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MARTA CARAION (dir.) Usages de l’objet

MARTA CARAION (dir.) Usages de l’objet

Littérature, histoire, art et techniques
XIXe-XXe siècles
essais

Ce livre croise des études d’histoire littéraire avec des interrogations d’histoire sociale, d’histoire des représentations, d’histoire de l’art, d’histoire des sciences et des techniques et réunit des spécialistes qui, selon des angles d’étude différents (la collection, la publicité, la liste, les Expositions universelles et coloniales, la culture matérielle…), permettent de dessiner quelques linéaments d’une histoire transdisciplinaire de l’objet aux XIXe et XXe siècles. 
La transformation du rapport à la matérialité, au XIXe siècle, et son corollaire, la diversification, la multiplication, l’accumulation, le déferlement des objets constituent la ligne conductrice et unifiante de ces études.

Textes de M. Charpy, JL Diaz,  L. Guellec, C. Imperiali, C. Lorenzi, JF Luneau, H. Marchal, D. Pety, N. Rieder, G. Turin, S. Venayre, N. Wanlin…

Lire le sommaire

Introduction

Objets en représentation, XIXe-XXe siècles : une introduction
par Marta Caraion
LA SOCIÉTÉ DES CHOSES: OBJETS ET RÉCITS

La société des choses
par José-Luis Diaz

« Physiologie » de l’objet : de la série à l’emblème
par Valérie Stiénon

Le statut narratif de l’objet dans le roman-feuilleton (1836-1848)
par Anaïs Goudmand

« Au voleur ! Au voleur ! » Romans à intrigues et policiers
et culture matérielle domestique (Paris, 1830-1914)
par Manuel Charpy
LA SÉRIE ET LA SINGULARITÉ:
LE SUJET CONTRE L’OBJET
Une poésie des objets est-elle possible au xixe siècle ?
par Nicolas Wanlin

L’absent de toute anthologie. L’objet dans la poésie du XIXe siècle
par Christophe Imperiali

Un fantôme encombrant ? Francis Ponge et le spectre de Delille
par Hugues Marchal

Des choses à voir aux souvenirs à rapporter :
l’histoire du voyage du point de vue des objets
par Sylvain Venayre

Le sujet éclipsé par l’objet,
de Perec à Quignard, Ernaux et Chevillard
par Gaspard Turin

Du harcèlement des objets à l’appel publicitaire des choses
(d’après Simmel, Valéry, Perec et quelques autres)
par Laurence Guellec
COLLECTIONNER,EXPOSER ET CLASSER

Sémiotique de la pièce de collection
par Dominique Pety

Objets composés, corps décomposés :
Joel-Peter Witkin et la nature morte photographique
par Philippe Kaenel

Les objets industriels ont-ils une âme ?
par Jean-François Luneau

Aquariums et plantes d’appartement au xixe siècle :
le détournement des objets par les amateurs
par Camille Lorenzi

Redonner chair à la colonisation.
Réflexions autour de l’objet colonial à la fin du XIXe siècle
(France, Belgique, Royaume-Uni)
par Lancelot Arzel

L’objet et les sciences anthropologiques au xixe siècle :
apports scénographique et théorique
par Nicolas Rieder

 

Usages de l'objet – Marta Caraion 2014
Paru le 05 juin 2014
14 x 22 cm, 288 pages
ISBN 978 2 87673 964 2
24 €

MONA THOMAS Ton visage d’animal

MONA THOMAS Ton visage d’animal

Roman

C’est un livre né de l’empreinte laissée chez une femme par un problème de santé résolu que sa fille vient de traverser (une tumeur bénigne logée dans la parotide). Un livre qui pose la question de la durée de vie, de l’insignifiance de la beauté, de l’importance de la beauté, du temps. La fiction se mêle à l’expérience, les souvenirs de lecture à la réalité en tant que telle. On se demande ce qu’est un visage, le rôle d’un vêtement, quoi faire de la peur et comment appréhender le corps d’un enfant grand. Il y a la distance mère-enfant sans cesse parcourue, la réaffirmation de ce lien étrange, toujours inédit, mis à l’épreuve le temps d’un huit-clos, dans une situation de mise au monde. C’est un livre qui tente d’établir entre soi et le monde un rapport juste, et qui remet aussi en jeu les certitudes, la force échangée entre les générations. Il y a le rire, la légèreté, il y a la gracieuse liberté.

Illustration  couverture Valérie Belin.

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Ton visage d'animal – Mona Thomas 2008
Paru le 23 février 2008
12 x 19 cm, 244 pages
ISBN 978.2.87673.467.0
18 €

MONA THOMAS Comment faire une danseuse avec un coquelicot

MONA THOMAS Comment faire une danseuse avec un coquelicot

Roman

 » De mars à juillet, sous la couette et dans l’herbe, je lis Le Seigneur des Anneaux à mon fils qui a dix ans. Très vite il y a le plaisir de la répétition, un suspense. Ensemble on acquiert le goût de ce livre plein d’herbes et de fleurs. On le retrouve, on le cultive. Comme un ami. Par le biais de la lecture à mon jeune auditeur, le jardin révèle sa nature romanesque. Faire un jardin, c’est intervenir sur le monde à ma portée. Inventer une histoire. Transformer une fleur sauvage en petit personnage. Retourner un coquelicot en demoiselle.  »

Lire un extrait

Comment faire une danseuse avec un coquelicot
Les premières pages
Mars

Quand ma grand-mère décidait de s’occuper de ses fleurs, elle laissait ce mot à la porte au cas où une amie passerait. Un neveu, une de ses sœurs, un vieux copain:

Je suis
au jardin.

Sur un bristol usagé.
Ma grand-mère m’a donné un jardin. Je ne lis pas encore, je ne vais pas à l’école comme les autres. Mon grand-père lit le soir les contes d’Andersen. La journée, je peux rester des heures devant les images du livre. Ma grand-mère est au jardin. La petite sirène a un jardin. Elle ne va pas à l’école non plus. Je veux un jardin. Je demande un jardin. Accordé. Un petit carré.
Ma grand-mère regarde beaucoup son jardin. Regarder fait partie du jardinage. Mon grand-père se promène dans les allées en griffonnant sur des bristols usagés qu’il sort de ses poches. Je croyais qu’il écrivait des mots, des phrases, les histoires sans doute qu’il racontait le soir et dans les moments libres ou en voiture. Or, ces histoires qu’il semblait avoir vécues, j’ai découvert très tard qu’il les avait lues chez Conrad, Melville, Stevenson. Des histoires qu’il aimait trop pour en rester là, pour ne pas les raconter encore. Tout commençait entre Binic et les Sept îles, avec une percée vertigineuse dans les territoires de Guingamp ou de Crozon. San Francisco c’était l’Arcouest, le fleuve Congo s’étirait comme chez lui dans le lit du Trieux. Le canal de Suez, de Panama et de Nantes à Brest ne faisaient qu’un.
Les griffonnages du jardin, c’étaient des chiffres. Ma grand-mère ne griffonnait pas. Mais après la mort de grand-père, elle s’y est mise à son tour. Pour moi, ils ont la même écriture. Comme il existe un timbre de voix d’époque. Par exemple, quand on entend un enregistrement de Sartre, de Yourcenar ou de Queneau à la radio, on entend la voix de ceux qui sont nés au début du vingtième siècle. Si bien que, sur le mot à la porte, je vois d’abord le tracé d’une écriture d’époque et presque en même temps le mot jardin.
Ce qui me les rend présents tous les deux en même temps. Elle qui regarde les fleurs, lui qui se promène en griffonnant.
Surtout, ils sont là.
Depuis peu je lis le soir, au petit garçon qui devient grand, l’œuvre féerique en trois tomes que John Ronald Reuel Tolkien, citoyen britannique né en 1892, a composée au cours des années cinquante. Il a bien fallu répondre à la question «Quoi lire après La coupe de feu?» Bien sûr, il y a une vie après Harry Potter. Et même avant. Nous avons lu Moonfleet, L’île au trésor. Nous partirons pour Le merveilleux voyage de Nils Olgerson à travers la Suède. Le libraire passe commande. Et en attendant? Je ne connais pas Le Seigneur des Anneaux. Aïe, mille trois cent pages! Allons-y.
Une initiative louable où je vais perdre cinq mois de ma vie. De lecture du soir. Au troisième jour d’entame d’un ouvrage encore plus compact qu’il n’y paraît, après un quart d’heure de lecture de bonne volonté, je me tourne vers mon jeune Jacob avec la ferme intention de lui dire, On arrête. Mais lui, rose de bonheur, déjà à fond avec Gandalf, Bilbon et autres fripons: C’est bien, hein, maman! Allez, tu lis?
Le moment est venu de lui révéler combien j’en ai sauté, des passages concernant l’histoire des Hobbits, Petites Personnes aux grands pieds poilus, au caractère heureux et à la longévité biblique. Le moment de lui révéler que j’ai à peine survolé le chapitre des documents d’archives de la Comté, le pays de ces Hobbits ou Semi-hommes que je vois assez bien, sans tarder, drapés de l’étoffe des héros à plein temps. Le moment de lui révéler, enfin, que les chansons de Bilbon en vers de mirliton, je ne les chante pas toutes, parce que…
– Allez, maman, tu lis?
L’amour est un grand lecteur. Qui vous embarque vers des mondes dont vous ignoriez tout jusque là, vers des connaissances dont vous auriez parfaitement pu continuer à vous passer. L’amour vous ôte jusqu’à la possibilité de vous plaindre: vous lisez avec ses yeux désormais. Vous vous sentez comme Frodon qui a accepté de se rendre à l’autre bout de la Montagne du Destin sans savoir ce qui l’attend. Et encore, s’il y parvient. Et vous avec, n’est-ce pas, puisque vous êtes du voyage.

*
La cabane

Quand il fait la visite, Jacob commence par «le jardin du rhodo». Rhododendron, un sauvage on ne peut mieux acclimaté, hauteur maximale, confortable embonpoint entre un budléïa bleu et un immense camélia rouge, avec à ses pieds quinze jours par an, le muguet. C’est mon jardin, déclare-t-il. Et négligeant de préciser que Vita, sa grande sœur, le surnomme «mon Rodo», il prend sa part de l’admiration qui va au volumineux arbuste couvert de grappes violettes. Le visiteur conçoit sans peine qu’à bientôt onze ans, ce garçon souriant, disert, soigne les fleurs et compose des bouquets pour les amis. D’ailleurs, sécateur bien en main, il demande, C’est quoi vos fleurs préférées?
Il a peut-être même conçu et dessiné ce coin frais en été, premier à fleurir dans l’hiver. Il explique bien qu’après la floraison du rhodo, il est recommandé d’enlever les centres fanés pour fortifier l’arbre, multiplier les fleurs.
– Mais nous on ne le fait pas, ça fleurit tellement déjà.
Vient ensuite le jardin de papa, le jardin bleu. Papa ne fait pas le jardin, mais il voulait du bleu sous ses fenêtres, alors vas-y que je te centaurée blue boy et lupins gentilhomme! Héliotrope sous les hostas, violettes avec anémones avant les verveines et les iris, le tout se poussant du col au fil des saisons pour ne pas disparaître sous les coussins de myosotis qui se ressèment davantage chaque année. Du bleu, il en veut, il en a. À la demande. Et des fuchsias sky rocket, que j’ai défendus jusqu’à l’idée fixe contre les limaces.
Le reste, très vite, on passe. Ah, enfin, Nous voici à la cabane, dit Jacob avec un grand sourire. J’ai les clés? Vous pouvez sonner la cloche si vous voulez. Au-dessus de votre tête, vous voyez?
Le visiteur fait sonner la cloche. La porte s’ouvre.
C’est un deux-pièces-électricité-chauffage (il suffirait de remettre le poêle en route), aménagé par le premier habitant d’ici, un prof de maths bricoleur raisonnable pendant ses années d’enseignement, collectionneur fou de n’importe quoi après la retraite. Cargaisons de bouchons, collections de flacons et de boîtes vides, fonds de peinture, d’huile de voiture, de produits de jardin et de pharmacie. Également des outils lourds de rouille, des tiroirs de pépites sans nom, d’étonnants fétiches et autres curieux trésors récupérés en vue de grands projets à jamais suspendus dans les limbes.
La première pièce accueille le matériel horticole. Du léger. Le carillon Westminster de mon grand-père a trouvé sa place ultime sur un escabeau trop amoché pour bouger du mur. Le mécanisme d’horloge est cassé. Pas la musique. Le premier geste en entrant dans la cabane: tirer sur la petite ficelle attachée au carillon: «Dingdong-dingdong. Dongdong-dongdong. Dong!»
Derrière la seconde porte -qui «doit» rester fermée à clé, se trouve la pièce intérieure, le cœur de la cabane, le sanctuaire. J’ai été invitée à venir voir ce cabinet autrefois réservé au professeur, royaume actuel de mon écolier, une fois que tout a été arrangé.
Les reliquats d’activités du premier habitant voisinent avec les chantiers plus récents. Bazar d’outils par terre, mécano et clous répandus partout, craies écrasées dans les bouts de ficelle, festival de copeaux de bois, chutes de carton. David, heureux père, a souvent du mal à garder son calme. Et rien ne peut l’irriter autant que la question des clés de la cabane. Tu les as rangées, tu sais où elles sont?
À l’origine déjà, les clés étaient perdues. Premier été, on fait connaissance avec les lieux. Mon frère et sa famille viennent nous voir. Impossible d’entrer dans la cabane.
– Je vous les trouve, ces clés, a dit mon frère. Il est où, le grenier?
– C’est un faux grenier, on ne peut pas y aller, il n’y a pas de plancher.
Mon frère a souri. Enfant, il avait obtenu d’habiter le grenier de la maison où nous sommes nés, un peu comme j’avais obtenu un jardin. Il avait ses quartiers dans le pigeonnier où l’on accédait par une échelle de meunier, là même où ma grand-mère cachait du monde pendant la guerre 39-45 et aussi des faux papiers, un deuxième poste radio, l’ensemble devant se ramasser en cas d’alerte dans les double-fonds qu’elle avait aménagés avec un système de portes coulissantes et beaucoup de gingin. À l’habitant de ce repère-là je disais: Le grenier, on ne peut pas y aller.
Mon frère a poussé la porte, a regardé le vasistas, s’est avancé en équilibre sur les poutres tandis qu’à l’entrée, on lui lançait des mises en garde inutiles ou dangereuses.
Indifférent, après quelques avancées prudentes mais franches, mon frère s’est arrêté, a fixé un point dans le vide du faux plancher, s’est accroupi, a tendu la main et:
– C’est bon, je les ai.
Revenu vers nous, vers les «Bravo bravo, vraiment t’es fort», mon frère a déclaré: C’est pas le tout! Puis il s’est lancé dans l’escalier comme s’il y avait le feu. On dévale derrière lui, les cousins se bousculent. Devant la porte de la cabane, mon frère agite les clés.
– Vous êtes prêt?
Et quand enfin il a ouvert sur le capharnaüm, après qu’il ait posé le premier un pied dans le sanctuaire, on n’a plus entendu que des «Oh», des «Ah», des «Regarde, papa!» «T’as vu, là! Oh et ça!»
Les filles sont restées dehors.
Découverte et bricolage. Fil nylon, mouches, vis et bouts de crayons ont été triés. Au mur, la première boîte à outils de Jacob s’ouvre en triptyque. Sur l’établi nettoyé mais pas trop, il a posé son microscope. D’étranges objets de pêche et de pyrogravure sont demeurés suspendus ça et là. J’ai emporté le plan des arbres fruitiers établi par le créateur du jardin en 1960. Un agrandisseur photo trône à tribord. Il ne sert plus, mais on ne peut pas le jeter – c’est le piège.
Les filles ne se battent pas pour entrer dans le saint des saints. Elles apprécient plutôt «la maisonnette» du dehors, et la vigueur du lierre Marengo qui, guidé en manchon, cache artistiquement la gouttière au-dessus de la réserve d’eau. Les messieurs, eux, tous âges confondus, tombent sous le charme de la cabane au fond du jardin. En sortant on se souvient de choses qu’on n’a pas vécues et qui font parler. On aimerait y retourner seul, pour s’asseoir devant l’établi, toucher les outils, être celui qui ferme à clé à l’envers à cause de la serrure récupérée.
Bien des expériences ont lieu là. Les allumettes sont interdites, mais la boîte de chimie reste à portée de la main. On y forge des armes pour la guerre contre Saroumane, on y distille de puissants poisons auxquels on donne des noms de fleurs à terminaison latine façon Astérix. On y rédige des indices de chasse au trésor comme les déductions d’enquêtes de «Cherlok Homme.» Des camions en chutes de contre-plaqué -Vrrm, Vroum– en sortent avec inscrit à la craie: «Transport pour les gens». On y invite un copain quelquefois, on aime à y «réfléchir». Un soir de long printemps, à force de réfléchir sous la lumière ronde du projo solitaire, Jacob s’est endormi, la tête sur l’établi.
– C’était trop bien d’être là comme au fond des bois avec toutes les énigmes.

*
L’amitié

Dans le prologue de son livre, Tolkien nous apprend que les Hobbits aiment «la tranquillité et une terre bien cultivée». Ils ne pratiquent pas la magie, ils ont «une amitié intime avec la terre».
– Tu vois, dit mon jeune auditeur tandis que je parcours le journal au premier soleil frisquet, Harry Potter il «apprend» la magie, il «fait» de la magie. Mais dans Le Seigneur, ils «sont» magie. Donc. «Donc,» ils n’ont pas besoin d’apprendre.
– Hmm.
– Ils n’ont pas «besoin», tu comprends?
– Hmm!
– Ils «sont»!
Sur quoi mon fin comparatiste va jouer aux pirates (un pluriel, toujours plusieurs pirates): Chw! Ha! À l’abordage! Mais bientôt il lâche la brouette-gallion espagnol pour revenir à la table. Songeur.
– C’est la magie, c’est comme l’amitié.
– Ah bon?
– Comme je t’ai dit, Harry Potter, il apprend la magie. Que dans Le Seigneur ils «sont» magie.
– Ah bon?
– T’as pas compris?
– Redis voir…
– L’amitié, on n’a rien «besoin» de «faire», on est de l’amitié ensemble. Tu comprends, là?
– J’essaie.
– Dans Le Seigneur, ils «sont». Tu les verrais pas apprendre des tours comme moi ou Harry Potter! Ils «sont une amitié» avec le monde entier, ils sont magie. Avec les copains, on joue, on «fait» des jeux, il faut toujours «faire» quelque chose avec un copain. Avec un ami, on n’est pas obligé de jouer. On «est» juste avec son ami. L’amitié quoi, la magie qu’il y a pas besoin d’apprendre, tu comprends?
Il paraît essoufflé.
– Oui, je comprends. Bien sûr, je comprends.

*
Figure de la jonquille

Les premiers dimanches de sa vie, aux beaux jours, quand il allait avec son père dans la forêt de Senlis, jouer aux Indiens, construire des cabanes, il me ramenait des jonquilles sans tige, à la mesure des petites mains. Tiges de plus en plus longues bientôt. Je plaçais les bouquets dans les vases et les vases sur le buffet face au canapé. On s’installait pour admirer les jonquilles, il me racontait la forêt.
Il regardait de travers le bouquet de jonquilles des bois quand j’en achetais un dans la rue. La jonquille rejoint la première joie, la première fois qu’on offre des fleurs à une fille.
Ensuite nous sommes allés vivre sur la côte avec rochers dans le jardin et jonquilles plus précoces que celles des avenues à Paris. Plus grosses qu’en forêt de Senlis. Puis nous avons quitté la côte pour la petite ville où les premiers gestes du jardin ont été pour les jonquilles sauvages découvertes sous les ronces et les branches cassées.
J’en ai pris soin, je les ai mêlées à des bulbes sophistiqués de plusieurs intensités de jaune, excepté au jardin blanc où les narcisses comme du papier parfument autant que du jasmin ou des tubéreuses.
Jacob, trop content d’être invité chez Évariste la première fois, fonce dans le jardin. J’ai suggéré d’apporter un bouquet à la maman. Le temps de trouver le sécateur, la douzaine de premières jonquilles a fait place nette. Il n’y avait que ça, des jonquilles, pour le coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. David, comme les Hobbits, déteste ce qu’il appelle «la terre noire» et demande chaque matin quand ce sera «fleuri». Jacob, ravi, tient au poing une assemblée de museaux jaunes, perplexes.
– T’as vu comme il est beau mon bouquet?
Sourire crispé. Calme.
– Tu peux ajouter un peu de verdure.
Il se précipite de nouveau sur les jonquilles.
– Non! Pas de jonquilles, plus de jonquilles. Là, ce sont des boutons. Non, ils ne s’ouvriront pas. On va plutôt prendre quelques camélias.
– J’adore les jonquilles, il dit. Y’a aucune fleur «plus beau» qu’une jonquille.
En réalité il ne voit que la jonquille, se désintéresse complètement de la production du jardin après les jonquilles. Pour lui il y a «la» jonquille et les fleurs. Cette année encore il a de longs Oh d’attendrissement. Jean-Luc au téléphone lui demande, Alors ce jardin, dis-moi? Y’a des jonquilles, il dit. Il les décrit, en donne le nombre exact d’épanouies, redit comme elles sont belles et quand à l’autre bout du fil: Tu es sûr que ce ne sont pas plutôt des narcisses? La jonquille est un narcisse, répond-t-il sans hésiter. De la même famille, tu sais?
Gare de Lyon ce soir, j’attends Jean-Luc. Comme à Montparnasse, à Austerlitz ou Saint Lazare, beaucoup de fleurs descendent avec les bagages en mars. En avril, les lilas, mais en mars, c’est la jonquille qu’on voit danser le long des sacs plastique. En mai, moins de fleurs, alors qu’il en vient bien plus au jardin. En juin, plus rien.
Un couple avance comme un seul homme au pas de charge. Monsieur tient au bout du bras un sac Darty rempli de jonquilles de jardin. Voilà Jean-Luc.
Le pas de charge nous dépasse pour s’arrêter net au milieu de la galerie vers la sortie. Les bagages sont lourds.
– Je peux porter les fleurs, propose Madame.
– Sûrement pas, répond Monsieur. J’ai pas confiance.
– Ce que tu es gamin, dit Madame.
On sonne à la porte. Un garçon d’à peine dix ans. Billets de tombola ou ballon envoyé dans le jardin? Bonjour monsieur, est-ce que je pourrais cueillir des jonquilles, s’il vous plaît? C’est pour ma grand-mère. J’habite le HLM derrière. Attends là, dit David. J’attrape le sécateur. Le soir il nous raconte la visite.
– Tu as bien fait papa, il vaut mieux prendre le sécateur, dit Jacob. Pas facile à cueillir, une jonquille. Ah! C’est pas toujours facile, la jonquille!
L’air coquin qu’il a eu.
Mercredi
Ils vont d’une cabane à l’autre en claquant le portillon. Je bondis à la fenêtre. Évidemment, il n’y a personne. On entend les rires, ils disparaissent vite dans la rue, Xavier habite trois maisons plus loin. Le mercredi, il faudrait travailler dans un bunker étanche pour ne pas être dérangée avant l’heure du goûter. En plus, aujourd’hui, il y a la cabane de Xavier, nouvellement aménagée, à visiter. Les tantes ont fourni du mobilier, un coffre bourré de trésors. Il faut que tu voies, Il faut que vous voyiez.
– Et ça?
Devant la cabane de Xavier arrangée en Q.G. de campagne du club des Cinq, un morceau de bordure de grillage entoure quelques jonquilles écrasées.
– On les protège contre les grands prédateurs.
– Il y a des prédateurs à part vous?
– Oh, maman, on les avait pas vues et…
Alors Xavier, yeux écarquillés, l’air plus déterminé que quand ils jouent à C’est-nous-qui-mène-l’enquête, avance d’un pas.
– Elles ont poussé là sans qu’on sache. Maintenant on sait, alors on les défend! Ma théorie -aux choses sérieuses il faut toujours une théorie-: la jonquille est la tendresse du jardin. La primevère, plus précoce, fait figure d’éclaireuse. On la regarde sans l’emporter, on l’offre en pied, pas en fleur. La jonquille est plus civilisée.
Le soir
– Hein maman, hein?
Jacob me parle tout en faisant un dessin pour Kasaïné, son copain d’Afrique. J’ai entendu passer des lions, des roses. Des tortues menacées de disparition, entendu parler de jonquilles et de jonquilles, qu’est-ce?
– C’est comme tu disais, maman que Vita, c’est la figure de la jonquille.
– Quoi?
– Donc j’ai écrit: Salut Kasaïné, je t’écris de ici où y’a plein de jonquilles dans le jardin et ma sœur vient nous voir samedi et, hein je peux mettre, euh, c’est la figure de la jonquille.
– Je disais ça, tu es sûr? Attends, il va rien comprendre, Kasaïné. Ce n’est pas plutôt la figure de la jeune fille? Attends, on s’emmêle, là.
– Mais c’est quand même bien si on dit «figure de la jonquille»?
Les garçons adorent les jonquilles. La seule théorie qui vaille: Pour les garçons, la jonquille c’est la jeune fille.

*
La vie de l’arbre

Un dimanche, le printemps s’annonce sans prévenir. La texture de l’air est plus fine, on remarque les renflements au bout des tiges, il y a des chatons sur le bois des arbres. De jeunes feuilles fripées. L’après-midi se prête à la taille des arbres qui ont besoin d’air, de lumière. J’ai demandé à David de bien vouloir couper les vieilles branches mortes. Et de rectifier les avancées aberrantes de certaines autres. Je marquerai les emplacements au crayon forestier.
Mon scieur du dimanche arrive à l’aucuba japonais. Les entrelacs d’horizontales exigent un dégagement central, de belles branches étouffent. Il faut aussi en supprimer de vigoureuses, les feuilles entièrement vertes contrarient la panachure jaune de l’ensemble. Si on n’y veille, elle aura bientôt disparu, colonisée par le vert uni d’origine qui essaye sans cesse de revenir.
Le bruit de la scie s’est arrêté. Que fait le travailleur, accoudé à l’avant-bras d’une branche maîtresse complaisamment avancée à sa hauteur? La scie est posée contre le tronc et au lieu du bruit de l’outil en action, j’entends que l’on murmure: Ça sent bon on on on…
Les pieds dans le lierre saupoudré de sciure fraîche, la tête au creux du coude, mon fiancé est tombé en pâmoison dans la vie de l’arbre. Il demeure comme enivré, souriant.

*
Le train regarde les jardins

C’est d’abord une ligne droite, une courte horizontale. Puis une sombre petite surface, un quadrilatère découpé au milieu du vert. Un jardin. L’envie de modifier l’état du monde, de le voir s’épanouir. Il y suffit d’un peu de travail. Le plaisir qu’on y prend éloigne les chagrins et rend content. Longtemps.
Orléans-les-Aubrais: une langue de terre au milieu des champs un peu jaunes. Le vert vient, sans s’être encore imposé, il est jeune. Un grand diable laissé là, les bras levés, achève de donner au lopin fraîchement retourné une aura moyenâgeuse.
Entre Cher et chemin de fer, jardins familiaux en bord de rivière. Petites parcelles, grandes largeurs. Les barrières sont ouvertes, un joli débraillé règne, une effervescence sans rien qui urge. Il y a deux semaines, voile de l’immobilité, tout dormait. Près de la terre préparée, on distingue un seau, une tête de binette, un bac en plastique. Des hommes parlent devant les carrés, deux par deux, droit plantés, copains de jardin prêts à échanger conseils et boutures. Cascades rose froid des groseilliers en fleurs. Un sachet de graines bouchonné sur le tuteur signale le semis. Une couleur suffit à dire l’activité humaine, l’été qu’on anticipe, le projet, l’indécrottable besoin que quelque chose arrive. D’ailleurs un petit garçon court vers les hommes du jardin, une feuille de papier à la main.

*
Perdue dans la terre

– Tu pleures? Qu’est ce…
Il a perdu une de ses «plus belles billes» dans le jardin. Où? Dans quel coin?
Il lève les bras en soufflant, la figure rouge barbouillée de larmes comme dans Poil de carotte. Mon nounours, se mettre dans des états pareils, ça s’est passé où? Parterre, allée?
– Une bille ça roule, tu t’rends pas compte!
– Oui, mais où? Elle a roulé dans quelle direction?
– Dans la terre.
Je soupire. Il dit: Tu vois!
C’est comme découvrir un infini du jardin. Sa véritable nature. Son double fond. C’est comme disparaître dans l’eau, dans la nuit. On croyait se mouvoir en surface et voilà qu’une bille remet le monde à ses dimensions de profondeur invisible, désespérante. Tu as cherché un peu?
– À quoi bon.
Il ouvre les bras, les laisse retomber. Comment espérer s’y retrouver quand le monde est si étendu, si confondant. Si glouton?
Il est parti à la patinoire. En rentrant, il aura oublié.
Lors du grand débroussaillage, on a trouvé des billes. Des billes en terre, des bouts de boîtes en fer, des petites voitures cassées. C’est fragile, une «bille-terre», comme il dit. C’est rapide, un passage d’enfant. Moins de quinze ans. Les billes qui avaient résisté à des années d’enfouissement au jardin, il les a achevées en jouant. Un jour, la terre aura le hoquet, elle rejettera une de ses «plus belles billes». Mais les jardins aussi s’effacent, les ronces recouvrent, l’espace entier a tôt fait de disparaître sous les herbes conquérantes, les entrelacs de branches. Si d’ici là une route ne détruit pas tout. Un jour, un autre enfant viendra. J’ai trouvé une bille, il dira. C’est du verre de couleur. Une bille d’autrefois.

*
La loi du bégonia

Sur le marché, trois frères pépiniéristes, les Dalton de la profession. Je regarde souvent ce qu’ils ont. Le plus jeune des trois se met à énumérer courageusement les coloris de ses petits lupins, plus gêné que s’il commentait un sommet de la poésie érotique. L’aîné vient s’en mêler, pour passer aux choses sérieuses, hélas. Après le produit qui fait les allées nettes, il passe à la pelouse.
– Je ne mettrai pas de pelouse, je dis. Seulement des fleurs.
– Des fleurs partout?
– Et un jardin d’herbes.
– Vous n’aurez que des mauvaises herbes. C’est grand?
– Un petit jardin. Moins de mille mètres carrés.
Il tire sur sa bouffarde, le Dalton en chef. Me regarde derrière ses paupières d’huître. Ventre rebondi sous la blouse, il approche de son étal, me dévisage et lance, d’une voix assez forte pour que chaque passant en prenne de la graine: Moins de mille mètres carrés! Il faut deux jeunes retraités sans rhumatismes pour en venir à bout! Pas une jeune femme qui peut! Pas de pelouse, que des fleurs, vous n’y arriverez pas, Madame. Ah, Madame! Pourquoi vous ne mettez pas de pelouse? Il n’y a pas plus propre, pas plus joli. Une belle pelouse bien entretenue, il n’y a que ça!
Bon, j’accepte la réévaluation de la surface à l’aune des mauvaises herbes. Mais ce qui me confond, ce que je ne comprends pas:
– Vous vendez des fleurs et recommandez de la pelouse?
– Bien sûr! Et au bord de la pelouse, vous allez planter des bégonias! Des pétunias! Nous en aurons d’ici trois semaines. Et aussi des surfinias qui tiennent encore mieux à la pluie.
– Je n’aime pas les bégonias.
– Vous y viendrez. Vous aimerez, s’il n’y a que ça. Et vous ne le regretterez pas. Vous y viendrez au bégonia, ah, ah!
Propos de dealer. Une fois que vous en aurez goûté… Cynisme mercantile, on compte sur le comportement moutonnier qui fait douter Hannah Arendt de la capacité du jardinier à innover. C’est dans Crise de la culture, je crois. Complètement dégoûtée, je vais lire le journal au café. Asseyez-vous, dis-je à ma voisine du bord de mer qui ne sait plus où mettre ses paquets et prendra un chocolat chaud.
– Alors, ce jardin?
Je lui raconte les Dalton ronds en blouse grise, le primat de la pelouse, la loi du bégonia, la guerre chimique qui ravage les allées et les sans-rhumatismes à plein temps lâchés par couple comme les dindons dans tout beau jardin de moins de mille mètres carrés.
– Les mauvaises herbes, dit-elle, il y en aura toujours. Mais en serrant les plants comme vous faites, on empêche l’installation tapissante des indésirables. On couvre le terrain de fleurs choisies au lieu de laisser la place aux orties. En mélangeant les types, les essences, on freine sacrément les maladies du ciel et du sol. Les plantes sont plus fortes ensemble pour lutter. Au jardin, la force est dans la diversité. Vous souriez. Avec une pelouse-produit-bégo, que devient l’échange de plantes? Sans le don de fleurs vous savez bien, sans ce premier geste jardinier, on n’a pas de beau jardin, vivant, dans la durée.»
Et puis le bégonia, franchement! Une annuelle hydropique tassée, qui ramène un jardin de pleine terre à la dimension d’une potée. D’ailleurs «Convient bien en potées» est le leitmotiv qui l’accompagne. Pour Valéry Larbaud, il y a des livres «que c’est pas la peine». Le bégonia est une fleur que c’est pas la peine. Un port relâché, le coloris lavasse. Pas d’odeur. Fragile puisque gorgée d’eau, donc ça casse. Une fleur qui met le pot en valeur. Elle aime l’ombre, d’accord, mais les anémones du Japon aussi.
Le pétunia, je ne dis pas. Plébiscité par les petites villes et les concours, lui au moins fleurit fort. Aussi pimpant que son nom, le petit gars doux à regarder. D’un parfum délicieux, vaguement mentholé, tentation citronnelle, une nostalgie d’île. À ras du sol dans mes plates-bandes, le pétunia est aussi ravissant que dans les hauteurs en cascade des balcons de la bibliothèque ou à la mairie. Car rien ne réussit mieux au pétunia que l’espace public. Certes, il devrait revoir sa palette. On peut déplorer la tendance des petites villes à forcer sur le rose écrasé et le parme saturé. Pas toujours heureux, le côté Andy Warhol revu et interprété par les pages Mon jardin du fanzine municipal. N’importe, tout vaut mieux que les bégos.
*
Une graine de courage

«Brouillard sur les Hauts des Galgals». Au chapitre VIII de La Communauté de l’Anneau, Frodon le Hobbit se trouve pris dans un piège. Une peur terrible, pas un geste. Le jeune héros pense à Bilbon, «à ses histoires et à leurs entretiens sur les routes et les aventures». Va-t-il s’en sortir? Je pense que oui, il nous reste plus de mille pages à lire. Mon jeune auditeur, dénué de mon cynisme de renard, mordille nerveusement le drap tout en cherchant à forcer du doigt l’intervalle des jours Venise. J’interviens pour la défense des jours.
– Allez, maman, Frodon est prisonnier, et toi …
Avançons. «Il y a une graine de courage cachée (souvent profondément, il est vrai) au cœur du plus gras et du plus timide des Hobbits, attendant que quelque danger final et désespéré le fasse germer.»
Bientôt, Frodon est sauvé.

Le lendemain matin
– Une graine de courage, maman, tu te rends compte si tu semais du courage dans le jardin!
– Je sèmerais de la bourrache officinale. Une bonne grosse plante pleine de feuilles poilues, dodues. Et tout en haut, une petite fleur bleue en forme d’étoile.
– C’est ça, du courage?
– Un proverbe anglais dit: A garden without borage is like a heart without courage. Un jardin sans bourrache est comme un cœur sans courage.

Quelques soirs plus tard
Un malheur est arrivé. Gandalf le magicien, l’allié des Hobbits, un père pour Frodon, un mentor et un ami nous a quittés. Dans la Moria, territoire creusé à même les soubassements de la montagne, gardé par d’horribles orques armés de cimeterres, archers habiles aux flèches empoisonnées, la compagnie perd espoir, on n’en sortira pas vivant. Soudain, une ombre, un nuage animé de malveillance, une force ruisselante de feu, plus redoutable que tout ce que nos amis ont eu à affronter jusqu’à présent, menace Gandalf. Ce puissant enchanteur lui barre la route, l’empêchant de fondre sur la compagnie pour l’anéantir. Dans un combat aussi bref qu’inégal, ce Balrog d’épouvante, cette fumée dardant deux points rouges incandescents s’enroule sur Gandalf et l’entraîne dans le vide et le sombre néant. C’en est fini de l’immense protecteur, la pure ténèbre est retombée. La Compagnie reste figée d’horreur. Mon jeune auditeur éclate en sanglots. Ah non, j’arrête si tu pleures!
Alors au milieu des larmes, une plus vive protestation:
– Je sais bien que dans les grands livres on meurt! Les héros meurent pour leur pays, je sais! Pour la liberté! N’empêche qu’ils meurent! Je suis sûr que Frodon va mourir et Sam, oh, mais Frodon, non! Déjà qu’ils ont dû abandonner Bill le poney! Et comment ils vont se débrouiller sans Gandalf si…
– Pense à la graine de courage dans le cœur du plus gras des Hobbits. Ils se sont donné une mission, ils vont l’accomplir. Sois courageux ou je ne pourrai pas continuer. Des choses terribles les attendent. Regarde le nombre de pages. Imagine. Des guerres, des chagrins. Tu ne supportes pas la mort de Gandalf, l’abandon du poney? Alors tu es trop jeune pour cette histoire. Je ne lis pas pour te rendre malheureux. Allons, courage! Regarde: «Aragorn arracha les autres à leur stupeur en criant:
– Venez!»

L’après-midi
Dans la vacance d’esprit à laquelle dispose l’exercice du jardinage, je reviens à cette ombre qui emporte Gandalf. Le mot mort n’a pas été prononcé, ce qui sans trop l’abuser, a laissé une lueur d’espoir au jeune auditeur. Cette fumée, cette terreur comme il est dit plus loin, me fait souvenir du MrPanado des Fruits du Congo d’Alexandre Vialatte. Je crois même que le narrateur devenu grand y reconnaît la paranoïa. C’est quelque chose qui rampe et suit la bande de garçons. Ça se passe dans une province éloignée, une ambiance campagnarde, une ville aux publicités peintes sur les murs. Je pense à l’ami Michka, enfant, se baignant dans le canal de l’Ourcq à Aulnay-sous-bois. Et cette balade en tandem avec Emmanuel un jour d’été des années 80. L’été, Emmanuel était l’été. Quel numéro appeler pour lui demander, Tu as fait quoi, du tandem? As-tu lu Les fruits du Congo que j’étais passée prendre à la Hune la veille de la balade avec toi, en sortant du cinéma?
Les années passent comme un cartouche apparaît sur l’écran d’un film muet. Une éternité. Des lointains. L’actuel auditeur du Seigneur des anneaux est un jeune bébé silencieux au creux d’un fauteuil dans le salon de repos, près de l’écurie où Emmanuel vient d’étriller le cheval après la promenade sur l’île St Germain. Vita, grande sœur du jeune bébé regrette qu’aujourd’hui son cheval se soit montré nerveux. Les deux cavaliers parlent ensemble à l’animal inquiet. Leurs mains à plat sur le col isabelle.
Était-ce cette fois-là. Le cheval d’Emmanuel lâché sur le pré lance des ruades de plaisir, des hennissements, des pets de liberté. Était-ce cette fois où, «devant le pont étroit et la venue de la terreur», J’ai arrêté les médicaments, dit Emmanuel. Je ne fais plus rien, je me soigne au gingembre confit que ta fille m’apporte, je ne serai pas un insupportable squelette pour mes amis, je ne fais plus que vivre, on verra.
Il y a des années où tous les amis sont présents. Il y a des années où c’est différent. La maladie a piégé les corps. Cependant tout ce qui concerne les étés où Emmanuel est vivant demeure présent. Brillant. Malgré le bruit des pas sur le gravillon du Père-Lachaise. En dépit du fait que le Père-Lachaise a cessé d’être seulement un jardin de marronniers et d’art funéraire pour devenir tout à coup un cimetière. Une voix de jeu


Revue de presse

Le Figaro Lyon
Nelly Gabriel
Vendredi 12 mars 2004

La succession des mois en toile de fond, et le jardin en motif principal. Comment faire une danseuse avec un coquelicot est une chronique des travaux et des jours. De mars à juillet, s’y égrènent notés par une certaine Mona, mère d’un petit Jacob dévoreur de livres et de tartines de confiture, récits, portraits, contes, réflexions, souvenirs. C’est un journal de bord. Un pêle-mêle. Une manière d’herbier où toutes ces notations d’un temps qui passe, d’un temps passé, trouvent leur place. En son cœur, à sa source, le jardin d’enfance. Au fil des pages, les autres, familiers et étrangers. Le sien comme ceux croisés au hasard des routes. Comment faire une danseuse… est un roman. C’est écrit sur la première de couverture. On n’aurait pas cru. Quelle importance, au fond, sa nature ? Par sa fraîcheur, son tonus, le choix qu’il fait du vivant, ce livre rend heureux. C’est là ce qui compte. Son charme. Sa séduction immédiate. Le plaisir vif et soutenu que sa lecture procure ; Dans la typologie horticole, ce livre serait un jardin de curé : le genre fouillis délicieux où se mêlent en harmonies et dissonances étudiées de multiples espèces, d’infinies couleurs et senteurs. Par-ci par-là, de naguère, parfois de jadis, et surtout de maintenant, lui viennent des rires, des chagrins, des nostalgies, des petits drames, de grandes joies. On y découvre une littérature qui a la main verte, et des jardins comme des livres. Se trament des complicités de générations. Filiation, transmission. Le passé, humus du présent. Le lecteur fait son miel d’histoires de chat qui fugue et qui revient, de lectures à voix haute le soir dans la chambre, de graine de courage. La cause des pavots, la loi du géranium, la jonquille en figure de la jeune fille, la malédiction des limaces… : histoires naturelles et humaines. C’est la leçon des choses. Celle de la vie. La vie qui va, qui farniente, qui court ou qui s’enfuit. Concise, elliptique, Mona Thomas sait l’attraper de ses mots toujours bien choisis, de ses phrases prestement tournées. Jamais elle ne la fige. Cette femme a le secret de la pulsation, du rythme, de la cadence et des ruptures orchestrés. Sa phrase court, rapide elle aussi. Respire, s’arrête, repart de plus belle. Souple, vive. Vivante. On y revient toujours : pour grandir, et pour vivre tout simplement, rien de mieux que des livres, de l’amour et un jardin. Qu’il faut cultiver, bien sûr.
Nelly Gabriel

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Comment faire une danseuse avec un coquelicot – Mona Thomas 2004
Paru le 27 janvier 2004
12 x 19 cm, 192 pages
ISBN 2.87673.386.2
15.50 €

MONA THOMAS La chronique des choses

MONA THOMAS La chronique des choses

Roman

De juillet 1790 à septembre 1792, Louis Danvez à la voix extraordinaire arpente les routes du Finistère accompagné de Simon Haleg, jeune moine défroqué devenu son «gardien de langue». Période trouble, temps des possibles, ils vont de foire en fête, appelés et rejetés. Le jour où Haleg comprend que Danvez l’illettré compose un poème en marchant, il n’a de cesse de faire imprimer cette grande pièce. Danvez s’y oppose, il ne réduira pas l’espace de la parole à un livre. À mesure que grandit la renommée du chanteur s’enfle une rumeur d’assassinats que Danvez aurait commis.
La Chronique des choses est l’histoire de la lutte pour sauver le poème et de l’étrange situation qui fait admirer un homme pour son art quand ses crimes repoussent.

Lire un extrait


La chronique des choses
roman
L’extrait
C’est un devoir de chanter
Printemps 1790

Il pousse son poème en marchant. Il rumine la composition, mâche le verbe, le rejette au bord des lèvres, le reprend, le fait sonner sous la langue. D’où qu’ils viennent, quoi qu’ils disent, les mots sont une musique en lui, le texte n’est nulle part écrit.
Pour élaborer sa musique, il courbe les phrases en un arc mélodique. Il compose à l’aide de vocables mêlés de cris, empruntés aux animaux de sa connaissance. Après certaine respiration, sans s’arrêter de marcher, Danvez lance la composition pour l’essayer. Haleg écoute, puis il ouvre le carnet. Il prend en note la riche profération, la happe comme le merle gobe la cerise à l’arbre.
Le plus âgé des deux va d’abord, le jeune homme suit. Danvez n’aime pas entendre des pas dans son dos. Trop près de lui, l’autre marcheur l’irrite, il a besoin d’espace pour guider la mauvaise bête qui le devance, son Poème. S’il demeure des heures à murmurer, des heures observant le silence, le maître peut s’animer soudain, avec de grands gestes. Gare à qui se trouve sur la trajectoire du bâton, la grande main frappe l’air, Danvez bat rageusement les feuilles comme il lance des jurons à l’encontre de fantômes ennemis.
Semblables gesticulations font sursauter le garçon quand dans son sommeil Danvez cherche un corps à toucher. À distance prudente, Haleg, assis dans son manteau, se tourne vers le maître. L’ombre de la nuit dérobe ses traits, mais si la lune se découvre, elle révèle à sa suite l’image endormie d’un homme sans repos. Quels tourments sont les tiens? Qu’est devenu celui qui partageait ton existence avant la Révolution? S’est-il établi après dix ans sur les routes, comme tu le dis. A-t-il épousé cette fille d’imprimeur?

À la halte, Danvez parle de solitude, d’amitié. Les paupières de mouette s’étirent jusqu’à lui donner l’expression affûtée du renard. La main se referme sur les doigts courbés en serre d’aigle. Il a des intonations d’enfant, un tendre chagrin l’anime. Il est suave de l’écouter, on voudrait être une femme pour le bercer. L’animal est mauvais, l’animal merveilleux. Haleg se tient éloigné du large corps à poil gris, des passions comme des proximités. Mais que Danvez se mette à raconter, qu’il parle seulement, alors le garçon est enchanté.
Ces choses que dit le maître, à son tour Haleg les connaît. Pour la première fois il éprouve la solitude, pour la première fois il a un ami. Lui qui n’a de sa vie cheminé, il néglige le soin de sa personne. Sa peau épaissit, son visage est griffé. Il ne se préoccupe guère du but à atteindre, sa panse creuse lui fait mal souvent. De ce vagabondage accepté, rien ne lui paraît médiocre. Il suit le Chanteur, il est à son service.
Danvez connaît le trajet, un entrelacs de chemins avec une place au bout, une clairière ou un enclos. Là il chante contre argent. Son errance dispose du calendrier connu par cœur des fêtes et des foires de la Province. Auprès des innombrables complaintes d’impitoyable longueur, il a gravé en sa mémoire les particularités des lieux où s’arrêter. Les régions en relation de commerce avec une ville fournissent des partisans à la Révolution, mais elle est hostile au mouvement, la bourgade qui se suffit à elle-même. On y est soumis aux nobles, aux religieux. Danvez tient ces choses en son esprit, il modèle ses façons selon. Il sait que dans les déserts traversés par les semeurs d’idées, hauteurs âpres au-dessus des terres ou bouts du monde en crocs léchés par la mer, là où on ne se courbe pas devant moins puissant que le vent, on a de longtemps appelé l’abolition des privilèges.
Haleg chasse les mots simples, les mots surprenants. Il les serre sur la page, plus précieux que les pas du moineau dans la neige. Il doit reconnaître le vocable à sa première apparition, distinguer celui qui revient, déformé par l’humeur du poète. Sa fantaisie, sa furie. Cette phrase triste hier s’élance aujourd’hui d’une joie enfantine. Haleg ne se laisse égarer par aucune incongruité. Quand la langue va plus vite, il glisse le carnet dans sa ceinture. Ce soir il copiera de mémoire. Il est un voleur heureux.
À chaque instant de sa vie, Danvez est dans les mots. Haleg entend le maître prononcer nuage au réveil. Le jour ne finira pas sans que ce nuage soit ouvert et déchiré. Retourné plusieurs fois. Repris, frotté à d’autres. Danvez persécute les syllabes, il rend justice au son, il élève le sens à la dure simplicité d’une vision. À chaque instant de sa vie, Louis Danvez est au silence. Sur la route, s’il n’éprouve son poème, il se tait. Nul ne doit lui adresser la parole. L’oiseau peut l’interroger cependant, son sifflet rejoindra sa pensée. Le Chanteur sait triller vers l’arbre, il s’adresse à l’eau dégoulinant des feuillages dans la langue du ruissellement. Sur la route, il n’entre en conversation qu’avec les bruissements, les bêtes muettes, le vent.
D’où vient le joyau, quel est ce poème? Simon Haleg reçoit un choc quand il entend pour la première fois la strophe qui ne finit pas. C’est l’automne. Passé l’activité des fêtes, les pèlerins hibernent, ils ne sont plus que deux sur les routes. Le jeune homme croit reconnaître près de lui les bribes d’une pièce lyrique. D’envergure. Un sôn inconnu, une complainte légère. Dure. Une gwerz aérienne montée des profondeurs opaques.
D’où vient le joyau, quel est ce poème? Tantôt c’est audible et tantôt marmonné. La surprise s’est emparée du garçon, il en oublie le carnet, laisse échapper avec les rimes l’histoire qui les conduit. À peine s’il garde l’amble d’une répétition, quelques éclats, la rapidité. C’est comme reconnaître la vie avec la mort pour la première fois. On est écrasé.
– D’où vient ce poème, mon maître, dont tu as ce matin soutenu ta marche?
– Tu appelles poème cette strophe, s’étonne le Danvez.
– C’est une pièce de forte étendue.
– Elle ne finira qu’avec moi.
– Il vient donc de toi, ce poème, demande Haleg.
– Il me faut poursuivre.
– Tu es l’auteur du Poème?
– Par cette composition, j’apprends ce que je sais sans l’avoir connu. Je cherche à extirper ce qui serait meilleur que moi. Elle existe, cette forme. Je la trouverai.
Haleg ouvre le carnet: Un formidable Poème. A-t-il son comparable?
Et qu’aurait-il entendu de comparable, le garçon de moins de vingt ans qu’à peine trois saisons séparent de son Heureuse Abbaye? Le monde profane ne s’est pas tant livré à lui. Il ne vivait pas au milieu des autres avant mars 1789, avant cette aube où sans attendre les bouleversements de juillet il quittait la clôture de son bien-être, puis choisissait, traversant Ville-sur-Blomm, la compagnie du Chanteur contre son rêve d’outre-mer.

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Chronique des choses (La) – Mona Thomas 2002
Paru le 22 mars 2002
14 x 22 cm, 256 pages
ISBN 2.87673.350.1
19 €

MONA THOMAS Mon vis-à-vis

MONA THOMAS Mon vis-à-vis

Roman

Suivant le penchant, propre aux rencontres de hasard, de se livrer à un inconnu, deux voyageurs engagent une conversation dans le TGV, entre Brest et Paris.Quarante ans les séparent, des hantises les rapprochent: les femmes, l’art, les images risquées. Être un fils rebelle ou un amant provisoire dans un monde qui ne l’est pas moins.
L’histoire de chacun tient à un déséquilibre, une véhémence intime. Au terminus, ces choses que l’on ne dit pas et que l’anonymat du train a permis d’exprimer ont modifié les deux voyageurs. Chacun se sent plus seul, plus libre peut-être. Plus léger. Chacun croit savoir un peu mieux ce qui est perdu, ce vers quoi il suffirait d’aller.

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Mon vis-à-vis
Extrait

Ils ne savent pas que l’océan existe*
À Rennes, peu de mouvement. Mon vis-à-vis n’est pas descendu. Brest-Paris lui aussi. Parmi les nouveaux voyageurs, une fille au beau visage souriant s’est adressée à lui. Debout aussitôt, flatté de la marque d’intérêt. Si on n’y voyait pas d’inconvénient, elle aimerait occuper la place, votre place, Monsieur, là, derrière, pour être à côté de mon ami…
Il a acquiescé puis déclaré assez fort, trop fort, que de cette façon, lui aussi pourrait rester près de son ami. Ça ne m’a pas plu. Il s’est senti obligé de me dire combien il appréciait ce genre de fille, le genre de sa jeune amie. Il devait avoir une photo, il allait me la montrer, déjà il vidait ses poches.
– Elle, c’est différent! C’est une militante, vous comprenez. Elle milite pour quantité de malheureux. Améliorer leur sort. Elle doit défendre quelque chose contre quelqu’un. Ou quelqu’un contre quelqu’un. C’est une Antigone, une anti-tout. Sur la brèche en permanence. Elle s’adresse à vous comme à une assemblée générale ou à l’inverse elle chuchote: le coup du complot, le nez dans le col roulé. L’assemblée générale, c’est au téléphone, insatiable de ses propres paroles, des mandibules affolées, une activité inquiétante de parler… Il lui arrive de me tenir trois heures au bout du fil, moi le fil parce qu’elle, mobile, mobile, doit faire au moins cinq choses à la fois, sinon, elle explose. En fond de ses discours chaque fois définitifs, j’entends tous les bruits qu’elle fait, y compris la porte qu’elle ouvre au coursier: billets d’avion ou documents hyper importants pour la cause. Merci, au revoir. Le thé aux épices, la chasse d’eau, les carottes qu’elle croque, le fax qui bourdonne, le second téléphone qui s’énerve, et ses pas, ah, ses pas! Sa démarche de petit soldat, elle ne tient pas en place. Paris-Nicaragua, Washington-Pékin, cuisine-bureau, chambre-salle de bains, elle me fait l’effet de ce prince portugais enfermé… On visite sa cellule, vous connaissez?
Il me regarde, surpris, puis il remplit méthodiquement ses poches de tous les carnets, porte-cartes et portefeuilles dont il s’était délesté:
– Ce prince portugais, dans sa cellule de prisonnier, la marque au sol, un cercle que sa jambe de bois a creusé dans la pierre, année après année. Savez-vous pourquoi le malheureux croupissait là? Il avait épousé, par amour, la fille du roi, sans que le mariage soit jamais consommé. Il l’aimait, cependant il ne pouvait l’aimer.
– Comme le jeune Anglais à Venise.
– Oui mais lui en était fou, de sa princesse! Qui le lui rendait bien! Pas vraiment nunuche et Bloomsbury, voyez. Sans rapport avec une de ces amitiés ni chair ni poisson qui manquent singulièrement d’excitation. Même Virginia Woolf, soit dit entre nous, a fini par déplorer qu’en la compagnie de ces chers garçons, on ne puisse à aucun moment faire son intéressante. Fou de passion, le prince portugais, mais ça ne fonctionnait pas, comme disent les femmes sans arrêt. On se demande d’ailleurs pour quoi elles se prennent: mon fonctionnement avec lui… Bon, là, amour torride, le sire se consume sans consommer. La belle en perd la boule, papa fait enfermer le mari.
À vie.
Hop!
– C’est imp… c’est trop, enfin comment…
– Il aime et il ne peut aimer, c’est simple. Peut-être même aime-t-il à ce point parce que c’est impossible et…
– Attendez, attendez là, ho! Voulez pas répéter?
– C’est le vieux truc. Cyrano, déjà, qu’est-ce que vous croyez? Plus on est désespéré, plus on s’emballe. Quand le corps manque, le reste double la mise. Comme les malvoyants qui entendent deux fois mieux. Est-ce que je sais, moi! Vous me faites dire des âneries.
– Au contraire, je…
– Des pitreries. Des trucs de jeune ou de femme. Choses tordues, sportives et engagées, assez! Je ne sais plus, moi, je ne sais plus vers quel genre de femme me tourner! Mes ex… mon fils a raison. Les filles jeunes, bon, très bien. L’ivresse d’entrer dans un restaurant en compagnie d’une fille de trente à quarante ans de moins que moi, c’est incomparable, je ne nie pas. Serrer une fille jeune dans ses bras, cette élasticité, cette santé, brillante clarté, parfum d’enfance, l’insolence… Mais alors!
Mais alors… ça vibrionne, c’est mystérieux, ça grimpe aux rideaux pour un cheveu, ça menace de se tirer, vous accable de ce dont vous vous sentez déjà accablé, ça a des exigences… incontrôlables.
Usantes.
Heureusement, elles dorment beaucoup, les filles jeunes. Et puis alors pas de chichis à table! Ça fait plaisir à voir, mais très vite, c’est un plaisir de parent.
Ce qui assombrit.
On se fait l’effet du loup dans la nursery. L’affreux loup de Gustave Doré, pas celui de Tex Avery. Pas le fou de désir qui casse la baraque, langue pendante, les yeux sortis. Non, très vite, on se rend compte qu’on s’est trompé de plateau, comme dit mon aîné qui travaille à la télé. Le problème, il est simple: je ne peux pas parler de mes déboires relationnels avec les deux seuls qui pourraient m’aider, me guider… Je ne peux évidemment pas!
– Pourquoi?
– Parce que ce sont mes fils. Et la seule relation qu’ils voient pour papa, c’est leur mère! Mon cadet, il y a trois jours, me demande, écoutez ça: Quand est-ce que tu penses recommencer à vivre normalement avec maman?
Bon sang, s’il y en a un bien placé pour savoir que sa mère et moi nous n’avons jamais réussi à vivre ensemble normalement! Il n’a connu que des plaintes! Pleurs, cris! Il nous a vus déguster, il s’est interposé.
Avec sa sœur, dès qu’il a pu, ils sont intervenus! Pour sa mère ou pour moi, selon l’évolution du cauchemar, peu importe, je veux dire qu’ils en ont eu leur part, les enfants! Mais ils rêvent! Ils rêvent…
Comme quoi, vous avez beau savoir, ça n’empêche pas de rêver. Il a été le premier, mon fils cadet, à me dire, Maman et toi, c’est mieux quand on vous voit séparément. Je me souviens, pour lui, pour moi, pour un nous qui existait et n’existait pas, ce séparément dit par un môme qui bégayait et faisait pipi au lit, ça m’avait laminé. Séparément, de le dire… Après si longtemps. Ça fait des vagues. Excusez-moi…
– Je vous comprends, j’ai connu ça.
Je vous en prie.
– Ces idiots-là pour qui ça se passe comme ils veulent avec les femmes, se permettent de me balancer des pointes… Ils ne pourraient pas plutôt m’indiquer une piste, je ne sais pas…
– Votre fils cadet…
– Alors oui, une fois la séparation établie, fini le pipi au lit! Le bégaiement, fini!
– Vous disiez…
– J’ai fini par me demander si la femme idéale… la compagne appropriée… peut-être pas une femme de mon âge, mais la soixantaine… Tant qu’elle ne me parle pas de sa santé, qu’elle n’a aucun bobo ni misère à me faire partager… pourquoi pas? C’est une productrice télé, le genre qui arrêtera de travailler seulement les pieds devant.
Tu m’excuseras de t’imposer un vieux machin, m’avait dit mon fils aîné en m’invitant à dîner. Nous avons un projet ensemble. Dans le civil, c’est une personne délicieuse.
Elle m’a embarqué chez elle, un immense truc sur deux étages, avenue Montaigne. Elle est drôle, très vive. La veuve qui s’éclate. Son mari, un protestant suisse, avait atteint le Matterhorn de la fantaisie en s’installant dans du Louis xvi. À Paris. Elle a viré les dorures et s’est équipée créateurs. Elle voulait que je reste pour la nuit, j’ai fait des chichis, j’avais besoin de m’assurer qu’elle n’allait pas se plaindre d’une quelconque maladie, me révéler… Je voulais attendre de voir si le navire ne prenait pas l’eau.
On se voit deux fois par semaine, je ne suis toujours pas sûr d’être séduit. D’être enchanté. De son côté elle me teste, je vois la finaude. Elle me fait croire des idioties qui ont dû marcher jusqu’à ses trente-cinq ans: J’ai de terribles insomnies. En fait, elle ronfle au lit. Ma chère, lui ai-je dit, vous ronflez. Point d’insomnie.
– Votre jeune amie…
– Ma jeune amie, ma jeune amie… est toujours là. Plus ou moins.
Quelquefois.
Si je suivais la pente, on se disputerait sans cesse. Je me tais de plus en plus en sa compagnie. Je la laisse s’énerver seule. Toute conversation tourne à l’aigre. Je lui adresse deux mots, elle bondit. C’est vieux! est son leitmotiv quand nous sommes ensemble. Imaginez l’agrément. Un personnage respectable et un jeune tendron. C’est vieux! reproche Chaperon rouge au loup gris. Il n’y a pas de passé pour ces femmes, l’histoire n’existe pas hors ce qui vient de sortir.
Ce qui a eu lieu l’an dernier? À l’époque. Voire à ton époque, c’est-à-dire au temps des diligences. Une négation si totale porte à l’aveuglement, c’est inévitable. Elle hurle facilement au génie, découvre de l’inédit à chaque coin de rue. Le hic: vous avez déjà vu ça. Des années avant sa naissance, certes, mais vous l’avez vu! Mon tort est de le lui signaler parfois, par jeu, on ne peut pas toujours laisser passer. Elle proteste: Je suis trop jeune, Je ne veux pas le savoir, Tu es d’un lourd avec tes références!
Comme si on s’obstinait à lui offrir l’arc-de-triomphe en chocolat, voyez… Donc ça coince. Parce que si à mon âge vous ne pouvez pas transmettre. Si en plus, on vous interdit de vous souvenir! Vous n’êtes plus qu’un vieux beau.
Vous radotez. Aux côtés d’une jeune amie qui se condamne à piétiner. Alors vous faites semblant. De trouver tout bien. Très bien, ma chérie.
Pour avoir la paix. Retour au mariage… Chaperon rouge a pris un goût d’épouse.
– Mais comment votre épouse…
– Des coups de canif dans le contrat… Des deux côtés… C’était une passoire, ce contrat. Elle ne m’a pas aimé. J’étais commode, très commode, pour elle. Avant moi, elle a passionnément aimé des hommes qui la faisaient souffrir. Auprès de moi, elle s’est reposée, j’ai pansé ses blessures. Une fois remise, elle a essayé de m’éloigner comme si je prenais des prérogatives sur elle. Elle avait besoin de moi mais devait me tenir à distance, je ne faisais pas le poids puisque je ne la faisais pas souffrir. Étais-je un homme seulement, un vrai? Je l’adorais, elle aspirait à être matée. J’admirais sa superbe, ce que je prenais pour de l’indépendance. Elle rêvait d’être madame tout-le-monde, m’en voulant de la freiner dans sa chute.
J’en étais où, oui, je voulais vous montrer la photo de mes enfants petits. Ah!
Mais c’est chaque fois le portrait de son petit-fils qui sortait, il ne trouvait pas plus ses enfants qu’il n’avait mis la main sur la photographie de sa jeune amie. Ah si, tenez!
Des images de visages ronds devenus grands aujourd’hui. Des visages disparus, d’enfants qui demeurent à jamais dans l’adulte, mais de quelle façon? Il reste quoi, j’ai pensé, de l’enfant que j’étais. Lui était reparti sur un démolissage en règle de la famille: C’est pour ça, je vous ai dit, au risque de vous choquer: moi la cellule familiale, très peu. C’est le fonctionnement familial qui fabrique de la dégénérescence entre les personnes. Les gens ne sont pas débiles pris un à un.
– Chez moi, si.
Dans ma famille, débiles pris un à un et débiles en bloc. La dégénérescence est partout. D’abord la famille est trop vieille, naturellement dégénérée. Ce qui fait leur fierté est la cause même de cette dégénérescence profonde, consanguine, irrémédiable.
Comme dans n’importe quelle famille bien sûr, j’aurais dû commencer par là, c’est plombé entre les personnes.
L’erreur de ma mère, ai-je continué, a été la sauvegarde de ma naissance: déroger en épousant mon père, jeune officier de marine issu d’une famille mélangée.
Une famille issue de plusieurs souches. Dont tous les membres ne sont pas cousins. La seule fois où elle s’est opposée à ses parents, c’est quand elle a refusé leur choix d’un mari pour elle. Invitée à passer une semaine à la mer auprès d’une amie issue d’une de ces familles ordinaires, elle en a ramené un fiancé.
Un de mes oncles crève de faim, pourtant il continue à nourrir sa meute, soixante chiens, des beagles. Tous les membres de la famille doivent vivre sur leurs terres. Ils ne peuvent pas bouger de là où ils sont nés, là où on les hait.
J’ai peur quand je vais à la Chesnetière, je suis le fils Truc de, même si je ne porte pas le nom de ma mère. Pendant les vacances quand j’étais petit, on me recommandait de ne parler à personne dans les commerces. Ne dis bonjour à aucun garçon du village!
Les quelques années où j’ai été scolarisé là-bas… À la rentrée, on donne la profession des parents. Tu n’as pas à mentionner officier de marine, avait exigé ma mère, ils ne savent pas ce que c’est. Propriétaire, je devais dire. Le maître me faisait répéter plus fort.
Plus fort je me faisais frapper à la récréation. Surtout personne ne m’adressait la parole. Après c’était mieux, mes parents divorcés, j’avais demandé à vivre avec mon père qui me réclamait. Soulagement de ma mère: elle ne me supportait plus.
Elle aurait voulu dire Non à mon père, ça lui aurait plu de lui refuser encore quelque chose, mais elle ne me supportait plus. La dernière rentrée dans ce bled attardé, je me suis fait respecter en racontant ma pêche au congre. Ils étaient fascinés, ils en redemandaient, ils avaient trouvé leur maître et capitaine. Une performance de jeunesse dont j’ai vaguement eu honte.
N’empêche: tranquille le reste de l’année. À la Chesnetière, il y avait un nouveau journalier: Lacave, on disait Lacavac. Sa femme l’avait mis dehors, il dormait à la belle étoile juste sous mes fenêtres. Il se faisait à manger dans une boîte de conserve sur un feu de bois, je l’ai envié quelquefois. Sous mes fenêtres à plein temps, une tête maigre, des yeux d’alcoolique. Quelquefois je l’entendais chanter: Moi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule, un vieux tube de Johnny.
Deux autres de mes oncles et tantes, toujours du côté de ma mère. Frère et sœur en ménage, jamais été voir ailleurs. Ils vivent toujours dans un gourbi? je demande à ma mère. Mais ils font un travail noble, elle répond. La terre. La même chose que Lacavac, je dis. Le même travail noble. La même terre. Il était temps que je prenne le large.
Un troisième oncle est parti avec la gouvernante venue soigner le cancer de sa mère. Son fils Hubert, mécanicien garagiste au village, est devenu fou après avoir trouvé son père avec une poule. Pas une poule femme, une poule plume. Dans la maison, dans la chambre à coucher, faisant son affaire à une poule. Non consentante, ses cris avaient fait accourir Hubert.
La gouvernante a laissé tomber le vieux qui est rentré mourir au pays, elle avait espéré mieux d’un cardiaque frustré plein aux as. Parti sans le sou, un compte bloqué. Ma grand-mère Josée. Morphinomane achevée, séquelle d’un accident de cheval dans sa jeunesse, il a bon dos, le cheval. Elle faisait la lecture à voix haute à mon grand-père à la fin de sa vie. S’aidant d’un haut-parleur, il était sourd. Tout le château pouvait en profiter. Comme il perdait la mémoire, il ne se rappelait plus l’histoire d’un soir sur l’autre, aussi lisait-elle toujours les mêmes premières lignes du même premier chapitre du Vicomte de Bragelone qu’il avait tant aimé enfant. Elle ânonnait, et dans la journée, elle disait pis que pendre d’Alexandre Dumas. Mon grand-père exigeait qu’elle lui fasse la lecture uniquement pour l’embêter, d’ailleurs il s’endormait à la deuxième ligne.
– Tout ça c’est du passé, murmure gentiment mon vis-à-vis. Des gens âgés.
– Les jeunes c’est pire. Mes cousines et leurs problèmes de domesticité, On n’est plus servis. Des propos d’une grande pauvreté. Les jeunes se laissent… boucher l’avenir! On est le duc Machin, on ne peut pas vendre. Ce n’est pas comme vous, maman. Depuis votre mariage, exit le titre! Quelle chance, vendez! Vos enfants sont des roturiers, qu’avez-vous à perdre?
Non, on maintient coûte que coûte. La famille, le devoir… on ne sait plus trop vis-à-vis de quoi.
Toutes les misères morales s’engouffrent là-dedans.
Toutes les aigreurs.
Chez ma mère, je regarde la télé parce qu’autour c’est pire. Ma mère a construit un monde qui rend la télé supportable.
Pas de séjour là-bas sans déjeuner avec les locaux. Le futur maire du bled d’à-côté, qui regrette l’absence de travailleurs émigrés dans son cher département: il ne peut illustrer les thèses du parti du rejet dont il est le candidat. On me colle avec deux nanas dans le genre de mes cousines: Le problème, c’est de demander le divorce quand il y a des enfants et des châteaux à partager! Comment peut-on parler des enfants en ces termes! je dis à ma mère. La vie de cauchemar! Un enfant? Un bien immobilier propre à reproduire la lignée, épouser un parti un peu plus doré! Quant aux filles, on les élève pour le bal des débutantes à l’hôtel Crillon!
La terreur des mères que la donzelle ne soit pas choisie, maintenant que la naissance ne suffit plus. Toute particule fait chou blanc au-dessous d’un mètre soixante-dix! Alors on pique les gamines aux hormones de croissance, dès les couches-culottes, devancer le risque de se faire recaler au bal des débutantes à l’hôtel Crillon. Faute d’avoir mérité d’être présentée à un garçon de la finance ou de l’aristocratie, la fille d’un mètre soixante-neuf moisira dans son donjon, si elle ne se livre au jardinier.
Des familles, je peux vous dire, consciencieusement en train de pourrir dans leurs châteaux bouffés aux vers. Les derniers des dégénérés. Ils renâclent à l’entretien du berceau familial, juste capables de le livrer aux champignons friands de vieilles poutres!
Vive la mérule!
J’étais déchaîné, j’avais bu, c’était après un de ces repas avec l’élite locale où il n’y a que ça à faire: boire. Ce n’est pas dans ce bled retardé qu’on verrait un maire instituteur comme à Féro!
– Je ne supporte pas que tu touches à ça, dit-elle, des trémolos dans la voix. Tant ça la blesse qu’on puisse comparer sa terre, championne du front du refus, à la côte bretonne.
– La côte bretonne, c’est votre père, a-t-il dit d’un drôle de ton gentil.
– Et la campagne, ma mère.
C’est l’imbécile compagnie, aussi, ces féodalités mollasses: le monde entier tient dans leur petite commune et les deux ou trois attenantes qui provoquent leur envie.
La bourgeoisie méchante, l’aristocratie tombée dans sa propre caricature. Des privilégiés dont les manières, qu’ils confondent avec l’éducation, leur tiennent lieu d’esprit. Ne méritent pas ce qu’ils ont, des usurpateurs.
Le digestif au manoir. L’entrée du manoir à elle seule mérite le détour: un escalier Renaissance planté dans un hall de gare. La promenade dans le parc, une grosse éponge verte. Le petit Thibault, un singe savant. L’épouse, vingt-cinq ans, une poupée qui se plaint comme une vieille femme. Lui: J’ai gagné beaucoup d’argent, beaucoup d’argent. Comment je vais faire pour les impôts, qui va m’aider?
Leur manoir sans chauffage par peur d’abîmer les meubles. Justement je ne suis pas un meuble, je n’y mettrai plus les pieds. Un froid qui rend leurs… névroses palpables. Je croyais que c’était l’humidité qui nuisait aux meubles. Ma mère: On n’est pas dans l’ouest ici, ce n’est pas le Trégor côtier, Brest. Avec une moue! Ah bien sûr, Brest, là où elle a rencontré mon père, aucune chance qu’il aille la chercher dans sa sinistre région, où ce qu’on cultive le mieux, c’est une haine de la ville et des lieux de vacances. Qu’est-ce qu’on y produit de beau? Ni musique, ni artichauts. Un taux de chômage démentiel. Aucune industrie. Nous n’arrêtons pas, répètent-ils. Toutes les cinq minutes, ils doivent voir avec leur emploi du temps si c’est possible. Non ce n’est pas possible, on a envie de mourir rien qu’à l’idée de les avoir rencontrés. Une bande d’englués. Des siècles qu’il ne leur est rien arrivé. Des gens engoncés dans leurs gestes. Pas d’aventure, sans distance, ne savent pas que l’océan existe.

Revue de presse

Valigan: une enquête
L’extrait
(pages 9-14)

C’est à Montparnasse, à côté de la gare, dans une vaste et lumineuse pièce mansardée, que j’ai installé l’agence depuis environ huit ans, et, de mon poste d’observation, je regarde Paris d’une manière différente de celle dont je l’ai contemplé pendant vingt années dans mon ancien repère montmartrois – à présent, de mon observatoire, par-delà le gorge-de-pigeon des toits, par-delà le fouillis de demeures du siècle passé et d’immeubles modernes aux formes parfois étranges et tous dissemblables – paquebots s’illuminant le soir sur la mer urbaine –, par-delà la gare voisine, je peux voir – monté sur une chaise, le haut du corps émergeant de la lucarne, tel, sur les images, le démon observant la ville, la main à la hauteur du front comme la vigie sur un mât de hune, le visage impassible – les nuages gris emportés par le vent arriver de l’Atlantique comme une ombre qui approche, chargés de pluie et encore imprégnés de vertes et secrètes senteurs océanes. À ma manière, j’ai commencé mon voyage vers l’Ouest, the time had come for him to set out on his journey westward, du calme: chaque semaine je prends le train à la grande gare toute proche pour me rendre dans les voisines terres de l’Ouest, d’abord vertes et riantes, puis rocheuses et sauvages avant les Havres Gris, voguant même parfois du côté d’Orouët, alors qu’autrefois, pendant tant d’années, je n’ai presque connu que le Sud, la canicule sur les palmiers et le sombre azur de la mer.
Montparnasse 1997. Quelque part dans Paris, et probablement aussi au cœur de toutes les grandes capitales occidentales, sur un fond obscur comme le vide stellaire, scintillent sans cesse des chiffres rouges et lumineux annonçant sur de vastes écrans de contrôle le nombre d’heures, de minutes et de secondes qui nous séparent du millénaire suivant. L’Histoire va percuter le mur du temps, la fin du monde est proche, dit Philippulus le Prophète. Pour l’instant, tout est calme. Je veille.
Pendant toutes ces années, au cours desquelles tant de choses sont arrivées – alors qu’autrefois je croyais qu’il ne se passait jamais rien –, j’ai continué à surveiller le proche et le lointain. Oui, de nuit et de jour, la vue s’étend au loin par les fenêtres inclinées de ma mansarde. On est assis tout en haut, comme un observateur d’artillerie à son poste de combat. On domine la ville.
Sur tous les murs, tapissant la pièce, impeccablement rangés ainsi que des régiments selon des critères savants et connus de moi seul dans de vastes bibliothèques sur mesure, montant par-delà les poutres apparentes comme les pierres d’une tour de Babel, vibrant en silence dans leurs formes et leurs couleurs diverses, les livres – et, de chacun de mes bureaux (celui du bas et celui de la mezzanine), je peux contempler avec satisfaction, dans le vaste panorama qui s’offre à mon regard, les imposants massifs de Dumas, de Mann, de Jünger, le superbe plateau des Démons de Doderer, les Nietzsche en diverses collections tels des pics disséminés, la piétaille innombrable des policiers en ordre de bataille, La Guerre des Gaules couleur brique comme des falaises au couchant, la Sylvie de Nerval dans une minuscule collection de luxe toute blanche, pareille à une fleur isolée, les Wodehouse semblables à de petites maisons pimpantes sur les contreforts, le royaume ancien, rouge sombre et jaune, des albums d’Hergé et de Jacobs, le bleu et blanc – nuit et jour, montagne et mer – des Beckett et des Claude Simon, l’énorme et solitaire masse noire des Complete Works de Shakespeare, les trois sommets – bleu sombre, bleu clair, rose – du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Mais que ces citations à l’ordre de l’armée ne fassent pas oublier tous ceux qui, présents, silencieux et dignes, mériteraient cet honneur suprême. Les pans de mur protégés de l’invasion sont occupés par de vastes armoires également sur mesure – certaines faites de miroirs coulissants – au fond desquelles s’alignent, parfaitement rangés et catalogués, parmi un vif parfum de lavande et de paradichlorobenzène, les blousons en microfibre, les parkas, les larges et superbes chemises en gros coton, les nombreux jeans aux teintes aussi nuancées que les sous-bois d’automne et la mer au matin: les tenues impeccables de l’aventurier toujours prêt au départ.
Ce qui frappe sans doute le rare visiteur, c’est le nombre de téléphones et de miroirs: nul endroit d’où ne surgisse, double ironique et inquiétant dans la pénombre, votre reflet; nulle place d’où ne puisse être appelé, en ses lointains, le monde – ce qui est d’ailleurs un piège, car la plupart des téléphones ne sont pas branchés. Toutefois le curieux regardera avec intérêt la réplique d’un modèle fin de siècle digne d’un roman de Jules Verne, avec une manivelle et une sorte de cornet acoustique; le lourd téléphone noir des années cinquante; et, à la pointe de la technique, d’une modernité troublante, la forme extra-plate, à peine visible sur la table, d’un appareil qui, lorsqu’on décroche le combiné, laisse apparaître, comme une caverne mystérieuse, les chiffres rouges sur fond de nuit, les lumières clignotantes, les touches qu’on effleure à peine – tandis que résonne parfois, rêveuse, lointaine, harmonieuse, immatérielle, une sonnerie qui semble venir de l’hyperespace.
Cette mansarde luxueusement monacale est donc mon agence centrale depuis plusieurs années. Ce n’est pas le bureau de Philip Marlowe – malgré la bouteille de bourbon «Kentucky Straight» trônant toujours dans la cheminée –, et la clientèle est rare. Mes enquêtes n’en finissent pas de finir, et, comme le dit justement Marlowe, c’est moins l’austère simplicité de la fiction que la trame embrouillée de la réalité. Mais tout de même, au passage, je tiens à rendre hommage à mes lointains collègues, eux que nous aimons tant, Holmes, Philo Vance, Lew Archer, Pepe Carvalho, Milo Milodragovitch, Saxon, Matt Scudder, et tous les autres, et toutes les amies qui enchantent nos soirées, Kate Brannigan, Carlotta Carlyle, Kinsey Millhone, heureusement que toutes et tous sont toujours là pour faire le gros travail, arrêter les serial killers et résoudre les crimes de toute espèce, séparer le Mal et le Bien, ce genre de choses. À l’agence, nous avons malheureusement beaucoup de difficultés à traiter ce type d’affaires, comme l’ont montré nos précédentes enquêtes, un petit serial killer de temps en temps, et encore… à chacun sa spécialité. Mais nos recherches peuvent être aussi passionnantes, quoique d’une autre manière.
Mes enquêtes ne m’auraient évidemment pas permis d’acheter à Montparnasse une aussi belle agence. Comme dans les romans d’autrefois, j’ai hérité – Cent mille livres de rentes, vous voilà riche! s’exclama Nucingen –, comme un personnage de Stevenson j’ai trouvé un trésor, mais sans le chercher, l’ayant juste reçu sur le crâne au moment voulu, de manière tout à fait moderne. Un cercueil, mais pas de rhum ni de diamants étincelants dans un coffre rouillé au fond d’une grotte accessible seulement à marée basse au moment de l’équinoxe – un simple imprimé avec des titres et des chiffres alors au-delà de ma compréhension, des actions, des obligations, des Sicav, un portefeuille de valeurs mobilières (oui, c’est vrai, chaque fois que l’on a affaire à l’argent, il faut penser à Balzac), et tous ces symboles ont leur magie propre, plus austère et plus abstraite mais tout aussi vertigineuse que celle de l’or, des perles et du rhum, tous sont les signes – jeux d’écritures et chiffres de feu – d’une désincarnation du monde –, mais que faire de ce magnifique trésor? Si j’ai jamais quelque or / Choisirai-je le Nord / Ou le Pays des Vignes?, et de l’or j’en avais (pas autant que Monte Cristo, loin de là, et aujourd’hui la fortune est d’essence volatile, à surveiller sans cesse, toujours contrôlée), j’ai pu financer mes expéditions les plus lointaines et les plus risquées, mille chemins se sont ouverts sous mes pas. Où chercher? Vers l’Ouest et l’océan? Vers les Montagnes Grises à l’Est, et les neiges éternelles? Au Nord, vers le Pôle? Au Sud, dans la riche et vieille Campanie ensoleillée, ou vers les grands déserts brûlants de la lointaine Mauritanie? Et les îles de la Sonde, monsieur Sosthène? Mais l’essentiel est de toujours pouvoir revenir à l’Agence, centre fixe du monde mouvant, rédiger nos rapports (un bel endroit pour attendre la fin du monde). Cet héritage – qui a fait lui-même l’objet d’une importante enquête, comme on va le lire – a permis l’installation de la nouvelle agence, et plus de liberté dans nos recherches.
(…)

Biographie

Mona Thomas est née en 1952 dans les Côtes d’Armor. Écrivain, critique d’art, journaliste à Art Press, elle a publié deux romans chez Fayard (Alar et Un grand rangement). Son troisième roman, paru chez Gallimard (On irait), va être adapté au cinéma. Elle est aussi l'auteur d’un essai sur les collectionneurs d’art contemporain chez Jacqueline Chambon (Un art du secret) et de plusieurs pièces de théâtre crées et publiées dans des revues de théâtre.

Mon vis-à-vis – Mona Thomas 2000
Paru le 24 août 2000
14 x 22 cm, 176 pages
ISBN 2.87673.308.0
15 €

RICHARD STAMELMAN, MARY ANN CAWS (dir.) Écrire le livre : autour d’Edmont Jabès

RICHARD STAMELMAN, MARY ANN CAWS (dir.) Écrire le livre : autour d’Edmont Jabès

Colloque de Cerisy
Essais

« Qu’est-ce que fait un écrivain ? Il essaie d’imiter un livre mythique qu’il n’écrira jamais.Toute l’écriture, c’est cela. Ce livre, nous ne le ferons jamais, parce que le jour où nous le ferons, il n’y aura plus rien… ce serait la mort » E.J.

Textes de R. de Benedetti, M. Cohen, J. Guglielmi, F. Laruelle, R. Major, S. Meitinger, S. Mosès, J.A. Valente, G. Walter, et E. Jabès.

Écrire le livre autour d'Edmond Jabes – Richard Stamelman et Mary Ann Caws 1989
Paru en 1989
15,5 x 24 cm, 320 page
ISBN 2.87673.061.8
24 €

ANNE SERRE Au secours

ANNE SERRE Au secours

Récit

«J’ai ouvert cette boîte et tandis que sur le lac noir un bateau avançait vers moi silencieusement, j’y ai trouvé de la poudre d’or. Ce fut là l’une des douces articulations de ma vie après quoi rien ne fut plus exactement pareil. J’ai trouvé d’autres fois des traces de poudre d’or, et ceci me ramène à un souvenir très ancien: petite fille je me promène avec mes parents dans le parc d’un château où des ouvriers dorent à la feuille les pointes et les lances d’un portail. Une feuille s’envole. Je ne saurais affirmer que j’ai tenu cette feuille entre mes doigts où elle s’est délitée, fragile comme une aile de papillon, mais c’est tout comme. C’est ce jour-là que pour la première fois il y eut de la poudre d’or. Ensuite les carpes gloutonnes du bassin, le petit kiosque figé sur l’étang du parc, les cygnes et les allées de buis se disposent, puis ma vie, son avant, son après, les milliards de recoins de ma vie. J’aimerais, Paula — mais ne suis-je pas déjà trop vieille? —, connaître encore la poudre d’or.»

«Un époustouflant exercice de style, qui offre, sans temps mort, un savoureux plaisir de lecture.» M. Pétillon, Le Monde des Livres.

Lire un extrait

Au secours
L’extrait
(p.-7-15)

Je suis informée de tout ce qui vous arrive et demain je serai là. Ne craignez rien, je me chargerai de tout, je m’occuperai de tout, je ne veux pas que vous ayez à souffrir ni à vous plaindre de quoi que ce soit, je viendrai et tout ira bien, ayez confiance. Voulez-vous que je vous dise en détail de quelle manière je viendrai? Cela vous rassurera peut-être. Eh bien pour commencer je prendrai ma barque, celle que vous connaissez, qui a un fond plat et qui est peinte en vert, même si ce vert avec le temps et à cause de l’humidité s’est bien effacé. Donc je détacherai ma barque. Je la détacherai du petit hangar à bateaux que vous connaissez et qui est situé, rappelez-vous, à l’arrière de l’île. Il fait un peu sombre ces jours-ci et je suis seule mais je n’aurai pas peur de traverser le jardin noir. Après tout j’ai trente-huit ans, et je suis affolée de n’avoir encore rien fait de véritablement adulte dans mon existence. Par exemple je n’ai sauvé personne, je n’ai été au chevet d’aucun mourant, je n’ai pris aucune décision irrévocable. Je n’ai encore rien fait de ma vie, je dois le reconnaître. Je détacherai la barque en ayant peur de tout: de l’obscurité, du voyage à faire, du froid, mais passons. Je ne dis pas cela pour vous montrer le courage qu’il me faudra et m’en vanter, je vous le dis pour me donner à moi-même ce courage qui me fait défaut. Bon, je sors de la maison, j’ai pris une veste chaude, des gants de laine, une écharpe, et je porte un pantalon épais et de grosses chaussures pour ne pas sentir l’humidité car l’humidité aussi me fait peur quand elle est froide. Je fermerai la porte avec la grosse clef que je glisserai dans ma poche. Ainsi vêtue je me sentirai un peu masculine, cela m’aidera à vivre dans ces circonstances.
Vous savez que mon île me fait penser à «l’Ile des morts» de Böcklin. Alors pourquoi donc l’avez-vous achetée? me direz-vous en levant un sourcil. Je crois que je l’ai achetée à cause de cela, mais aussi, souvenez-vous en, parce qu’elle n’était pas chère. Personne ne voulait y habiter. Non, je ne cherchais pas à fuir. J’ai d’abord pensé à acheter une chambre dans une ville, à ne donner mon adresse à personne et à y aller régulièrement. Mais quand on m’a présenté cette île… Et d’ailleurs rappelez-vous, vous m’avez engagée vous-même à l’acheter. Vous disiez: «C’est une affaire, ce serait idiot de rater cela». Vous aviez parfaitement raison, ma belle… Que vous êtes jolie! Est-il possible qu’étant si jolie vous ayez tant besoin de moi? Mais peu importe, je viendrai. Je ne cherche pas à me défiler. Oh, non, je ne cherche pas cela. Un appel et j’accours. Un appel terrifié et j’accours dix fois plus vite. Il me suffit de détacher ma barque, de glisser sur l’eau noire, d’accoster, de prendre un train ou de louer une voiture. Je ne conduis pas très bien, faute d’habitude, mais ne vous souciez pas, je conduirai très bien pour voler vers vous, et nous n’avons à redouter ni l’une ni l’autre un accident.
Ayant quitté la maison et fermé la porte avec la lourde clef, j’entreprendrai de traverser l’île – si noire, si obscure la nuit – en passant sous les arbres, en franchissant les rochers par lesquels on peut descendre au hangar à bateaux. Que c’est bête de ne pas l’avoir rendu plus accessible! J’aurais pu faire tracer un chemin pour y aller directement, il me restait un peu d’argent, j’aurais parfaitement pu faire arranger cela et je ne l’ai pas fait. Je ne pense jamais à l’avenir. Je ne pense jamais qu’un jour vous allez m’appeler, qu’il me faudra partir en hâte, peut-être nuitamment, en novembre. Même ici j’ai pris des habitudes de confort: ma lampe, mon feu de bois, mes rideaux rouges pour réchauffer les pièces. Depuis que j’ai quitté ma jeunesse je n’ai eu de cesse de repousser la nuit, le froid, l’humidité, et de me bâtir obstinément un nid. C’est à ce signe que je constate que j’ai quitté ma jeunesse. Avant, je n’avais pas peur du froid. Souvent j’essaie de me rappeler comment c’était avant, j’essaie de retrouver mon état d’esprit d’alors et je n’y arrive pas. Je me rappelle que je ne portais que de très minces pull-overs et un mince manteau d’hiver. Des écharpes et des gants? Je n’en suis même pas sûre. Est-ce que j’avais froid? Il se peut, mais ce froid me paraissait naturel, il ne m’inquiétait pas, ne me donnait pas ce sentiment d’abandon et de solitude qu’il me donne aujourd’hui. Avec les années j’ai acheté des pull-overs de plus en plus chauds, des manteaux épais, j’ai même désiré un manteau en peau doublé de fourrure à l’intérieur! Entre «avant» et «après» il n’y a pas de frontière précise hélas, aucun événement sur lequel on pourrait revenir. Entre l’avant et l’après il n’y a eu que le temps qui passait, des grippes, des paresses, des moments de relâchement. Mais me voilà résolue à venir puisque vous m’appelez.
Ayant traversé le jardin je descendrai au hangar en m’agrippant aux rochers pour ne pas tomber dans le lac, il ne manquerait plus que cela. Je descendrai avec précaution. Pourquoi n’ai-je pas pensé à faire mettre une lampe? Encore une négligence. Je ne sais pas me faciliter la vie, mais c’est peut-être mieux ainsi d’un certain point de vue. Je pense que vous m’approuveriez. Parvenue dans le hangar il me faudra détacher la barque qui y est arrimée à l’aide d’une chaîne. Ai-je la force de faire cela seule en pleine nuit avec un vent violent qui s’engouffre partout et pas la moindre lueur à l’horizon pour me donner de l’allant? Je sais qu’on peut se surpasser dans les circonstances difficiles. J’ai éprouvé cela deux ou trois fois dans ma vie, c’est peu, mais cela suffit à vous rendre capable. La chaîne glissera, je mettrai un moment à la détacher, je vérifierai que les rames sont bien là, et repoussant le mur à l’aide de l’une d’elles, ayant sauté sur le fond plat de la barque, je sortirai de chez moi, de l’île, et en avant.
Une fois que je me serai éloignée de quelques mètres je me sentirai déjà un peu mieux. Je ne sais pas si c’est le fait d’agir qui réconforte, ou si, dans mon cas, c’est de m’éloigner de ma maison. Bizarre pensée. Est-ce que ma maison me ferait peur? N’y serais-je pas bien? C’est un comble lorsque l’on a décidé de vivre retirée et que l’on a tout mis en œuvre – acheter une île, difficile d’accès – pour donner corps à ce désir. Voilà tout de même cinq ans, presque six, que je vis ici. Vous rappelez-vous le jour où nous avons fêté mon installation? Comme j’étais sûre d’avoir fait le choix qui convenait! Comme j’étais fière d’être parvenue à faire quelque chose de cohérent de ma vie! Vous sembliez avoir quelques réticences, même si par délicatesse envers moi, pour ne pas gâcher ma résolution, vous ne les manifestiez pas. Vous vous promeniez dans le jardin en disant: «Quelle vue! Que c’est beau! Est-ce que ces arbres ne sont pas extraordinaires?» Vous caressiez leurs branches et j’avais le sentiment que vous étiez surtout ravie de n’avoir pas à demeurer ici. Je me trompe peut-être. Il se peut que vous ayez été sincèrement éblouie par le lieu. Non. Non, ce n’était pas vous cette voix pleine d’exclamations d’admiration. Vous n’êtes pas comme cela. Je me souviens qu’en Italie lorsque nous regardions quelque chose de vraiment beau, il y avait de la tristesse dans vos yeux. Et vos promesses! Pas du tout vous, non plus: «Je viendrai souvent, méfie-toi, tu m’auras tout le temps dans les pattes! » disiez-vous en me menaçant du doigt gentiment. Pourquoi me parliez-vous ainsi? Étiez-vous si effrayée de ce que je devenais? Il fut un temps où vous ne faisiez pas tant de mines, où vous vous exprimiez clairement sans chercher à me tromper. «Je ne suis absolument pas d’accord avec toi», disiez-vous. «Tu as tort, tu te fourvoies totalement, j’en mettrais ma main au feu», disiez-vous encore. Je préférais lorsque vous me parliez ainsi, cela me donnait à réfléchir ensuite, j’aimais bien que vous ne soyez pas d’accord avec moi.
Le soir de la fête qui célébrait mon installation dans l’île, j’ai bien senti que vous attendiez impatiemment le lendemain pour pouvoir repartir. Il était convenu que vous passeriez la nuit, la matinée suivante, et que vous me quitteriez l’après-midi. Je ne sais à quels signes exactement je sentis votre impatience d’être au lendemain. Vous avez dû dire un mot ou deux concernant cette journée, les souligner de «avant que je ne parte» ou «quand je serai partie». Le mot «départ» est revenu au moins deux fois, ce qui signifiait que vous y songiez. On ne parle pas de son départ lorsqu’on veut rester, ou alors juste dans les dernières minutes. Quand on aime être quelque part on se fait semblant à soi-même de n’en jamais partir, on fait comme si c’était éternel. Et comme vous étiez jolie le lendemain! Tout animée par le bonheur de vous en aller. Je ne dis pas que vous étiez heureuse de me quitter, non, je sais que vous m’aimez, mais je dis que vous étiez heureuse de quitter cet endroit qui ne vous plaisait pas au fond, vous paraissait trop brutal, bizarre. Je vous ai regardée partir comme si vous étiez une femme et moi un homme. Vous aviez mis votre robe rouge, cette robe qui avait un tel chic, une telle singularité qu’à plusieurs reprises j’avais tenté de vous convaincre de me la donner. Mais cette fois vous n’aviez pas cédé (vous n’avez jamais vraiment cédé lorsqu’il s’agissait d’un vêtement aussi réussi), vous saviez bien que vous étiez exquise avec, si personnelle. Vous agitiez les bras dans la barque qui vous emmenait, pour me faire signe, me témoigner votre affection, et sur l’eau qui portait votre voix vous juriez: «Je reviendrai! À bientôt! Prends soin de toi!»… J’étais contente de mon île mais triste que vous partiez. Je n’aurais assurément pas souhaité que vous restiez toujours – je voulais vivre seule – mais votre présence me charmait tant, me surprenait tant, même après toutes ces années au cours desquelles je vous avais vue très souvent, où j’avais voyagé avec vous, beaucoup bavardé, qu’au moment d’en être privée je sentais se creuser en moi une petite entaille.
Quand je suis rentrée après vous avoir vue devenir un point à l’horizon, j’ai cessé de penser à vous, d’évoquer votre image, dès la porte refermée. J’avais trop à faire, toute ma vie à organiser. Je me souviens que j’entrepris de visiter chaque pièce en détail – ce que j’avais déjà fait avant votre arrivée – imaginant ce que je mettrais ici, comment j’arrangerais là. Je n’avais pas à proprement parler d’idée de décoration mais je pensais: ce serait bien si cette chambre était bleue, là je pourrais dormir de temps en temps, il me faut des rideaux épais et très colorés, et suçant un bonbon je restais au seuil des pièces, les mains dans les poches, imaginant ma vie.
Si je veux être absolument sincère, je dirai que vous n’aviez pas vraiment de place dans mes projets. Pardonnez-moi. Mais comme mon installation dans cette île marquait le début d’une vie nouvelle, d’une nouvelle manière de vivre, il était assez naturel que je vous en exclue un tout petit peu, ne croyez-vous pas? N’auriez-vous pas fait la même chose? Vous allez me dire que jamais vous n’avez eu vous-même de projet de vie nouvelle et que vous regardez ces grandes décisions d’un œil un peu sceptique. C’est faux! Avez-vous donc oublié que vous avez souhaité vous marier? Et cela, n’était-ce pas une vie nouvelle? Si ce n’était pas une vie nouvelle je vous demande de me dire ce que c’était. Si vous me dites l’air piqué: «Un prolongement naturel», je vais vous regarder avec mon œil ironique (peut-être me donnerez-vous votre robe rouge, alors?).
Quand j’aurai détaché la barque il s’agira de ramer dans l’eau noire mais cela n’est pas désagréable. J’enfoncerai doucement les extrémités plates de mes rames dans l’eau, je m’efforcerai de faire le moins de bruit possible comme si je m’enfuyais d’un fort où j’aurais été condamnée à rester jusqu’à la fin de mes jours, je feindrai de m’évader. Il ne me sera pas très facile de me repérer car aux abords de l’île on ne distingue pas les lumières des rivages. Pendant un long moment on erre un peu dans les ténèbres, mais je me souviens qu’il faut d’abord ramer dans une certaine direction, garder ce cap un bon quart d’heure, puis les lumières du rivage commencent à apparaître.
Ce que nous souhaitons, vous et moi, c’est entrer dans la danse, n’est-ce pas? Faire partie du monde qui tourne en étant l’une ou l’autre des ouvrières qui actionnent une roue, et cela en tenue de travail, dans des conditions pas toujours agréables mais de telle manière que nous nous sentions dignes? C’est bien cela que nous souhaitons? Alors pourquoi vous décourager? La force de votre désir n’est-elle pas assez grande pour que vous vous mainteniez en toutes circonstances la tête hors de l’eau? Il faut croire que non puisque vous flanchez et m’appelez au secours, comme si moi, ma pauvre petite, comme si moi je pouvais venir en aide à qui que ce soit… Non, non, ne vous méprenez pas, je ne me défile pas. Je viens, j’accours, mais qu’espérez-vous? Mon affection va vous réchauffer un instant, et vous serez de nouveau aux prises avec ce que notre existence a de difficile.

Au secours – Anne Serre 1998
Paru en 1998
14 x 22 cm, 144 pages
ISBN 2.87673.266.1
14 €

ANNE SERRE Un voyage en ballon

ANNE SERRE Un voyage en ballon

Nouvelles

D’heureux amants qui perdent leur amour, des personnages qui se préparent pour une ascension dans le ciel, trois sœurs sorcières qui tournent autour de leur chaudron avant d’être propulsées chacune sur une route différente, des enfants qui s’égarent dans un bois munis de sombres pressentiments: telle est la teneur de quelques-unes de ces nouvelles dont les personnages ne prétendent pas au vraisemblable mais, pareils à des mimes, jouent la joie, le désir, la terreur ou la mort.

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Un voyage en ballon
L’extrait
(p.9-21)

Le dernier jour de leur amour

Le dernier jour de leur amour, Clara et Pierre Glendinning se promenèrent dans la campagne.
Naturellement ils ne savaient pas mot pour mot que c’était le dernier jour de leur amour, même si Clara s’en doutait, et Pierre, à travers les yeux de Clara, voyait se refermer les merveilleux pétales veloutés et gonflés de vie de leur amour.
Ils formaient des projets comme quand on va mourir. «Quand je viendrai…, disait Pierre. La prochaine fois que nous nous verrons…», disait Clara…
Elle portait un drôle de petit sous-vêtement qu’il appela un «pousse au crime» et qui le poussa à lui faire l’amour. Elle eut du plaisir avec lui, mais comme avec un étranger.
Ils se promenèrent en se tenant par la main. Se tinrent-ils par la main?… Non, … à bien y réfléchir, non.
Il crut avoir perdu ses lunettes au cours de la promenade, en passant sous un fil de fer barbelé. Il disait: «Chaque fois que je suis avec toi, je perds mes lunettes», parce qu’une fois, à l’époque où ils s’aimaient, il les avait perdues dans les feuilles d’un petit bois. Il les portait parce qu’elle lui avait dit qu’elle le trouvait érotique avec. Elle le trouvait érotique parce qu’avec ces lunettes il ressemblait à l’amant qu’elle avait eu avant lui.

Ils se promenèrent comme s’ils étaient des amoureux mais ils n’étaient plus des amoureux. Tout en bavardant gaiement, chacun d’eux, inquiet, tâtait la forme de l’amour de l’autre. Clara de ses doigts froids, Pierre Glendinning de ses doigts aveugles. À plusieurs reprises Clara tenta d’aller droit au but. À chaque fois, Pierre feignait de ne pas comprendre et clouait la conversation sur une anecdote, une plaisanterie. En cela aussi il lui rappela son ancien amant qui savait comme personne verrouiller la vie.
Sur le chemin ils trouvèrent une carte à jouer. Clara se pencha pour la ramasser: c’était un roi de cœur. Elle fit semblant de le prendre pour un signe favorable du destin. Elle savait que c’était un geste ironique du destin, qui longtemps les avait couvés et maintenant les laissait choir et déchoir en se régalant de leur chute.
En allant rejoindre Pierre, Clara se doutait que c’était pour la dernière fois. Mais comme elle l’aimait encore, comme elle voulait l’aimer encore — l’amour avec lui était si doux —, elle passait du désir de rupture au désir d’amour éternel, du désir de rupture au désir d’amour éternel… à peu près au rythme du train. À Vierzon elle voulait se donner pour la vie, à Meillac un homme entra dans le compartiment qui ressemblait à Pierre et elle se dit qu’il y avait des milliers d’amants possibles par le monde, à Verrandes elle sentait les mains chaudes de Pierre sur ses seins et ardait d’amour, à Saint-Rollin elle se demanda si elle n’allait pas passer la nuit dans un autre hôtel que celui du rendez-vous.
Quand Pierre Glendinning entra dans le salon où elle l’attendait, ce fut une sorte de soulagement de le trouver moins beau qu’elle ne l’avait cru. Puis tout à coup, de profil, il eut ces yeux clairs qu’elle lui connaissait et elle souffrit.
Elle n’eut pas de plaisir. Ce n’était plus son Pierre. De sa douceur elle se méfia, de ses paroles elle se méfia. Quand il fut tendre, elle le jugea comédien, quand il fut gai, elle le crut indifférent, quand il fut ardent, elle pensa coucher avec un étranger.

Pierre avait adoré Clara. Mais elle s’était faite si petite devant lui, avec le temps, pour ne pas l’effrayer, pour qu’il cesse de l’adorer et l’aime comme une femme, que maintenant il avait des armes contre elle.
Pierre ne savait rien de tout cela. Il avait ses seins à embrasser, l’ouverture de ses cuisses où se nicher; il était content. Il disait qu’il adorait l’âme de Clara, il s’enfonçait en elle comme dans un pays de mystères où il aurait voulu s’endormir à jamais.
Pierre Glendinning ne souhaitait pas vivre avec Clara. Il souhaitait reposer en elle. C’était Clara son pays.
Clara désirait vivre avec Pierre Glendinning. Elle voulait acheter ses chemises, faire le compte de ses chaussures, lui dire: «Tu devrais mettre ton costume bleu aujourd’hui.» Elle désirait passionnément cesser d’être elle-même, cesser d’être Clara, pour être la femme de Pierre Glendinning et ne vivre plus que pour lui.

On était début mars et le soleil ce jour-là était chaud. Devant leur chambre poussait un pin. On se serait cru dans le midi de la France. «Nous n’irons jamais plus dans le midi de la France», pensait Clara. Elle ne souffrait pas, parce qu’il était là, mais prononçait froidement en elle tous ces «jamais plus».

Une fois, ils y étaient allés, dans le midi de la France. Ils avaient dormi à Millau; il y avait de la neige sur les sommets des montagnes. Il voulait lui acheter un sac à main. Il y avait énormément de magasins de sacs à Millau. Le soir, ils avaient cherché un restaurant dans les rues emplies de brume.
Le premier coup de gong marquant la fin de leur amour retentit sourdement dans la chambre de leur hôtel sur la côte, face à la mer. Clara s’était inquiétée de quelque chose et Pierre Glendinning ne l’avait pas senti. C’est la première fois qu’ils furent séparés. Au petit matin ils en rirent. Ce léger nuage avait si peu d’importance en regard de leur éblouissant amour. Cependant le germe du chaos venait de tomber dans leur amour. Il croîtrait, gonflerait, rendrait un jour l’amour douloureux, puis l’envahirait, le pourrirait, le détruirait. Mais cela arriverait dans si longtemps…
Pierre admira les bateaux et joua au marin. Elle le trouvait si désirable. Tout avait été un peu raté: l’hôtel, les promenades, même l’amour dans un clocher. Mais ce qui est un peu raté est si réussi quand l’amour vous empoigne chacun d’une main et vous presse si fort l’un contre l’autre, qu’on brûle à seulement être ensemble.

Au tout début, avec Pierre, ayant l’habitude d’amants cruels et habiles, Clara, lorsqu’elle le sentit inoffensif, s’émerveilla. La douceur de Pierre, la douceur des plaintes de Pierre Glendinning lorsqu’elle le blessait pour vérifier jusqu’à quel point il était vraiment inoffensif, l’émerveillait. Son naturel gai, sa constance, l’aveu qu’il lui faisait de ses craintes, de son amour, insufflaient en Clara un sang léger, comme si on l’eût débarrassée de l’air vicié qui emplissait ses poumons, pour le renouveler par un air tendre et doux de printemps. Aussi Clara se sentit-elle bientôt légère, vive, gaie, apte au bonheur, semblable aux femmes heureuses, comblée qu’elle était par l’amour aérien et vivant de Pierre.
Quand ils se retrouvaient, leurs sens clamaient leur bonheur avec une force étonnante. Dix fois le jour, dix fois la nuit Pierre Glendinning et Clara faisaient l’amour. Jamais ils n’étaient épuisés. Rassasiés l’un de l’autre, jamais. Et quand ils marchaient ensemble dans les rues, main dans la main, c’était comme s’ils faisaient encore l’amour. Et quand ils dînaient face à face dans un restaurant, c’était comme s’ils faisaient encore l’amour. Lorsqu’ils rentraient, l’amour qu’ils faisaient contenait celui de la rue, celui du dîner, et d’autres encore.
Pierre faisait envoyer des roses à Clara. Clara les recevait comme une femme amoureuse, feignant d’en avoir toujours reçu par brassées. Quand Pierre devait partir, il prenait l’air soucieux et triste. Clara le consolait de la quitter.
Pierre Glendinning avait sûrement déjà prononcé les mots «mon amour», «ma chérie». Clara, jamais. De Limoges, une fois, elle lui écrivit: «mon amour». Puis au téléphone elle lui dit: «mon amour». Puis lorsqu’il fut avec elle, elle l’appela: «mon amour». Et le mot glissait entre ses lèvres comme si elle l’eût toujours prononcé, comme si ce mot était le plus familier de sa bouche, comme une amoureuse, comme une femme, elle disait mon amour, et quand elle était un peu intimidée elle le répétait trois fois très vite et Pierre Glendinning disait que c’était comme trois petites flèches qui volaient vers lui par-dessus les villes, par-dessus les champs, par-dessus les bois, pour venir s’enfoncer doucement dans son cœur là-bas dans sa maison.
Car Clara et Pierre ne vivaient pas ensemble. L’un vivait à la ville et l’autre à la campagne. Clara rêvait des bois où vivait Pierre. Pierre Glendinning, de la ville où vivait Clara. Il voulait devenir libraire dans cette ville; elle voulait avoir un jardin, des sentiers, des bois et des prés, planter des arbres, manger du fromage et boire du vin les coudes sur la table de la maison qu’elle partagerait avec Pierre.
Rien ne pressait. On avait tout le temps devant soi pour rêver. On pourrait même peut-être rêver toute une vie. Tant que rien ne s’y opposerait. Mais quelque chose s’y opposa. C’est alors qu’ils cessèrent de rêver et que leur amour se mit à décliner. Il eut naturellement cette flambée qui précède le déclin. Pierre et Clara se jurèrent un amour éternel.

Avant Clara, Pierre Glendinning disait n’avoir jamais aimé. Il avait été amoureux, mais pas comme cela. Il disait qu’en rencontrant Clara il avait trouvé ce qu’il avait toujours cherché, obscurément, à tâtons, tout au long de sa vie.
Avant Pierre, Clara avait aimé. Elle avait brûlé jusqu’à la moelle pour un homme cruel, et quand elle était sortie de cet amour, elle s’était retrouvée retournée comme un gant, toute changée. C’était elle qui était allée à la rencontre de Pierre. La nuit suivant le soir où elle l’avait rencontré, elle avait rêvé qu’elle faisait l’amour avec lui, et cet amour était si exactement fait pour elle, il avait déversé en elle de tels flots de lumière et de chaleur, qu’au matin, résolue, elle était allée droit à Pierre Glendinning pour lui demander son amour. Pierre l’attendait.
C’était une matinée d’été. Sourde et aveugle à tout, sinon à la chair solide, miroitante, qui là-bas battait pour elle, Clara s’était engagée dans les rues, happée par l’ouverture lumineuse de la porte de Pierre.
Son cœur battait de l’audace de sa démarche. Si elle se trompait? Si Pierre Glendinning allait tout à coup se lever, la chasser avec indignation? Mais le corps de Clara avançait, soutenu par mille anges rieurs soufflant dans de petites trompettes d’or.
L’escorte qu’on lui faisait la protégeait des regards. Sur le seuil des boutiques, les marchands la voyaient passer, seule et soulevée d’amour en plein midi: «Tiens, pensaient-ils, voilà Clara qui passe.»
Quand elle se retrouva face à Pierre Glendinning, elle tremblait, mais tout était bien puisqu’il était là. À leur insu, la magie de leurs corps jouait doucement. Ils se touchèrent, rêveurs, comme s’ils ne se touchaient pas. Les doigts de Clara étaient froids d’émotion. Ceux de Pierre, plus chauds et familiers encore que dans le rêve. Puis ils se retrouvèrent après des mois de silence car rien n’avait été dit formellement, et quand Pierre lui fit l’amour et que Clara se donna, il lui dit «je t’aime».
Clara avait eu des amants. Avec chacun des hommes qu’elle avait connus, elle avait laissé tomber une nouvelle mue pour apparaître devant Pierre exactement telle qu’il la désirerait. Aucun de ses autres amours n’avait été heureux. Chacun d’eux avait consisté en une sorte d’opération alchimique. Clara avait eu beaucoup à faire avant de pouvoir rencontrer Pierre Glendinning et lui offrir son véritable corps débarrassé de sa dernière mue. Elle entra dans la vie de Pierre Glendinning exactement au moment désigné. À la seconde près. C’est pourquoi leurs corps et leurs âmes furent envahis aussitôt par l’immédiate et pleine connaissance l’un de l’autre. Il n’y avait aucune distance entre eux. Pas une once de leur chair, pas une once de leur âme qui ne fût en contact avec la chair et l’âme de l’autre. Rien ne les séparait.
Ils s’émerveillaient de cette extraordinaire union. En une seconde ils avaient versé de l’ignorance l’un de l’autre dans la connaissance parfaite l’un de l’autre. Et quand ils se touchaient, quand ils se caressaient, quand ils se serraient l’un contre l’autre, ils s’émerveillaient encore de ne trouver nul obstacle.

Le jour où Pierre Glendinning rencontra Clara, il se fit une sorte de vide. C’était comme si les parois du ciel s’étaient dilatées et sous ce dôme soyeux il n’y avait plus rien, sinon Clara, au centre, rieuse, frappant la terre de ses pieds.
Des boucles s’échappaient de sa chevelure et elle regardait Pierre gentiment, la tête un peu de côté, avec dans les yeux un appel joyeux, impérieux et joyeux.
Cette femme lui apparut comme une espèce de fée, courant dans les hautes herbes, l’appelant, se cachant, réapparaissant, puis fuyant pour jouer, de telle sorte qu’il restait au milieu du champ, tout seul, avec dans les mains l’impression d’avoir touché sa forme mais se demandant s’il n’avait pas rêvé.
Derrière elle il galopait. Quand il la saisissait, ses mains s’emparaient de ses seins, de son ventre, de ses fesses bondissantes. Il forçait toutes les ouvertures, et quand les cuisses à nouveau glissaient sous son corps et que Clara, nue comme un poulain, détalait, alors il repartait à sa poursuite.
Clara adorait ce jeu. Son cœur battait lorsqu’elle entendait le souffle de Pierre derrière elle, et lorsqu’il s’emparait d’elle, elle se laissait tomber, prendre et dévorer.
Leur amour érotique fut d’une force merveilleuse. La bouche de Pierre Glendinning se collait à toutes les fentes, dans tous les creux. Ses mains obstinées visitaient le corps de Clara et Clara s’ouvrait. C’était comme si Pierre était muet et Clara, son langage. Parfois il leur arrivait de ne pouvoir se déprendre l’un de l’autre. L’heure était passée, qu’ils étaient encore à lécher leur pelage.
Lorsque Pierre reposait, Clara humait l’odeur de pain frais qui émanait de sa chair, douce, élastique. Quand Clara dormait, Pierre tenait dans ses mains deux seins ronds aux pointes rouges et sa verge dormait contre les fesses joueuses.
Ils eurent du plaisir à ne savoir qu’en faire. Leur amour sursautait de joie lorsqu’ils étaient nus. Les mains chaudes de Pierre parcouraient les épaules et les reins de Clara, faisant frémir son bonheur qui s’échappait alors en trilles et cris.
Pour ces cris, Pierre Glendinning aurait fait bien des voyages. Loin de Clara, il les entendait comme dans une chambre d’écho, répercutés de tous côtés. Au centre, sa verge se dressait, attentive, inquiète. Alors il n’avait plus souci de rien: Clara l’appelait, il lui fallait aller. Et la course recommençait tandis que de loin elle lui lançait les longs signaux de son amour.
Ils s’aimaient. Leurs visages parlaient pour eux. Lorsque d’aventure on les réunissait en présence d’autres personnes, leurs yeux qui ne se cherchaient pas avaient le même éclat. Entre eux un fleuve lancinant coulait, et qui traversait ce fleuve par inadvertance se sentait soudain pris dans un flux et reflux qui rejetait son corps.
Au milieu des autres visages, leurs doigts se nouaient, leurs bouches se collaient l’une à l’autre, ils respiraient leurs souffles, entrelaçaient leurs jambes, se prenaient, s’accueillaient et restaient ainsi immobiles, fichés l’un dans l’autre.
Le dernier jour de leur amour ils s’embrassèrent à bouche que veux-tu, mais on aurait pu traverser le fleuve qui coulait entre eux. Le lit s’en était élargi, les eaux tumultueuses s’étaient apaisées, le courant, figé. Tout au fond de ce fleuve devenu lac, il y avait les cadeaux et les bijoux que Pierre avait offerts à Clara: un bracelet d’or, un petit poignard au manche d’ivoire.

Un voyage en ballon – Anne Serre 1993
Paru en 1993
14 x 22 cm, 160 pages
ISBN 2.87673.170.3
13.50 €

ANNE SERRE Eva Lone

ANNE SERRE Eva Lone

Roman

De la ville sous la pluie où ils vivent, aux longs prés sous la lune où ils se promènent, les personnages de ce livre tourbillonnent, se rencontrent, se croisent ou se ratent, happés par des appels qu’ils ne maîtrisent pas et auxquels ils obéissent. Est-ce Eva Lone, énigmatique et rassurante, immatérielle et charnelle, qui tient les fils de toutes ces vies? Ce roman suppose que chacun a droit à un destin et que chaque événement de l’existence a pour fonction d’aider les êtres à devenir eux-mêmes.Eva Lone semble veiller sur ce monde en perpétuelle transformation, induire les destins, les corriger, les guider peut-être…

Lire un extrait

Eva Lone
L’extrait

I
Je tourne, je vire, je perds un temps précieux et pendant ce temps de grandes choses se font de par le monde: on construit des ponts, on élève des maisons, des toits sont lancés par-dessus quatre murs, à une vitesse grand V des plantations montent vers le ciel et d’innombrables voitures passent dans un sens et dans un autre sur la route à grande circulation qui borde les maisons en question. Celle qui nous intéresse vient à peine d’être coiffée de son couvre-chef — un beau toit aux tuiles orangées —, à peine les ouvriers ont-ils eu le temps de se retirer à reculons en se découvrant avec respect pliés en deux sous les applaudissements, à peine le jardin — vingt mètres sur vingt — est-il piqueté de légumes nains, d’arbrisseaux à naître et de salades croquantes, qu’un terrible coup de tonnerre ébranle le quartier, qu’un éclair zèbre le ciel et que des millions de grosses gouttes de pluie s’abattent en mitraille sur le tendre jardin, les tuiles vierges et la route où les voitures circulaient jusque-là à la queue-leu-leu.
A l’intérieur de la troisième voiture en partant de la gauche, celle qui justement pénètre sur le segment de route qui longe la grille de la nouvelle maison, se trouvent monsieur et madame Quinn accompagnés d’Hélène Quinn, leur fille, disgraciée par le port d’une vilaine paire de lunettes et de boucles d’oreilles clinquantes. Monsieur Quinn ne manque pas de saluer l’esprit d’entreprise et le goût — c’est son avis — de celui qui vient de faire bâtir cette maison aux élégantes proportions. Madame Quinn en est à jeter un coup d’œil et Hélène Quinn à se tortiller bêtement en apercevant la casquette du dernier ouvrier — un joli brun — quand le coup de tonnerre, l’éclair zébrant le ciel et la mitraille des gouttes de pluie d’un calibre vraiment étonnant font entendre, voir et sentir leur puissance intimidante. C’est la raison pour laquelle, après s’être incliné devant ces manifestations de la nature qui nous dépassent, monsieur Quinn relève prestement le toit de sa voiture décapotable et en coiffe une madame Quinn bouleversée, quoiqu’elle en ait, à vrai dire, déjà vu d’autres.

Le déluge violent qui s’abat sans discontinuer a tout à fait modifié le paysage urbain. Là où une minute plus tôt se montrait une route fraîche conduisant tout droit à la campagne, apparaît un paysage trempé, assombri, mouvementé. Les voyageurs s’ennuyaient un peu; maintenant ils ne s’ennuient plus. Quelque chose est arrivé: un déluge qui secouant le ciel a secoué aussi leurs humeurs et leurs projets d’avenir. Hélène Quinn était un peu libidineuse quelques minutes auparavant, elle est maintenant pure comme un ange et a rangé ses lunettes. Madame Quinn bayait aux corneilles et regrettait de ne pas avoir emporté son tricot, elle guette maintenant le profil solide de monsieur Quinn et songe qu’il a encore du charme. Monsieur Quinn pensait vaguement à la petite du premier étage qui porte des jupes tellement collantes; il rêve désormais de planter un nouvel arbre — pourquoi pas un chêne? — dans le terrain que son frère lui a cédé à la campagne. Ils sont donc tous de très bonne humeur, c’est-à-dire pleins de bonnes résolutions.
Aussi soudain qu’il était arrivé l’orage cesse et le soleil réapparaît. C’est presque trop rapide. Sans tout à fait faire machine arrière les projets d’avenir vont avoir à se modifier encore. Maintenant la route est blanche, toute luisante, aux feuillages des arbres perlent des gouttes scintillantes. Hélène Quinn mettra sa robe bleue, celle qui a un nœud rose et plaît aux garçons. Madame Quinn interrogera tout de même monsieur Quinn sur ses retards tous les mardis soirs. Monsieur Quinn plantera un chêne certes, mais peut-être seulement après une sieste ou une bonne partie de chasse avec Albert.
Contre la maison neuve des échelles sont à nouveau dressées. Un embarras de voitures causé par un accident causé lui-même par la foudre ayant lieu juste à ce moment-là, il se trouve que la famille Quinn a une vue imprenable sur la maison et le jardin neufs devant lesquels, bien malgré eux car ils ne voudraient pas perdre une minute de leur week-end, ils stationnent. Monsieur Quinn a beau faire claquer sa langue contre son palais et pianoter sur le volant, madame Quinn sortir la tête par la fenêtre pour inspecter le lieu de l’accident à une centaine de mètres, et cette sotte d’Hélène se repoudrer à l’arrière dans l’attente des pompiers, les choses ne paraissent pas s’arranger beaucoup. Et c’est la débandade et l’affalement complet des beaux projets: tricot, libido, adultère sont à nouveau les sujets de préoccupation majeurs des occupants de la voiture numéro ZX 3456 70.
Mais voilà les ouvriers sur le toit de la maison et cela c’est au moins quelque chose. Tombera? Tombera pas? L’un des ouvriers a manqué deux fois de suite de dégringoler dans les menus parterres taillés au cordeau.
A l’intérieur de la maison, derrière la troisième fenêtre en partant de la gauche au premier étage, un délicat rideau de mousseline d’une blancheur neigeuse vient de s’agiter doucement. Une ombre a passé, blonde, racée, et cela paraît étrange, gantée. Hélène Quinn remet ses lunettes qui lui donnent définitivement l’air d’une vache. Ce doit être triste pour des parents d’avoir une fille aussi vilaine. Peut-être la trouvent-ils belle puisque l’amour est aveugle et que monsieur et madame Quinn, c’est incontestable, aiment Hélène. D’ailleurs c’est là le seul enfant qu’ils aient jamais réussi à avoir. Ils ont eu un garçon autrefois, mais celui-ci est mort bêtement dans un moment de négligence dont madame Quinn devait ne jamais se remettre et s’est remise finalement. Lorsqu’à la suite de ce drame ils conçurent Hélène, ce fut dans les larmes. Dans l’une des poches intérieures de son sac à main, celle-ci conserve la photographie du petit frère, à lunettes aussi. La petite du premier étage qui porte toujours des jupes tellement collantes porte aussi des lunettes, ce qui ne l’empêche nullement d’être la plus affriolante des employées de la société où monsieur Quinn sévit depuis dix-huit ans et trois mois.
Lorsqu’il a rencontré madame Quinn il y a vingt ans et deux mois, monsieur Quinn voulait être peintre. Il partait avec son chevalet et s’installait dans les sentiers de forêt. C’est là qu’il rencontra, comme dans un roman, l’adorable Alice Quinn qui musait dans les bois, un sac à bandoulière rebondissant gaiement contre sa hanche, les joues claires, les yeux bleus, l’humeur folâtre. Le sang de monsieur Quinn artiste ne fit qu’un tour. Verbalement il célébra les beautés d’Alice en les énumérant. La jeune femme confuse s’assit à ses pieds et considéra, rêveuse, la toile de son admirateur. A ce moment-là, dit-elle — il n’y a aucune raison pour la soupçonner de mentir —, elle sut qu’Agénor Quinn serait son mari. C’est pourquoi aucune sotte pudeur ne la retint lorsqu’elle posa une main douce et timidement baguée sur la cuisse de monsieur Quinn qui sentit alors toutes les ressources de son énergie virile se déployer.
C’est donc dans ce bois, sur ce sentier, à quelques pas du chevalet parmi les daims et les oiseaux, sous les chênes et les hêtres pourpres, que monsieur et madame Quinn se connurent pour la première fois. L’histoire est émouvante.
Puis ils conçurent Hélène un jour de pluie. Madame Quinn s’en souvient parfaitement car jusque-là, chaque soir, fermant les yeux elle avalait une petite pilule bleue destinée à la garder pure de toute grossesse. Une fois déjà elle avait omis de la prendre et c’était le petit frère qui était arrivé. Ce jour d’automne pluvieux où elle décida en accord avec monsieur Quinn de concevoir, elle laissa de côté encore une fois la pilule bleue et éprouva fortement l’amour de monsieur Quinn. S’ensuivit Hélène, braillarde, au visage un peu flou, dont elle consigna les bons mots dans un carnet prévu à cet effet. Cette enfant déclamait d’une voix sonore quelques extraordinaires vérités et madame Quinn, dans le secret de son cœur, se demandait si la petite ne serait pas particulièrement avancée. Elle n’osait prononcer le mot «précoce» mais elle le méditait.

Eva Lone – Anne Serre 1992
Paru en 1992
14 x 22 cm, 112 pages
ISBN 2.87673.159.2
12 €

ANNE SERRE Les gouvernantes

ANNE SERRE Les gouvernantes

Récit

Ce sont «les gouvernantes». Elles sont trois, dans une grande maison au fond d’un parc, comme des reines, protégées du monde extérieur par des grilles d’or. Tour à tour follement gaies, tendres ou cruelles, mais toujours ardentes et puissamment vivantes, elles s’allient, se séparent, se déchirent ou se poursuivent dans d’étranges jeux qui sont ceux de la vie. Observées par l’œil implacable d’une lunette qui ne les perd pas de vue, «les gouvernantes» jouent pour nous le charme et la magie d’un songe de nuit d’été…

Revue de presse

Les gouvernantes
L’extrait de pressse

Le Monde
(13 mars 1992)
Enchanteresses gouvernantes

« Les états d’âme autobiographiques » ne sont point l’affaire d’Anne Serre. Elle préfère, pour évoquer les désarrois et les mirages de l’existence, emprunter les chemins de l’imaginaire.
Née en 1960, elle a publié diverses nouvelles dans des revues, dont la NRF et Obsidiane et signe, avec les Gouvernantes, son premier récit. L’histoire, d’un abord classique, a tôt fait de bousculer nos somnolentes habitudes : trois gouvernantes, dont la fantaisie n’a d’égale que la beauté, vivent dans une grande maison au fond d’un parc. Autour d’elles, gravitent de curieux personnages, qu’elles ont charge d’enchanter.
Ainsi, M. et Mme Austeur, leurs employeurs, un couple aux « amours finissantes » et puis « les petits garçons » qui, de temps à autre, rappellent les gouvernantes à leur vocation première ; viennent encore « les petites bonnes » au rôle plus incertain et, enfin,  » le vieux monsieur » à la lorgnette, qui, d’un œil avide, observe les agissements de chacun. « Dans cette maison, dans ce parc », où  » rien ne peut étonner », nous suivons les fils ambigus qui, tour à tour, relient ou divisent les protagonistes.
Le monde, soudain, semble se résumer ici, dans ce théâtre de marionnettes aux allures de conte de fées. Au travers des frasques rêveuses des gouvernantes, se dessinent ces sentiments que nous nous efforçons d’étouffer lorsque avec trop d’insistance ils viennent importuner nos vies hâtives; ainsi, la nostalgie d’existences que nous ne vivrons jamais, ou encore l’inquiétude que peuvent susciter la précarité et la pesanteur de nos relations avec nos semblables. Sous la plume lisse d’Anne Serre, ces obscurs mouvements de l’âme s’enflamment et se démasquent, tantôt surgissant de chaque recoin du parc, tantôt restant tapis dans l’ombre d’un feuillage, comme pour mieux suggérer l’étendue de leurs secrets.
Mais le pouvoir singulier de ce livre, c’est aussi de provoquer l’imagination. Il arrive que l’on ait envie de marier Julien Sorel avec Mme Bovary. Ici on a envie d’associer les gouvernantes à Alice. Et l’on se prend à rêver le début de l’histoire… Lassées par le sombre destin que la littérature a coutume de leur réserver, nos héroïnes se révolteraient. Délaissant leurs habits de grisaille, elles revêtiraient des jupes rouges, jaunes et vertes, de celles qui claquent au vent et se soulèvent sans plus de manières à l’approche d’un homme. Puis, dédaignant les pauvres demoiselles de Maupassant, n’accordant pas un regard à « l’accompagnatrice » de Nina Berberova, elles rejoindraient Alice, accompagnée d’un lapin indiquant la route  » du pays où l’on n’arrive jamais « .
Après maints remerciements, et non sans avoir adressé des baisers à Alice, les gouvernantes prendraient congé. A mi-chemin, elles croiseraient une horde de petits garçons qui, aussitôt, s’éprendraient d’elles et les mèneraient dans une grande maison au fond d’un parc. Là-bas, elles rencontreraient M. et Mme Austeur, les petites bonnes et le vieux monsieur. Bien sûr, elles succomberaient à la grâce des lieux ; bien sûr, elles supplieraient leur auteur de les y laisser, au moins le temps d’un récit. Et Anne Serre n’est sans doute pas le genre de romancière à décevoir ses personnages.
Florence Sarrola

 

Anne Serre est l’auteur d’une quinzaine de romans dont Les gouvernantes (Champ Vallon, 1992), Petite table, sois mise ! (Verdier, 2012), Les débutants (Mercure de France, 2011) ou Voyage avec Vila Matas (Mercure de France, 2017). Relevant d’une sorte de réalisme magique, jouant avec les limites des genres littéraires, plusieurs de ses romans sont aujourd’hui traduits en Espagne, aux Etats-Unis et en Angleterre.
Un large extrait de son nouveau texte, un conte d’environ 50 pages, Grande tiqueté, a paru dans le quotidien en ligne, AOC (19/2/2019). Anne Serre dit que c’est le premier texte qu’elle a écrit « pour le dire », ou pour qu’il soit dit par des comédiens. Que c’est avant tout un texte oral. Elle a fait à plusieurs reprises des lectures publiques de ses livres, et notamment une lecture exhaustive de son autre conte, Petite table, sois mise !, avec Marie-Armelle Deguy (Au Centre Pompidou, 17 mai 2014). Granta vient de publier un texte sur « comment j’écris mes livres ». https://granta.com/how-i-write-my-books/

Gouvernantes (Les) – Anne Serre 1992
Paru en 1992
14 x 22 cm, 128 pages
ISBN 2.87673.136.3
12 €