l’œuvre dans l’Histoire. Or, à ses yeux les signes d’une intervention divine étaient encore plus visibles dans l’histoire de Charlotte Corday que dans tout le cours des événements de la Révolution. Il les évoque dans le prélude au récit qu’il va faire: «Pendant que Paris, la France, les chefs, et les armées des factions se préparaient ainsi à déchirer la République, l’ombre d’une grande pensée traversait l’âme d’une jeune fille, et allait déconcerter les événements et les hommes, en jetant le bras et la vie d’une femme à travers les destinées de la Révolution. On eut dit que la Providence voulait se jouer de la grandeur de l’œuvre par la faiblesse de la main.»l Tant de force donnée à la fragilité, tant d’audace à la timidité, tant de portée historique à un acte isolé, laissent deviner un accord venu d’en haut.
Il n’est jusqu’à la puissance du coup de couteau qui frappa Marat en plein cœur, évitant les côtes, tranchant l’aorte et provoquant la mort instantanée, qui ne manifeste une occurrence «surnaturelle». La pauvre Cécile Renault, qui manqua tuer Robespierre, n’eut pas pour elle toutes ces circonstances complices, car elle n’avait pas reçu le «mandat du Ciel». Aussi échoua-t-elle, et l’Histoire l’a oubliée. Au contraire, Charlotte Corday, par le succès de son acte, qui évoque l’ombre de Judith et les mânes de Brutus, rejoint les grandes figures prédestinées, dont le temps garde le souvenir. Lamartine verra même en elle, dans son sacrifice patriotique et dans sa mort héroïque, l’image à la fois d’une «Jeanne d’Arc de la liberté», et celle de l’«antique Némésis», qui frappe inexorablement en retour, ceux que l’«hybris» a emportés. Reste que le geste de Charlotte est criminel, et qu’il pose de douloureux problèmes. Le Ciel put-il permettre un tel homicide, et faut-il admettre que le crime entre dans les plans de la Providence? Certes, les Révolutions, qui sont nécessaires au Progrès, à l’établissement des Républiques et à l’émancipation des Peuples, sont tout entières entre les mains de Dieu. Lamartine les a chantées, en 1831, après les «Trois Glorieuses», dans une fameuse Ode sur les Révolutions. Il y célébrait comme providentielle cette loi du devenir humain, qui veut que l’avenir se bâtisse sur les ruines du passé, qui sont «la poussière du chemin» sur les «pas des générations». Et l’Ode concluait, lyrique:
Qu’importent bruit et vent, poussière et décadence,
Pourvu qu’au-dessus d’eux la haute Providence
Déroule l’éternelle loi!
De même, dans Jocelyn (1836), il montrait, dans la marche de la «Caravane humaine», et dans les grands mouvements socio-historiques qui révolutionnent le monde, l’action de Dieu, qui fait d’un peuple:
L’outil mystérieux de quelque grand mystère1
et des nations guidées par Lui «les instruments d’idées». De même encore, dans La Chute d’un Ange (1838), il célébrera les révoltes et les révolutions qui, affranchissant les peuples du joug de la tyrannie, sont un devoir pour eux, et servent la cause de Dieu. Ainsi l’ange Cédar, au nom de l’esprit divin, exhorte-t-il les esclaves à se soulever contre les géants qui les oppriment:
Venger l’homme avili, c’est venger Dieu lui-même!
Abandonner ses dons, c’est le déshonorer;
Reconquérir ses droits, c’est encor l’adorer!2
Mais cela entraîne-t-il que dans les Révolutions, tout soit voulu par la Providence et conforme à ses décrets? Et qu’il faille tout lui attribuer, jusqu’aux crimes et aux assassinats? Jocelyn et l’ange Cédar ont rencontré ces questions, que Lamartine n’a pas véritablement tranchées.
A côté de ce problème de morale religieuse, et presque d’herméneutique sacrée, le geste de Charlotte Corday pose un problème de morale politique, que Lamartine a personnellement affronté. Celui de la violence dans l’histoire, de sa fatalité et de sa légitimité, qui se pose ainsi: est-il inévitable d’y avoir recours, et en a-t-on le droit? Assurément, le passé donne d’innombrables exemples de massacres, de tueries et de crimes politiques, et l’Histoire montre que les révolutions, les insurrections populaires et les bouleversement sociaux s’accompagnent toujours de débordements déplorables. Ces faits peuvent-ils avoir leur justification? Faut-il admettre cette formule de Saint-Just, que «Ce qui produit le bien général est toujours terrible»? Et que les sociétés sont, comme les femmes, condamnées à n’accoucher que dans la douleur les mondes nouveaux qu’elles portent dans leurs flancs?
Cœur sensible et âme chrétienne, homme de devoir, idéaliste et mystique, mais aussi acteur politique et conscience engagée, Lamartine est tourmenté par ces interrogations. Il sait quels douloureux dilemmes et quelles déroutantes apories soulève l’éternel débat de la fin et des moyens. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Or, la sagesse des nations a beau dire que «Qui veut la fin veut les moyens»; et que «la fin justifie les moyens», en politique surtout où, paraît-il, il ne faut pas hésiter à se salir les mains, le cœur sent, et la raison sait, que cela n’est pas vrai. Saint Augustin l’a dit une fois pour toutes: «Ferons-nous le mal pour qu’un plus grand bien en vienne? Nullement!» Ni en politique, ni ailleurs. Et Lamartine, qui aura la fierté de faire proclamer la République1, «sans victimes, proscriptions, ni vengeance», le sait mieux que tout autre. Une juste fin, loin de justifier d’injustes moyens, se corrompt, au contraire, si elle y a recours. En politique pas moins qu’ailleurs. La faute morale, estime-t-il, fait l’échec politique2. Il le dit en toutes lettres: «La vertu la plus pure» se trompe, «si elle emprunte l’arme du crime». Il avait bien dit, en 1827, dans une lettre à Aymon de Virieu, qu’«ainsi est fait le monde politique: la crise est un mal affreux, mais ce mal enfante un bien»; cela n’entraînait nullement, dans sa pensée, qu’on eût le droit de faire le mal délibérément, en vue d’un bien futur. Une chose est de tirer un bien du mal, une autre de commettre le mal, fût-ce dans une louable intention. Et le «Tu ne tueras point!» reste un commandement absolu. Voilà pourquoi l’histoire de Charlotte Corday occupe tant sa pensée, parce qu’elle pose de la manière la plus saisissante qui soit le douloureux cas de conscience qu’engendre tout combat contre le mal qui emploie les armes du mal.
Le dilemme est de «méconnaître la vertu» en ne «glorifiant pas l’héroïsme», ou de «louer l’assassinat» en ne «flétrissant pas le crime», à quoi la conscience, dans le déchirement, se refuse également. La fin du récit dit toute l’hésitation de Lamartine, et combien il balance entre l’admiration qu’il éprouve pour l’héroïne, et la répulsion que lui inspire le crime. Le mieux, alors, est de ne pas juger, comme le demande l’Evangile (Luc VI; 37). Et comme fait Lamartine, qui renonce à trancher, et s’en remet à Dieu. Toutefois, avant de la quitter, et pour la célébrer dans sa grâce, son charme et sa vertu, sans pour autant effacer la part d’ombre de son être et son ambiguïté, il fera d’elle, dans une parlante alliance de mot, «l’ange de l’assassinat».

Histoire de Charlotte Corday – Alphonse de Lamartine 1995
Paru en 1995
12 x 19 cm, 128 pages
ISBN 2.87673.202.5
10 €