Article(s) archivé(s) de la catégorie Collection l’esprit libre

CHRISTIAN GODIN La crise de la réalité

CHRISTIAN GODIN La crise de la réalité

Formes et mécanismes d'une destitution

Les débats autour de la désinformation, des fake news et de la post-vérité risquent d’occulter une crise peut-être plus radicale que la crise de la vérité : la destitution de la réalité elle-même. Cette destitution commence avec la volonté prométhéenne de transformer la nature en environnement, et donc de détruire celle-ci.

Elle prend bien d’autres formes, hétérogènes et indépendantes les unes des autres en apparence, mais qui en fait conjoignent leurs effets. L’artificialisme, le simulationnisme, le présentisme, le prédictionnisme, le fictionnisme, le négationnisme, le complotisme et le nihilisme sont les huit formes de destitution de la réalité analysées dans cet essai.

Comme l’avait vu le psychanalyste Jacques Lacan, c’est la psychose qui guette l’humanité.

Né en 1949, philosophe, professeur émérite de l’université de Clermont Auvergne, Christian Godin a publié une cinquantaine d’ouvrages, parmi lesquels on compte des travaux académiques (La Totalité, en sept volumes), des ouvrages scolaires et universitaires (Dictionnaire de philosophie), des ouvrages destinés au grand public (La Philosophie pour les Nuls) et des essais portant sur le monde et la société d’aujourd’hui (La Haine de la nature, La Démoralisation, Ce que sont devenus les péchés capitaux, Les lieux communs d’aujourd’hui, Qu’est-il arrivé à la beauté ?).

Mars 2020
14 x 20, 320 pages
ISBN 979-10-267-0893
21 €

PIERRE SERNA L’extrême centre ou le poison français

PIERRE SERNA L’extrême centre ou le poison français

1789-2019

Dans quel régime vivons-nous depuis le printemps 2017 ? La question est légitime tant l’interprétation que fait le nouveau président des institutions de la Ve République vise à renforcer le pouvoir exécutif et le système de l’état d’urgence quasi permanent.

En se plaçant au-dessus des partis, Emmanuel Macron abuse d’une formule éprouvée depuis 1790 puis 1793, et lors de chaque crise politique française grave, en 1795, 1799, 1815, 1851, 1940, 1958 et finalement en 2017-2019. Le pouvoir exécutif, en la personne d’un sauveur, tente de supplanter le pouvoir législatif  que l’on décrédibilise en exagérant son inefficacité ou son éloignement du peuple, au risque de fragiliser la démocratie représentative. En adoptant la modération, celle du juste milieu, qui est censée réparer les excès des députés, un centre politique, semblable et différent selon les générations, s’invente lors de chaque crise. La saison des tourne-veste répète les mêmes recettes depuis deux cent trente ans, de 1789 à 2019.

La vie politique française, malgré ce qu’en dit toute une tradition historiographique, n’est pas bloquée par une lutte handicapante entre droite et gauche, mais par un poison: celui d’un extrême centre, flexible, prétendu modéré mais implacable qui vide de sa substance démocratique la République en la faisant irrémédiablement basculer vers la république autoritaire. Le macronisme n’est pas une Révolution : c’est une vieille histoire.

NIce Matin: Maconisme et girouettisme, Thierry Prudhon

Non Fiction: La gouvernance Macron, entre « extrême centre » et gilets jaunes par Damien Augias

L'Humanité Dimanche 6 juin 2019 Le macronisme est-il un extrême centre comme les autres?

Macron roi des girouettes: qu'est-ce que l'extrême-centre? Le MEDIA avec Pierre Serna

Historiquement show 357: spéciale politique

Pierre Serna est professeur d'histoire de la Révolution française à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’Institut d’histoire de la Révolution française. IHMC

Août 2019
14 x 20, 296 pages
ISBN 979-10-267-0675-5
20 €

CHRISTIAN GODIN Les Lieux communs d’aujourd’hui

CHRISTIAN GODIN Les Lieux communs d’aujourd’hui

D’Acharnement (L’acharnement thérapeutique) à Volonté (Du moment qu’ils le veulent !), ce lexique constitué de 154 articles rangés par ordre alphabétique fait une analyse critique des stéréotypes les plus courants dans la France de 2018.

Certains mots (« antisystème », « bio », « rebelle »…) et certaines expressions (« on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux », « respecter les différences », « je n’ai de leçon à recevoir de personne »…) sont si fréquemment utilisés dans les discours publics (ceux des médias, du monde politique et économique) et privés (ceux des conversations) qu’ils paraissent contenir des vérités évidentes échappant à l’analyse, et plus encore à la critique.

Ces stéréotypes n’appartiennent pas tous, loin s’en faut, à ce qu’il est convenu d’appeler le politiquement correct (lequel est lui-même un stéréotype analysé dans ce lexique). Il n’y a plus d’idéologie dominante, au sens marxiste, dans la société actuelle, mais des points de consensus à la fois fugaces et contradictoires.

Revue de presse

LIVRES HEBDO, Avant critiques — Souverains poncifs, par Laurent Lemire, 18 mai 2018

Biographie

Né en 1949, CHRISTIAN GODIN est philosophe, professeur émérite de l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Il est rédacteur en chef de la revue Cités, publiée par les PUF. Ses ouvrages publiés, une cinquantaine, comprennent des livres académiques de philosophie comme La Totalité en sept volumes, des ouvrages scolaires et universitaires (comme le Dictionnaire de philosophie), des ouvrages destinés au grand public (La Philosophie pour les Nuls) et des essais portant sur le monde et la société d’aujourd’hui (La Haine de la nature, La Démoralisation, Le Soupir de la créature accablée. La religion aujourd’hui…).

Christian GODIN Les lieux communs d'aujourd'hui
Paru le 7 juin 2018
14 x 20, 336 pages
979-10-267-0707-3
22 €

GILLES MAYNE En finir avec Michel Onfray

GILLES MAYNE En finir avec Michel Onfray

du déni de Bataille à la boboïsation ambiante

Le « problème » d’Onfray, son immense déficit philosophique par rapport à Georges Bataille, et à tout ce que la philosophie et la psychanalyse modernes ont pu avoir d’innovant et de prégnant depuis l’après-guerre, est qu’à aucun moment il n’éprouve le besoin de s’astreindre à une réflexion de fond sur le sens, c’est-à-dire les limites de son propre discours. C’est faute de vouloir ou de pouvoir le faire, et afin de sécuriser par tous les moyens cet hédonisme qui lui a tant donné, que la politique d’écriture d’Onfray a depuis longtemps cédé aux pires compromissions. Cet éternel rétropédalage discursif n’est qu’une somme de truismes, de concepts frelatés, d’inversions, de contre-vérités ; un kitsch verbal à la limite de l’ésotérisme et de la science-fiction où les accumulations succèdent aux excommunications ciblées d’un nombre toujours croissant d’auteurs et de philosophes. Car avec Bataille, ce sont rien moins que Kant, Hegel, les Lumières, Sade, Freud, Lacan, les structuralistes, qui sont jetés avec l’eau du bain ! Sans parler d’Artaud, de Blanchot et Levinas. Onfray ose tout, il n’a pas de limites, et c’est dans la mesure où il n’en a pas qu’il précipite la pensée française (européenne? occidentale ?) dans une ornière dont, si elle ne se reprend pas rapidement, elle aura énormément de mal à se sortir.

Cet essai montre ainsi à quel point la responsabilité de la novlangue d’Onfray dans la « médiocratisation » générale est écrasante. Il fait le lien entre celle-ci et le politiquement correct français, sorte de record dans le genre. Il démontre les côtés caméléon de quelqu’un qui s’adapte en permanence, et n’a cure de retourner sa veste, intellectuellement et politiquement parlant. Il s’appuie principalement sur divers textes d’Ortega y Gasset, Roland Barthes, Philip Roth, Shmuel Trigano et sur les analyses prémonitoires de Jean-Michel Heimonet, pour tenter de trouver des remèdes à la boboïsation en cours.

Revue de presse

Radio Judaïca — "Brouillon de culture" par Micheline Weinstock, 12 juin 2018

Biographie

Gilles Mayné, né en octobre 1952 à Pau, est actuellement Professeur de Littérature américaine à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne.
Il a auparavant enseigné aux Etats-Unis et à Toulouse comme Maître de Conférences. Il obtient en 1989 un doctorat en Littérature comparée de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (USA). Durant ces années, il subit une double influence, à la fois phénoménologique et déconstructionniste. Assez tôt, il s’intéresse à Georges Bataille et à la littérature érotique. Cette réflexion s’est matérialisée par des articles sur Henry Miller, Samuel Beckett, Edith Wharton, Baudrillard, Barthes, Derrida ou Deleuze, Ortega y Gasset, Richard Ford ou Philip Roth. Il a publié notamment Pornographie, violence obscène, érotisme (Descartes et Cie, 2001) et Georges Bataille, l'érotisme et l'écriture, Applications au domaine anglo-saxon (Descartes et Cie, 2003).

Gilles Mayne En finir avec Onfray
Paru le 1er février 2018
14 x 20, 384 pages
979-10-267-0665-6
22€

DIDIER NORDON L’âme et l’urine

DIDIER NORDON L’âme et l’urine

Variations sur le mauvais goût de la condition humaine

Comme agencée pour être la plus anxiogène possible, la condition humaine semble une plaisanterie de mauvais goût. Que cela soit dû à un dieu amateur de farces cruelles ou à l’évolution aveugle, tout semble agencé pour que les hommes ne puissent jamais savoir à quel saint se vouer.

Les cercles vicieux abondent. Ainsi les récits inventés pour sublimer l’effroi face à la mort sont merveilleux, mais on s’entretue en leur nom. Le nœud d’angoisse qui constitue les hommes engendre autant la cruauté que la compassion ou la créativité. Mauvais goût encore : les hommes célèbrent la vie, mais les organes qui la donnent les attirent (amour) et les répugnent (excrétion). Comme l’urine, l’âme surgit par le sexe. Humiliante bizarrerie.

Revue de presse

Pour la science — avril 2017

L'Alamblog — Le mauvais goût de la condition humaine, par Le Préfet maritime, 7 février 2017

Biographie

Didier Nordon est mathématicien et auteur de nombreux livres, des essais de vulgarisation mathématique et scientifique (Deux et deux font-ils quatre ?, Les mathématiques pures n’existent pas ! ), des fictions (Les obstinations d’un mathématicien, La droite amoureuse du cercle ), des livres pour la jeunesse chez Autrement.
Il anime la rubrique Bloc notes, illustrée par le dessinateur Matyo dans le mensuel Pour La science et ses chroniques sont éditées en recueil (A contre-idées,Scientaisies, Belin).

L'âme et l'urine - DIdier Nordon 2017
Paru le 2 février 2017
14 x 22 cm, 144 pages
ISBN 979-10-267-0470-6
17 €

BERTRAND LECLAIR Verticalités de la littérature

BERTRAND LECLAIR Verticalités de la littérature

Pour en finir avec le jugement critique

«Si l’on veut bien admettre en effet que l’art est ce qui permet de faire respirer l’univers de nos représentations collectives en y faisant jaillir l’oxygène du réel: si l’on veut bien admettre qu’il a une fonction vitale comparable à celle du rêve dans la vie psychique individuelle, qu’il est en somme le rêve du monde (à tous les sens du terme de rêve), alors force est de reconnaître que Gauguin visait juste en disant de la critique qu’elle est non pas la “vigie vigilante” qu’elle devrait être mais “notre censure”.»
Au départ, et confronté au malaise contemporain de la critique littéraire, il s’agissait d’écrire un article prônant une «critique de témoignage» plutôt que de jugement. Encore fallait-il désigner ce dont il s’agit de témoigner. C’est là qu’intervient la notion de «verticalité», qui permet, en s’appuyant sur Bachelard et Mallarmé aussi bien que Proust, Kafka, Artaud ou Barthes, d’évoquer ce qui anime les œuvres, ce qui justifie qu’on s’y consacre (lisant, écrivant), mais qui les excède, que l’on ne peut qu’éprouver, et certainement pas mesurer, juger, cataloguer. Une dimension verticale qu’il est d’autant plus difficile de faire entendre dans l’espace médiatique que l’«univers communicationnaire» qui est le nôtre la récuse chaque jour davantage.

Lire un extrait

Verticalités de la litérature
Extrait

I

DU MALENTENDU À L’ABSURDITÉ
Quand ce que je dis tombe dans l’oreille d’un sourd, ce que je dis est absurde – au sens premier, étymologique, du mot d’ab-surdité. Quand ce que je dis ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, mais dans l’oreille de quelqu’un susceptible de l’entendre, c’est lui qui peut – éventuellement – surseoir à l’absurdité de ce que je dis.
Comme chacun sait, la pire des surdités (la surdité la plus handicapante, la plus mutilante) est la surdité volontaire, celle-ci ne ferait-elle qu’obtempérer aux injonctions stridentes des puissances dominantes.
À lire la presse, certains jours, c’est à croire que l’art et la poésie désormais sont – assourdissants. À moins que l’univers de la communication libérale et marchande ne puisse se déployer qu’à l’instar d’une gigantesque oreille de sourd volontaire, au pavillon gargantuesque duquel viennent se cogner, absurdes, tous les appels à insuffler la vie dans le monde forclos des représentations communes?

*

Ce qui est sûr, c’est qu’il est impossible de réfléchir à la réception des œuvres sans interroger la notion de geste artistique, d’une part, et celle de communication médiatique, d’autre part: sans interroger ce que le geste artistique met en jeu dans l’univers des représentations collectives, quand ce qu’il met en jeu est ce qui le condamne le plus souvent au malentendu, aujourd’hui comme à la fin du xixe siècle, mais pour des raisons différentes.
Sans oublier l’étymologie du mot critique (qui renvoie à la notion de crible, mais aussi à celle de crise), c’est là le point de départ de cet essai, basé sur une conviction qu’il s’agit d’étayer: le malaise contemporain de la critique n’est pas une question de personnes, ni le résultat d’une incapacité subite qu’auraient les critiques à analyser les œuvres dans le but de les valider; ce malaise résulte en amont de la façon dont les œuvres sont reçues et donc considérées dans une société qui les réduit à l’état d’objets (de consommation), niant ainsi tout ce qui en elles excède les œuvres – ce qui les excède et n’en reste pas moins leur véritable raison d’être.
Faute de disposer encore de canons esthétiques valides auxquels se référer (de «modèle» en fonction duquel mesurer la valeur esthétique d’une œuvre d’art), la critique ne pourrait retrouver une capacité à signifier le geste artistique dans l’univers social, une capacité à donner aux œuvres une réalité efficiente au sein des représentations communes, qu’à la condition d’opérer un glissement sur elle-même pour se penser en terme, non plus de jugement, mais de témoignage.
Ce qui est en cause, c’est évidemment l’engagement du critique dans sa lecture en tant qu’il est d’abord un lecteur – si l’on veut bien admettre une leçon essentielle de la modernité, qui est que l’art se fait à deux, qu’il est un échange, et que par conséquent le critique, lorsqu’il évoque une œuvre, évoque autant la réception que lui-même en a faite que les «qualités intrinsèques» de cette œuvre (si l’on veut bien admettre, en somme, que le critique, lorsqu’il parle d’un livre, évoque autant la nécessité et les enjeux de sa propre lecture que la nécessité de l’œuvre dont il parle).

*

Avant même de préciser qu’un témoignage se construit et s’étaie tout autant qu’un jugement, mieux vaut commencer par un exemple précis de ce que je nomme ainsi malentendu, un exemple de cette absurdité liée d’abord à la réception des œuvres – plus exactement: un exemple de cette manière de recevoir les œuvres en position passive et normative qui les renvoie le plus souvent à l’absurdité, et donc au grotesque. Plus d’un siècle après leur surgissement, les textes en prose de Stéphane Mallarmé continuent de paraître absurdes à un grand nombre de leurs lecteurs (qui n’osent plus les trouver ridicules dans la seule mesure de la validation dont ils ont fait l’objet au fil du xxe siècle).
Les virgules de Mallarmé en particulier font problème. Lorsque vous citez dans un article sa conférence sur son ami Villiers de l’Isle Adam1, l’un des plus beaux textes de Mallarmé (c’est ici, à la troisième ligne, qu’il affirme: «Sait-on ce que c’est qu’écrire? Une très ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche»), en général les correcteurs s’inquiètent. Lorsque vous en citez les premiers mots, ils s’affolent. Prononcée en février 1890 en Belgique, quelques semaines à peine après la mort pathétique de Villiers que Mallarmé, exemplaire dans l’amitié, a assisté jour après jour, cette conférence s’ouvre en effet sur cette phrase:
«Un homme au rêve habitué, vient ici parler d’un autre, qui est mort.»
Enlever une virgule après «habitué», en rajouter une après «un homme»… les correcteurs hésitent, insatisfaits, mais tendent le plus souvent sans même interroger la portée de leur geste à détruire, par un rappel à l’ordre spontané du discours, le profond sentiment de trouble que porte cette phrase introductive: phrase qui creuse la notion de deuil au point que l’on peut lire tout à la fois le sens premier, évident, qui n’a pas besoin de l’intervention des correcteurs pour apparaître (un homme qui est habitué au rêve vient ici en tant que conférencier parler d’un autre homme qui était lui aussi habitué au rêve, mais qui est mort), et le sens second, souterrain, immédiatement vertical, qu’impose la syntaxe désaxée: «un homme au rêve habitué qui est mort», «vient ici parler d’un autre» – entendez le point d’incandescence du deuil atteint par celui qui parle (mais qui parle ici? qui est parlé?), quand la mort se trouve partagée ou plutôt échangée entre ces deux hommes au rêve habitué, l’un mort, l’autre non, mais lequel?, renversement vertigineux que maintiendra la conférence jusqu’en ses toutes dernières lignes1, et qui veut que celui qui reste est peut-être bien celui qui est mort, qui parle depuis la mort, saisi vif par elle qui le hante; le mort en matière de poésie est rarement celui qu’on croit.
La place du mort en matière de poésie est rarement celle que l’on croit: parce que le temps du rêve n’a rien de commun avec le temps social, parce que tant d’hommes qui arpentent désertés par les rêves le terrain social parlent plus morts que vivants, et qu’il suffit d’ouvrir La Vie de Henry Brulard, de Stendhal, pour être saisi par la vie qui l’habite, le porte, nous emporte au brouillon des songes, là où les mots de Stendhal sont infiniment plus puissants et vivants que ceux des contemporains qui bavardent à nos côtés.

*

Lire Mallarmé, écrivait Paul Valéry, c’est se trouver «insensiblement engagé à réapprendre à lire».
L’œuvre violemment volontariste de Mallarmé est en cela exemplaire de toutes les grandes œuvres, qui toutes portent cette nécessité d’apprendre à lire autrement et les livres et le monde. Mais qui veut apprendre à lire autrement qu’on lit le journal, ce journal qu’on lit justement pour s’y rassurer du défilement des jours vécus comme il était prévu qu’ils le soient?
Quant à Mallarmé, il écrivait on ne peut plus clairement à Edmund Gosse, en 1893: «Non, cher poète, je ne suis pas obscur (mais) le deviens, bien sûr! si l’on se trompe et croit ouvrir le journal»1.
L’inverse peut être vrai. Mais apprendre à lire Mallarmé, c’est aussi, justement, apprendre à lire autrement le journal, à lire sous ce qui s’y dit ce que le journal lui-même n’imagine pas y être. (Mais qui veut que les individus apprennent à lire sous la prose aplanie du journal ce qui excède ou mine le message véhiculé vers son «cœur de cible»?).

*

Sur le chemin des mots que Mallarmé cherche pour trouver la possibilité de parler vivant du plus proche de ses amis mort, pour faire entendre autre chose que la nécrologie morbide et réaliste du journal, cette virgule est comme une petite pierre sur laquelle trébuche le sens au moment où il écrit, qui ouvre à une autre dimension, et du temps, et de la langue, pour y laisser jaillir une émotion réelle.
Cette autre dimension du temps et de la langue (qui n’est nulle part ailleurs que dans le temps et dans la langue) est celle que je veux ici définir comme verticale, par opposition à l’horizontalité à laquelle prétend les réduire la scène sociale, et c’est pourquoi j’y insiste: cette virgule est une façon de hiatus (et par là, comme le précise le dictionnaire, de «solution de continuité» – comment continuer dans le vertige du deuil?), une façon de micro-scandale au fond, au sens étymologique de ce beau mot de scandale1, sur laquelle à son tour le lecteur trébuchera, contraint aussitôt de quitter la route droite du sens commun – s’il veut bien l’entendre, cette virgule, patte de mouche à peine sur la page, plutôt que de la renvoyer à l’absurdité ou la coquetterie stylistique.


Revue de presse

Verticalités de la littérature
Pour en finir avec le jugement critique
Extrait de presse
LE MONDE
(7 octobre 2005)
LITTÉRATURE CRITIQUE

SI LA LITTÉRATURE est bien une démarche de connaissance de soi et du monde, la critique littéraire, y compris journalistique, doit l’être également, à son niveau. Attachée à la littérature qui est en train de se faire, dépendante d’elle, orpheline et sans objet hors d’elle, la critique, du moins en ses meilleurs moments, ne se contente pas d’accomplir une tâche de médiation et de promotion – celle à laquelle on l’incite ordinairement à servir. Elle participe de cette connaissance, la complète. L’adjectif «littéraire» ne devrait pas avoir, ici, un autre sens.
Ses meilleurs moments? Ceux où elle se pense elle-même et s’accorde assez de dignité pour ne pas s’uniformiser et devenir un simple relais dans la bien nommée «chaîne du livre». Ceux où, de la littérature, elle a quelque chose à dire. Bertrand Leclair, qui est écrivain, journaliste et critique littéraire – il prend soin de distinguer ces deus dernières fonctions – à La Quinzaine littéraire, prend justement le risque de penser par lui-même dans Verticalités de la littérature. Pour en finir avec le «jugement» critique
Le partenaire du critique littéraire est moins l’éditeur, ou même l’écrivain, que la littérature elle-même avec laquelle, dans chaque article ou étude, vivant I’«expérience sensible» de la lecture, il entre en dialogue et en résonance. On se fourvoie gravement si l’on ramène ce principe au rang d’une donnée abstraite, bientôt recouverte par des considérations mercantiles ou par «l’inconscience médiatique». C’est pourquoi Bertrand Leclair, avec sagesse et conviction, se refuse à traiter séparément la question de la critique, soit comme cela se voit beaucoup, sur le mode polémique (avec son corollaire, l’invective), soit sur celui du corporatisme. Son propos n’est pas non plus d’avancer une théorie de la critique, mais de tenter de définir en quoi celle‑ci peut, et doit participer pleinement à ce qu’il nomme la «verticalité» de la littérature.
S’appuyant (notamment) sur Bachelard, Proust, Kafka, Artaud, Beckett ou Michon, Bertrand Leclair soutient que la littérature vient, en ses œuvres les plus vives, croiser et contredire l’horizontalité du temps et de la langue ordinaires. L’«instant poétique», qu’il soit de prose ou de poésie, rend alors accessible, sous une forme singulière et Irréductible, le présent et le reel «à la verticale du sens commun».
«On ne sait rien du présent on le connaît.» Leclair distingue soigneusement l’ordre de l’art, qui manifeste une connaissance «sauvage et vitale», de celui du savoir, «domestique» pour ainsi dire, qui «n’est à la connaissance que ce que la culture est à l’art, la réalité au réel, le passé au présent: tout en même temps son irréversible devenir et son horizon.» Pour l’essayiste, cette connaissance n’a aucune vocation à devenir spirituelle ou transcendantale. Objectons que Bernanos, au moins autant que Bataille, a exploré, de bas en haut cette verticalité et qu’il ne s’est pas heurté au vide du ciel…
Lire et écrire ne sont pas des activités étanches l’une par rapport à l’autre. Par son geste, le critique «témoigne de l’expérience littéraire exactement comme la littérature tente de témoigner du réel». Le long détour de Bertrand Leclair n’était donc pas fortuit, mais destiné à aboutir à ce beau mot: «témoignage». A la critique de jugement, ou pire de prescription, à cette «machine à communiquer (à consomme du “culturel”)» qui fonctionne à plein rendement, l’auteur oppose Ia nécessaire experience du témoignage. «Par définition», le témoin est «engagé dans ce qu’il affirme». Jusqu’au plus intime.
Critiquer est, par voie de conséquence, une activité qui ne met pas en jeu une instance extérieure, communicante et surplombante. C’est même, comme le dit pertinemment Leclair, exactement le contraire.

Patrick Kéchichian

ACTION POETIQUE
(mars 2006)

UN LIVRE POUR LA CINQUANTIÈME!

[…] Secousse, stupeur mais aussi force, issues de cette lecture encore récente, celle d’un livre dont son auteur, Bertrand Leclair, avoue qu’en son intention première il ne devait être qu’un article militant «pour une critique de témoignage», c’est-à-dire pour une critique capable de s’enthousiasmer, d’inventer, d’élaborer à partir d’une œuvre, quel qu’en soit le registre, poétique, littéraire, photographique, cinématographique. Une critique qui ne soit pas jugement, mais attestation vivante de la fécondité imprévue, surprenante de l’œuvre en question, de ce qu’elle peut engendrer comme associations créatrices, une critique qui soit poursuite, prolongement inspirés, fût-ce au prix d’un éloignement de l’œuvre et non pas, non plus, compte rendu, recension. A-t-on, justement, jamais mieux qu’avec cet écrit, pris la mesure de la sorte d’emprisonnement, d’étroitesse et de stérilité que véhiculent ces termes, expression récurrente du mesurable; mots d’ordre d’une activité de commentaire consacrée, dévouée à la production standardisée, calibrée, comme on le dit des fruits et légumes. Défense de l’intelligence et de toutes les formes, de toutes les modalités de la pensée, il s’agit là d’un combat, combat sans doute infini, d’une résistance implacable à cette pression commerciale qui ne vise pas seulement à assimiler le résultat de l’activité artistique, intellectuelle à la production alimentaire mais appelle, sollicite, exige du prêt à penser et dont l’objectif est de traiter Le LIVRE par le moyen de la critique «exactement comme l’on traite les hommes dans l’entreprise et partout ailleurs».
Ce sont la quelques-unes des conclusions de ce pamphlet aussi calme et déterminé, récusant tout arrangement, toute forme de tolérance, fuyant le consensus et les codes de la convenance, à même de s’attarder avec délice, parce qu’il en va là d’un trésor de la langue et de l’écriture, sur une virgule mallarméenne que le premier correcteur venu sera tenté d’éliminer ou de déplacer sans même réaliser la portée de son acte, rien moins qu’un assassinat. Mais il faut y insister, le pamphlet en question n’a rien d’un plaidoyer pour le retour à l’on ne sait quel esthétisme. Sa visee et son registre, pour discrets qu’ils soient, et cela participe de la force du propos, sont politiques. Il s’agit bel et bien d’un combat qui n’exclut ni ne condamne l’adversaire mais l’incite à penser, lui donne encore une chance, celle de lire et de créer pour de vrai.
Tout cela n’épuise pas les raisons qui font de cet écrit une date, un moment, un événement. Il faut en quelques mots et pour en situer la portée, en évoquer les fondements.
On pourra me taxer de partialité, d’esprit de chapelle, d’adepte d’une visée réductionniste, peu importe, mon insistance à discerner, à la racine du propos de Bertrand Leclair, les marques d’une lecture achevée, plus encore celles d’une empreinte profonde, je dirais presque de naissance tant elle est exempte de toute forme d’emprunt, de la théorie psychanalytique et plus spécifiquement lacanienne, participe de l’importance de livre. Car dans ce propos, la référence psychanalytique est omniprésente en ces multiples composantes mais cette présence est de l’ordre d’un toujours déjà là n’appelant aucune référence précise, aucune indication bibliographique; elle s’impose en toute sérénité, avec légèreté, produits d’une indiscutable nécesité qui confère, qui rend à la théorie analytique sa dimension de composante incontournable du patrimoine de la pensée et en fait apparaître son articulation structurelle avec une prise de parti philosophique et politique dont la dimension cardinale tient dans le respect de la langue et du langage, partant donc, de l’humain en ce qu’il a de plus subtil et de plus pathétique.
Prise de parti, la démarche se fonde, implique, Jacques Rancièe l’a souligné, une partition première, une division préexistante dont les recouvrements et les déblaiements constituent la matérialité du combat politique. Bertrand Leclair, qui considère comme participant de la possible survie de l’humanité la reconnaissance totale, absolue, de l’expression artitistique, pratique cette partition, exemples littéraires à l’appui, modalité dont les fondements sont inscrits dans ce primat du politique et dans cette prise en compte de la division subjective dont Lacan – l’absence, heureuse, de son nom ne fait que souligner l’importance de son frayage – a fait surgir l’indépassable et l’enjeu. Cela passe par une opposition qui revient tout au long du livre tel un axe conducteur, rappel de la permanence renouvelée de la partition initiale, entre le témoignage, l’attestation agie, marque de l’entame produite par l’œuvre et le jugement, procédure toujours arrimée, à l’idéologie de la mesure, de l’évaluation et du classement. A cette partition initiale, s’articule celle, tout aussi fondamentale, de la verticalité que Bertrand Leclair, dont la franchise de ton n’est pas la moindre des qualités, emprunte à Bachelard et de l’horizontalité, qui délimite les méandres d’un parcours ignorant de ce qui ne peut que lui échapper, l’ordre de ce réel dont le caractère d’impossible est implicitement reconnu dans la méconnaissance même dont il est l’objet.
Verticalité qui implique l’écoute et la lecture autre du texte alors considéré comme partition, au sens musical cette fois, supposant non pas la subordination à une temporalité événementielle mais bien l’interprétation, à la poursuite d’un ombilic inatteignable. Verticalité que tout oppose à cette horizontalité qui intime l’ordre, non d’entendre mais de comprendre – opposition lacanienne s’il en est – et stipule une restitution d’un mot à mot d’où sont exclus l’interstice, la respiration et le silence, soumission réitérée dans ce registre de l’horizontal à une surdité qui n’est pas qu’ inconsciente mais bien plus fréquemment volontaire comme l’est certaine servitude dénoncée dans un texte encore aujourd’hui scandaleux. Avec une patience qui se nourrit de ce qui fut joliment appelé l’amour de la langue, trempé comme le bel acier dans un bain de littérature et de philosophie des plus exigeantes, Bertrand Leelair pose les jalons d’un champ clos, celui où ne cesse de se dérouler cet affrontement entre la connaissance, ordre de la verticalité qui ne connaît pas de fond mais se fonde dans l’intériorité, et le savoir, ordre d’une horizontalité qui pour demeurer collée a l’omniprésence de la réalité rate le réel, l’impossible.
Bertrand Leclair parlant de ce travail, de son travail use des termes livres ou essais. J’ai usé de mon côté de celui de pamphlet mais ce n’est pas récuser de telles appellations que de recourir à celle de Manifeste pour qualifier cet appel tous ceux qui ne renoncent pas à penser, qui refusent de se laisser leurrer par la fausse pensée inscrite dans cette horizontalité médiatique qui ne reconnaît que la fausse monnaie d’une audience aussi fragile qu’éphémère, rançon d’une soumission inconditionnelle à l’actualité.

Michel Plon

Biographie

Bertrand Leclair a 45 ans. Il est l’auteur d’essais (par exemple L’Industrie de la consolation, Verticales, 1998 ; Verticalités de la littérature, Champ Vallon, 2005 ; Le Bonheur d’avoir une âme, Maren Sell, 2005), de fictions (Movi Sévaze, Verticales, 1999 ; Disparaître, Farrago, 2004), de dramatiques radiophoniques.

Verticalités de la littérature (Bertrand Leclair – 2005)
Paru le 14 septembre 2015
14 x 20 cm, 128 pages
ISBN 2.87673.423.0
14 €

JEAN LAHOUGUE Lettre au maire de mon village

JEAN LAHOUGUE Lettre au maire de mon village

Nous parlerons ici, cher Guy, de choses sans importance :
D’architecture au strict quotidien.
Du parpaing comme pierre du pauvre.
Du pavillon comme pastiche de maison.
Du lotissement comme semblant de village.
De la loi du marché comme principe esthétique.
De l’indifférence comme règle d’uniformisation.
De l’individualisme comme substitut de l’identité.
De la parcellisation comme succédané de l’urbanisme.
Du chacun chez soi comme accomplissement communautaire.
Du n’importe quoi n’importe où au plus vite comme illusion de liberté.
Et nous nous demanderons : l’espace où nous choisissons de vivre se doit-il d’être une juxtaposition de propriétés privées que chacun occupe à sa guise, ou une propriété par nature indivise objet d’un intérêt commun ?

Lire un extrait

Lettre au maire de mon village
L’extrait (pp. 5-26)

Au départ était notre village.
Pour ceux qui nous liraient, et chez qui le nom de Montourtier n’éveillerait spontanément aucun écho, précisons qu’il est situé dans le bocage mayennais, compte à peu près trois cents âmes et ressemble de loin, avec ses toits regroupés autour du clocher de son église, à ce logo qu’une célèbre compagnie d’assurances a choisi pour symboliser l’immuable sérénité dont elle se veut garante…
Le village, en somme, par excellence.
Exemplaire au point d’avoir tour à tour perdu, comme la plupart de ses semblables de modeste envergure, dans le même temps qu’eux et pour les mêmes raisons, les commerces, les artisans et jusqu’à la messe du dimanche qui animaient encore sa place au début du siècle dernier.
Une entité-village comme des milliers d’autres, aujourd’hui trop petites et coûteuses, à la fois trop proches des villes et trop écartées des axes, pour espérer jouer d’autres rôles que muets dans une économie concurrentielle et mondialisée.
Sans doute y subsiste-t-il, comme chez nombre de ses cousines, une mairie, une école, une épicerie-café-dépôt de pain – restaurant même, quand on le souhaite – et quelques fermes actives alentour… Mais pour combien d’années?
Les exploitants – tu ne le sais que trop – se font rares. L’unique enseigne ne perdure – un peu grâce à toi – que parce que communale. L’école n’est depuis longtemps qu’une demi-école, dont les grandes sections sont assumées par le village voisin. Quant à la mairie, ta mairie, quelles prérogatives au juste lui reste-t-il au sein d’une communauté surdominée par le seul bourg actif du secteur?
Ultimes symboles, ici-bas, de la ruralité et du commerce, du service public et de la démocratie, ne survivent-ils pas en vérité que parce qu’on a toujours eu peur de s’en prendre aux symboles? A fortiori quand il ne reste plus qu’eux…
Un village, au fond, comme tout le monde, jusque dans l’appréhension de sa mort.
Mais – oserai-je l’ajouter – un beau village.
*

C’est ici, pardonne-m’en, qu’une première explication s’impose.
À tout le moins une précaution oratoire – il y en aura d’autres.
Mais il en est des plus vieux mots comme des vieilles armes, qu’on ne saurait les manier sans circonspection…
Je ne sais pas plus que toi, ni que personne, bien sûr, ce qu’est le beau.
Je soupçonne tout au plus – pour autant qu’il se traduit dans la plupart des langues – qu’il recouvre un sentiment de plaisir, visuel en l’occurrence, assez universel. Sans ignorer toutefois que ce qu’il qualifie çà et là dépend à l’évidence des cultures, des époques et des goûts de chacun.
Le bon goût de l’un n’étant, comme chacun sait, que le mauvais de l’autre. Le bon goût d’une époque, celui de ses puissants.
Soit dit sous forme de quasi-théorème: à supposer que le sentiment du beau soit universel, aucun objet ne saurait en revanche être universellement reconnu beau. Les cathédrales gothiques semblaient barbares à nos classiques…
Mon village, reconnaissons-le, ne saurait échapper à la règle.
Je doute que ceux pour qui le séjour idéal serait à chercher dans un quartier résidentiel de Miami, sur les îles palmiers de Dubaï ou à Marina-Baie-des-Anges, trouvent à ses ardoises grises et au granite brut de ses murs d’autres charmes que morbides, non moins angoissants qu’archaïques…
Il n’est d’ailleurs pas besoin d’aller loin.
Quand je parle à tels de nos anciens, qui y sont nés, de la beauté de leur maison, quand je veux les persuader que cette seule beauté m’a fait choisir leur village sur cent pour y vivre, il n’est pas rare que je croise des regards incrédules. Qui sait même s’ils ne me soupçonnent pas de me moquer gentiment d’eux?
Ils en ont tellement l’habitude…
Au terme d’un siècle et plus de désertification rurale, de faillites et de désaffections, de mépris et d’exodes, comment n’auraient-ils pas fini par se convaincre peu ou prou d’inexistence? Réduits à n’être que les spectateurs ébahis du monde qui les écarte, comment n’admettraient-ils pas que le bon, le désirable, l’adorable, n’ont cours qu’en face, de l’autre côté des écrans, et surtout pas chez eux?
N’aura jamais de valeur que ce que les discours dominants affectent de valeur. Et les beaux villages, nul ne l’ignore, sont en Provence. Pas en Mayenne. Ainsi peut-on devenir – et pour les mêmes causes – aussi honteux de son toit que de son patois…
Reste que je suis bien forcé de l’admettre – et l’admets: la beauté dont j’ose parler ici ne procède pas plus de l’évidence que du consensus, y compris parmi ceux qui pourraient en être les plus fiers.
La beauté dont j’ose parler est à ce point sujette à caution que les plus ardents défenseurs du patrimoine s’en réclament aussi peu désormais que les théoriciens de l’Art.
Non sans raisons.
Les vandalismes conjugués de l’indifférence et du profit qu’ils se doivent d’affronter au quotidien n’auraient que trop beau jeu de dénoncer l’irréductible subjectivité de l’argumentaire.
S’agira-t-il de défendre quelque vénérable vestige contre un projet de rocade, les ambitions d’un promoteur ou toute autre convoitise flanquée de bulldozers, mieux vaudra cent fois s’autoriser de son ancienneté, de sa rareté, ou de son rôle historique.
La rareté comme l’ancienneté présentent l’avantage aux yeux des mesureurs d’être mesurables. Et du plus obtus des spéculateurs à l’édile le plus entreprenant, nul ne contestera qu’ils sont en bien des domaines facteurs de valorisation.
Quant à l’Histoire, commune par la force des choses, du moins y a-t-il quelque chance qu’elle fédère là où l’esthétique risque de diviser.
Tel est l’attrait du mot même de patrimoine qu’il sonne également clair aux oreilles des sentimentaux et des rentiers, des xénophobes et des universalistes, des investisseurs et des contemplatifs, des artistes et des notaires…
Et classer ce patrimoine rassure.
Ainsi préservera-t-on – parfois – le vestige, surtout s’il est très vieux, très rare et très historique, à défaut de pouvoir préserver le cadre où il s’inscrivait et qui lui conférait sa dignité, si ce n’est tout son sens.
Sans doute alors faudra-t-il mettre des œillères, et faire abstraction de tout l’environnement qui désormais le conteste et l’humilie, pour éprouver à son spectacle le plaisir qu’il promettait jadis au regard. Peut-être même sera-t-il source de plus de consternations que de jouissances. Mais ne soyons pas chiens: du moins l’a-t-on sauvé.
À se dépenser sans mesurer leur temps, leurs efforts ni souvent leurs économies, les défenseurs du patrimoine sont ainsi parvenus à préserver des démolisseurs nombre de ces objets de beauté dont Keats prétendait qu’ils sont des joies pour toujours.
Et cela sans pour autant s’autoriser de leur beauté.
À force de persévérance ils ont même remporté sur le papier – voire dans l’inconscient collectif – certaines victoires plus conséquentes.
De l’édifice protégé, du monument historique et de ses prestiges propres, on est bientôt passé à la notion de site. À cette idée, d’assez bon sens, que l’objet architectural à son tour s’ancre dans un lieu dont on ne saurait l’abstraire comme on ferait d’une statuette ou d’un tableau. Qu’il fait nécessairement partie d’un ensemble et qu’il est des ensembles plus ou moins cohérents, plus ou moins solidaires.
Autour des vestiges, lorsqu’il n’était pas trop tard, on a ménagé des périmètres de protection, des secteurs à sauvegarder dans les villes, classé non plus seulement des châteaux et des églises mais des cités entières, jusqu’à y raser, parfois, quelques incongruités monumentales trop manifestes.
On est allé plus loin.
On a pu délimiter, pour les protéger, jusqu’à des sites naturels qui ne pouvaient se réclamer quant à eux d’aucun vestige ni d’aucun passé glorieux. Des littoraux, des forêts, des vallées dont on ne saurait même dire qu’ils sont rares, mais que la libre prolifération du parpaing raréfierait à coup sûr et, au sens propre, dénaturerait…
Si je parle de victoire à propos de cette prise en compte du site, c’est qu’elle implique incidemment – mais à l’évidence – que les destructions ne sont pas seules préjudiciables au patrimoine, mais que certaines constructions le sont aussi. Ou, si l’on préfère une formulation plus brutale: que certaines constructions, dès lors qu’elles brisent la cohérence du site où elles s’implantent, le détruisent…
Que ce soit pour le dénaturer ou pour le déculturer.
Oh bien sûr, la victoire est des plus modestes… Comme toutes celles qui ne concernent que les idées.
Sur le terrain, force est de constater que les bétonneurs de toutes origines, promoteurs à dents longues ou particuliers désinvoltes, de dérogations en contournements, de projets postulés d’intérêt public en coups de force délibérément illicites, ne se soucient pas davantage aujourd’hui qu’hier de préservation des sites que de leurs premiers légos.
On pourrait même se demander si les humbles règles auxquelles on les astreint çà et là ne constituent pas pour la plupart un encouragement à les transgresser d’autant plus allègrement partout ailleurs… Comment ne profiteraient-ils pas de ce que bien des sites qui le mériteraient ne sont pas encore classés pour les rendre définitivement inclassables?
Et comme les plus consensuellement beaux sont aussi les plus recherchés, ne doutons pas qu’ils sauront y respecter les lois du marché à défaut de toute autre…
Soit dit à leur décharge (le pluriel serait ici désobligeant…), les contraintes auxquelles ils sont soumis dans les zones protégées ne brillent pas toujours par leur pertinence…
Sur quelle base objective parler encore d’homogénéité du site, par exemple, dès lors qu’on accepte d’y construire en des matériaux différents du matériau traditionnel qui seul jusqu’alors lui conférait une homogénéité?
Pour ne citer que la très respectable règle de hauteur interdisant au nouvel immeuble de surplomber les toits alentour, bien des pinailleurs objecteront qu’à la rendre rétroactive il faudrait araser les clochers des églises, les tours des châteaux, les flèches des cathédrales et les beffrois des vieilles cités.
Si ce n’est les montagnes voisines…
Les plus conséquents pourront même ajouter, non sans justesse, qu’à trop défendre le site au nom du patrimoine ancien, c’est au patrimoine de demain – tel que ses techniques lui autorisent précisément tous les gigantismes – qu’on interdit de s’établir.
Pauvres défenseurs du patrimoine!
Qu’ils s’en tiennent à défendre l’objet historique et lui seul sur les seuls critères mesurables de sa rareté et de son ancienneté, ils contribueront à dévaluer cela même qu’ils défendent aux yeux de qui le contemple.
Qu’ils s’en détachent pour se préoccuper aussi de son site, et la subjectivité de leurs critères s’avérera vite aussi peu fédératrice que s’ils se réclamaient tout naïvement du beau et du laid…
Tel est l’inconvénient des notions consensuelles qu’elles ne font le plus souvent qu’occulter les problèmes qui divisent, et que ceux-ci resurgissent tôt ou tard.
À trop parler du patrimoine et trop peu de sa beauté, à trop insister sur le devoir de mémoire et trop peu sur le droit de jouissance, comment n’oublierait-on pas que les objets dont il s’agit n’appartiennent pour la plupart ni aux musées ni aux cimetières mais à notre quotidien? Que la vie s’y poursuit? Qu’elle y est collective et qu’on ne saurait y éluder les querelles?
Qui sait même si ce n’est pas elle, la vie, qu’on évince du discours en s’en tenant à l’objectivité des choses?
Cependant que j’écris ces lignes, j’ai devant moi les deux beaux volumes récemment parus aux éditions Flohic sur le patrimoine mayennais, et l’omission – si l’on peut dire – saute aux yeux:
Il y a là des milliers de photos, d’églises, de châteaux, de manoirs, d’édifices composites revisités par les goûts dominants de tous les siècles, de sites archéologiques et d’objets cultuels, de moulins et de fours à chaux, de ponts et d’écluses, de gares, d’usines et même de carrières, désaffectées ou non…
Mais aucune de ces architectures collectives encore vivantes qu’on appelle des villages.
Aucune vue d’ensemble en tant que tels, en dépit de leur histoire, de l’homogénéité de leurs matériaux, de la diversité et de la luxuriance de leurs formes, de ce qu’il conviendrait d’appeler les palais du commun…
Si même les beaux livres les négligent, mon cher Guy, comment nos anciens sauraient-ils qu’ils sont copropriétaires de merveilles?
Tout cela pour en venir à une conclusion simple:
Il ne sert à rien de fuir la part de subjectivité qui discrédite certains jugements de valeur aux yeux des puristes. Quand bien même on ne parlerait plus de beau ni de laid, de mal ni de bien, les conflits qu’ils induisent demeureraient aussi longtemps que les sujets cohabitent.
Si subjectif soit le bien commun, force est à la loi commune de le garantir. Et le beau fait partie du bien.
C’est pourquoi les défenseurs du patrimoine demeurent mes amis.
Si discutables soient-elles en leur détail et si souvent bafouées dans les faits, les règles de protection des sites qu’ils ont suggérées au législateur ont au moins le mérite d’exister.
Ce sont elles qui nous ont épargné quelques copies conformes de ces barres et de ces tours (notre patrimoine des années cinquante, soit dit entre parenthèses) que force est aujourd’hui d’anéantir à l’explosif, parce que invivables, sans états d’âme et sans que beaucoup de subjectivités s’en plaignent.
Quant à la notion même de patrimoine, sous ses relents de naphtaline et ses airs de ne pas y toucher, on aurait tort de négliger les idées fortes qui la sous-tendent:
Celle que ce patrimoine-là, qu’il soit classé régional, national, ou mondial et dit – suprême honneur – de l’humanité, présuppose que ce qu’il désigne n’appartient pas exclusivement à son propriétaire selon le cadastre, mais à la collectivité tout entière.
Celle aussi que les sites patrimoniaux s’offrent nécessairement à tous les regards qui les embrassent, et qu’ils engagent non moins nécessairement les goûts de tous que ceux de qui s’y achète un lopin.
L’apparence de la demeure appartient à celui qui la regarde autant qu’à celui qui la possède, assure un proverbe chinois – bien provocant pour qui s’accorde le droit de tout faire dès lors qu’il paie pour cela…
Mais telle est l’irréductible effronterie du regard qu’il franchit forcément les barrières les mieux barbelées, et qu’il rend en termes de jouissance, par la force des choses, toute propriété indivise.

Lettre au maire de mon village (Jean Lahougue – 2004)
Paru le 1er mai 2004
14 x 20 cm, 160 pages
ISBN 2.87673.400.1
16 €

CHRISTIAN GODIN Chaplin et ses doubles

CHRISTIAN GODIN Chaplin et ses doubles

Essai sur l'identité burlesque

Cet essai se propose d’analyser l’ensemble de l’œuvre de Charles Chaplin à travers le thème du double. Chaplin est un artiste qui fut travaillé à la fois par le désir de totalité et par la menace toujours présente de la division psychique. C’est cette menace qui est exprimée mais aussi conjurée par toutes les formes et figures de doubles qui parcourent son œuvre.
Les scènes matricielles qui ont fourni au comédien très précoce qu’était Charles Chaplin la matière de son cinéma sont d’abord envisagées, suivies d’une analyse de la métamorphose de Chaplin en Charlot et de ce que l’auteur appelle le « complexe de Jekyllhyde », c’est-à-dire la coexistence de deux tendances psychiques et comportementales antagonistes.
Puis sont évoqués et analysés successivement les alter ego (l’enfant du Kid, le chien d’Une vie de chien, la femme de L’Opinion publique, des Temps Modernes, et de La comtesse de Hong Kong, l’assassin de Monsieur Verdoux, le vieux clown des Feux de la rampe et le roi déchu d’Un roi à New York), puis les « moi » oniriques (les scènes de rêve dans Le Kid, Une idylle aux champs, Le Cirque, Les Temps modernes).
Enfin, dans « Les doubles inverses », il est question du double jeu du double je, du sosie (Le Dictateur), du travestissement (Mamz’elle Charlot), de la méprise (Les Lumières de la ville, La Ruée vers l’or), et de l’imposture (Le Pèlerin).
Toutes ces figures font à la fois la richesse et le caractère problématique de l’identité chaplinesque (dans sa dimension burlesque), et chaplinienne (dans sa dimension dramatique), en quoi elle semble singulièrement actuelle.

Revue de presse

Positif — par Bernard Génin, janvier 2017

Kaële — par Fabien Franco, novembre 2016

Libération — Christian Godin : Chaplin et ses doubles. Essai sur l'identité burlesque, par Robert Maggiori — 3 décembre 2016

Le Monde — Christian Godin : « Le burlesque de Chaplin nous place dans un monde irréel », propos recueillis par Julie Clarini, 10 novembre 2016

Fabula — par Laure Depretto, 27 novembre 2016

biographie

Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Christian Godin est maître de conférences de philosophie à l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. François Dagognet a soutenu avec ardeur son magistral travail encyclopédique sur le concept de totalité (La Totalité, 6 volumes, Champ Vallon).
Outre la dizaine de livres parus chez Champ Vallon, Christian Godin a publié depuis bon nombre d’ouvrages de philosophie pour des publics différents, comme Faut-il réhabiliter l’utopie ? ou Négationnisme et totalitarisme (Pleins Feux), La Nature (Éditions du temps), Au bazar du vivant. Dialogue avec Jacques Testart (Seuil) ; Dictionnaire de philosophie (Fayard/Éditions du temps) ; La Philosophie pour les Nuls ou Vivre ensemble ; Éloge de la différence (avec Malek Chebel) (First Éditions) ou encore Le Pain et les miettes (Klincksieck).

Chaplin et ses doubles (Christian Godin – 2016)
Paru le 7 octobre 2016
14 x 20 cm, 220 pages
ISBN 979-10-2670-444-7
19 €

CHRISTIAN GODIN La Démoralisation

CHRISTIAN GODIN La Démoralisation

la morale et la crise

Cet essai interprète ce qu’il est convenu d’appeler « la crise » sous un angle psychologique et moral. Dans son sens courant, la démoralisation renvoie à une perte de conviction et d’énergie. On peut également la comprendre comme une perte morale.
L’idée centrale de l’ouvrage est qu’il existe un lien entre l’affaiblissement et la disparition de « la morale » (la prolifération des éthiques de substitution en est le symptôme le plus net), et la démoralisation comme perte de certitude et d’espoir. Historiquement lié à la démocratie et aux droits de l’Homme, l’individualisme aboutit à des situations sociales d’une grande cruauté. Les valeurs morales traditionnelles sont des freins et des verrous pour la technoscience mondialisée, dont l’auteur tente de montrer la foncière immoralité.

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La démoralisation
Le sommaire
PROLOGUE
La morale et le moral
PREMIERE PARTIE
Les éthiques contre la morale
Pourquoi l’éthique a-t-elle remplacé la morale ? L’éthique est une morale en temps de détresse. L’opportun opportunisme de l’éthique. L’éthique minimaliste comme vérité de l’éthique. Sa cruauté convient à une société de plus en plus cruelle.
DEUXIEME PARTIE
Les cruautés de l’individualisme libertaire

Première section : La foncière immoralité du capitalisme
L’égoïsme comme base et comme moteur. Capitalisme et criminalité. La comédie de la gratuité. Le rendement du négatif. Le nihilisme. L’innocence du mal. La corruption du citoyen. La dénaturation du plaisir. Les images du dérèglement.
Deuxième section : Les pathologies de l’individualisme66
Égoïsme, égocentrisme et narcissisme. Questions de confiance. Politesse et incivilité. Le narcissisme générique. Le néocynisme. Le consumérisme. Addiction et haine de soi. L’euthanasie. L’extinctionnisme. La structure schizoïde du néocynique. Le projet de l’homme augmenté.
TROISIEME PARTIE
Où sont passés les vices et les perversions ?

Première section : Ce que sont devenus les péchés capitaux
Ce qu’est un péché capital. La disparition de la notion de perversion. L’avarice. La colère. L’envie. La gourmandise. La luxure. L’orgueil. La paresse.
Deuxième section : L’innocence de l’image
Le sens de la « civilisation de l’image ». Le mal au cinéma. Le message selon lequel l’homme est devenu obsolète. La télévision désublimante. La pataphysique de la télévision. Devenir du scandale. Devenir du tabou. Les jeux vidéos visent bas. Le rap aussi. Aristote l’a emporté sur Platon. La violence du pornographique. L’obscénité de la téléréalité. Les jeux vidéo ou la guerre permanente. L’invisibilité du réel.
Troisième section : Les phobies sélectives190
La prolifération des phobies institutionnalisées. Les vraies phobies sont celles dont on ne parle jamais. La pédophobie. La gérontophobie.
QUATRIEME PARTIE
Le néofatalisme

Première section : Le régime des petites lâchetés ordinaires
La feinte de la non-reconnaissance. Extension du domaine de la fraude et du mensonge. Surtout ne pas juger ! Les avantages objectifs de la lâcheté. L’indifférence au pire. Le caractère néfaste des non-interventions.
Deuxième section: L’Histoire ne juge plus
Ce qu’était le Destin. Le fatalisme ancien. Le complexe d’Ulysse. Triomphe de la volonté et néofatalisme. Résignation et renoncement. Notre temps crée des irréversibilités. La prétendue amoralité des technosciences. Le néofatalisme politique et social. La comédie de la volonté. La fin de la philosophie de l’Histoire.

EPILOGUE

Revue de presse

MEDIAPART — Yvon Quiniou, 1er août 2016

Revue philosophique de la France et de l'étranger — par Laurent Millischer, N° 1, 2017

Laval théologique et philosophique — par Laurent Millischer, N° 72, 2 juin 2016

Biographie

Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Christian Godin est maître de conférences de philosophie à l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. François Dagognet a soutenu avec ardeur son magistral travail encyclopédique sur le concept de totalité (La Totalité, 6 volumes, Champ Vallon).
Outre la dizaine de livres parus chez Champ Vallon, Christian Godin a publié depuis bon nombre d’ouvrages de philosophie pour des publics différents, comme Faut-il réhabiliter l’utopie ? ou Négationnisme et totalitarisme (Pleins Feux), La Nature (Éditions du temps), Au bazar du vivant. Dialogue avec Jacques Testart (Seuil) ; Dictionnaire de philosophie (Fayard/Éditions du temps) ; La Philosophie pour les Nuls ou Vivre ensemble ; Éloge de la différence (avec Malek Chebel) (First Éditions) ou encore Le Pain et les miettes (Klincksieck).

Démoralisation (La) (Christian Godin – 2015)
Paru le 19 février 2015
14 x 20 cm, 288 pages
ISBN 978.2.87673.937.6
19,50 €

CHRISTIAN GODIN La haine de la nature

CHRISTIAN GODIN La haine de la nature

L’amour de la nature, l’intérêt pour la nature, la joie éprouvée en présence des paysages et des êtres de la nature font partie des présupposés courants jamais remis en question.
Notre civilisation est bien plutôt marquée par la haine de la nature. De la construction des villes à l’édification des corps, le monde de la technique est une véritable entreprise d’anéantissement.
Les difficultés auxquelles aujourd’hui se heurtent les politiques environnementales, les échecs récurrents des conférences internationales ne peuvent être compris si ce fait est oublié.
Les orientations « vertes » du capitalisme actuel ne sont que des ruses pour faire triompher l’artifice. Elles ne font que nous éloigner davantage du sens de la nature – désormais perdue.
La catastrophe systémique qui a commencé a proprement valeur apocalyptique, de révélation. C’est la pulsion de mort qui travaille en silence, jusqu’à sa probable victoire finale.

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La haine de la nature
Le sommaire
Chapitre 1
Les manifestations de la haine de la nature
Humain, trop inhumain
Le triomphe de l’artifice
L’allergie à la nature
Un nouveau négationnisme: le négationnisme environnemental
Chapitre 2

Les relations entre l’homme et la nature
L’homme habitant
L’homme propriétaire-exploitant
L’homme protecteur
Chapitre 3

Origines et fondements de la haine de la nature
La volonté de puissance
Le dualisme ontologique
L’empire de l’esprit
Chapitre 4

L’aporie environnementaliste
De l’écologie à l’écologisme
L’environnement à l’heure de la mondialisation
La destruction fatale
Épilogue


Revue de presse

La haine de la nature

Livres-Hebdo
(24 août 2012)

Nature, je vous hais

Christian Godin explique pourquoi l’homme se moque de son environnement tout en prétendant le contraire.

Tout le monde aime la nature. Enfin, en principe. Car si on s’apitoie volontiers sur le sort de notre planète à chaque conférence internationale d’où, le plus souvent, il ne sort rien, c’est que, nous dit Christian Godin, il n’y aurait pas que du C02 dans l’air, mais surtout un fort parfum de mensonge. «L’homme moderne est en réalité travaillé par une passion sourde, inavouable et inadmissible, qui est son mépris et même sa haine de la nature.»
Où donc le philosophe est-il allé chercher cela? Il lui a suffi d’observer, bien sûr, les comportements quotidiens, les atermoiements politiques, les déclarations qui ne mangent pas de pain. Et puis surtout, l’auteur de plusieurs excellents livres, comme son best-seller, La philosophie pour les nuls (First), est allé puiser dans les textes. Rousseau, Kant, Descartes.
En deux siècles, nous sommes passés d’un homme faible dans une nature forte à un homme trop fort dans une nature fragile. «Notre sentiment de la nature ressemblerait plutôt à celui qu’un sourd de naissance éprouve pour la musique.» On appréciera la clarté du propos, l’humour et les débats ouverts, notamment sur le numérique, qui modifie notre approche du réel puisque nous travaillons de plus en plus sur des artefacts. Cet éloignement de la nature, Christian Godin la constate aussi dans le roman, la peinture, le cinéma. Le plus souvent, l’homme a resserré la focale sur son nombril. C’est l’effet loupe de l’individualisme triomphant. Au passage, le philosophe souligne que la nature était également peu représentée dans l’Antiquité…
Les grands courants philosophiques contemporains entérinent la domination de l’homme sur la nature. Ou bien ils n’en parlent pas! Godin ne voit comme exception que Nietzsche, Bergson et Heidegger. Il faut dire que la nature ne pense pas. Elle est, c’est tout. C’est nous qui la pensons. Quand nous aimons la nature, nous prenons la partie pour le tout; nous n’aimons que ce qui, dans la nature, fait sens pour nous. Godin remarque aussi que plus la nature est généreuse, moins on la respecte. Plus elle est avare, plus elle est choyée. Voyez la différence entre les civilisations du Nord qui gaspillent et celles du Sud qui économisent. Nous savons que l’espèce humaine est prédatrice. D’abord pour elle-même. Mais cet essai fait parfois froid dans le dos lorsqu’il énumère les catastrophes à venir. Malgré son pessimisme compréhensible, le livre dépasse de très loin la seule notion d’environnement. Il montre la tyrannie de l’économie, la perte de la notion de totalité dans un monde global, la vulnérabilité de l’homme façonnée par sa puissance technique. En opposition à Luc Ferry, qui considère que la haine de l’artifice conduit à la haine de l’humain, Christian Godin se demande si l’artifice ne conduit pas justement à vouloir en finir avec l’humain. Pas franchement de quoi nous remonter le moral. Naturellement.

Laurent Lemire

Le Monde des livres
(7 septembre 2012)

Vert de colère et d’inquiétude

Les écoliers viennent de rentrer. Dans leurs cartables biodégrada-bles, cahiers en.papier recyclé, colle sans blanc de baleine, gom-me dépourvue de colorants toxi-ques. Tous deviennent écorespon-sables, comme les éboueurs, les postiers, les entreprises zéro car-bone. Comme tout le monde, ou peu s’enfaut. Triant ses ordures, attentif à ses rejets, apportant son sac au supermarché, chacun se dit et se croit obsédé par le sort de la planète, le réchauffement climati-que, la protection de la nature.
Foutaise que cette comédie verte, diagnostique Christian Godin. Pour lui, la solution n’est pas dans la consommation dura­ble, qui n’est qu’une contradiction dans les termes. L’issue n’est pas non plus dans plus de technique pour effacer les méfaits de la tech­nique — c’est un autre leurre. Le vrai changement, le seul qui pour­rait nous sauver, selon ce philoso­phe, consisterait à changer notre tête plutôt que nos chariots. Il s’agi­rait d’en finir avec le souverain mépris de la nature qui nous ha­bite à notre insu. Car, sous les simagrées environnementales, une haine essentielle – profonde et acharnée, farouche et souterraine – animerait nos manières de vivre et de penser. Aimer la nature, ou seulement se souvenir de son exis­tence, nous n’en sommes plus capables, soutient Christian Godin…
Une verte colère l’emporte. Elle l’entraîne à des affirmations par­fois sidérantes. On ne verrait plus du tout la nature dans les films récents, les paysages auraient tota­lement disparu de la littérature, les prairies, même en montagne, seraient remplacées dorénavant par des pelouses!… Pis: qui doute de la responsabilité humaine dans l’actuel réchauffement cli­matique est carrément taxé de… négationnisme! Parmi ces excès, quelques contre-vérités, par exemple: «Le clonage reproductif humain ne pose aucun problème éthique en Chine». Cela est faux. Je peux en témoigner: j’ai parti­cipé, avec Mireille Delmas-Marty et Henri Atlan, à Shanghaï, en 2005, au premier accord sino­européen proclamant l’interdic­tion de ce clonage.

Pulsion de mort
Christian Godin – qui a une œuvre estimable et diverse à son actif, notamment une somme encyclopédique, La Totalité (en sept volumes .., Champ Vallon, 1997-2001), un excellent Dictionnaire de philosophie (Fayard, 2004), sans compter La Philosophie pour les nuls (First, 2006) –aurait-il donc sombré, par souci de la natu­re, dans la haine de la culture? Va-t-il se rallier à la glorification des clairières et à la vie dans les bois? Nous convier à son tour à «mangerde l’herbe à quatre pat­tes », intention queVoItaire prêtait ironiquement à Rousseau? Heu-reusement, la suite du livre fait découvrir de vraies analyses; en particulier sur les clivages internes de l’écologie et les conceptions mul-tiples du développement durable.
C’est à la pulsion de mort, dé­crite par Freud après 1920, que le philosophe relie en fin de compte notre comportement envers la nature. Au lieu de se focaliser sur la taxe carbone et le marché·bio, mieux vaudrait demander si nous choisissons, pour de bon, la vie ou la destruction. Quiconque a fré­quenté la pensée freudienne sait que la réponse n’est pas jouée. Dans la mythologie moderne, la lutte est titanesque entre Eros et Thanatos. Et l’issue incertaine. Mais l’avenir n’est pourtant qu’à moitié noir: rien ne dit que Thana­tos ait forcément le dernier mot.

Roger Pol-Droit

Livres Hebdo «Nature, je vous hais»

Le Monde «Vert de colère et d'inquiétude»

L'Essai et la revue du jour — France Culture — Jacques Munier — 11 septembre 2012

biographie

Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Christian Godin est maître de conférences de philosophie à l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. François Dagognet a soutenu avec ardeur son magistral travail encyclopédique sur le concept de totalité (La Totalité, 6 volumes, Champ Vallon).
Outre la dizaine de livres parus chez Champ Vallon, Christian Godin a publié depuis bon nombre d’ouvrages de philosophie pour des publics différents, comme Faut-il réhabiliter l’utopie ? ou Négationnisme et totalitarisme (Pleins Feux), La Nature (Éditions du temps), Au bazar du vivant. Dialogue avec Jacques Testart (Seuil) ; Dictionnaire de philosophie (Fayard/Éditions du temps) ; La Philosophie pour les Nuls ou Vivre ensemble ; Éloge de la différence (avec Malek Chebel) (First Éditions) ou encore Le Pain et les miettes (Klincksieck).

Haine de la nature (La) (Christian Godin – 2012)
Paru le 06 septembre 2012
14 x 20 cm, 228 pages
ISBN 978.2.87673.618.4
19 €